Sortie de grand oral…

Le « grand oral » est l’exercice traditionnel situé en fin de troisième année à l’IEP de Grenoble, on y teste face un jury de trois enseignants surtout  la culture générale des candidats en les amenant à parler  pendant une demi-heure d’une problématique contemporaine et à répondre à des questions tout azimuts ,  il date du temps où notre IEP visait essentiellement à préparer nos étudiants aux concours de la fonction publique et ne durait que trois années. C’est un exercice toujours un peu lassant pour les jurys tant  certains étudiants paraissent parfois n’avoir « rien vu, rien appris, rien compris » depuis bien longtemps, mais c’est un bon observatoire des connaissances et des lacunes de chaque génération étudiante. Aujourd’hui, j’étais en charge d’un jury de la seconde session qui regroupe donc par un biais de sélection fort logique les plus médiocres ou les moins chanceux (soyons charitable) de nos étudiants de troisième année. Une chose étrange m’a frappé tout comme les collègues qui officiaient à mes côtés : à chaque fois que l’un ou l’autre d’entre se risquait à poser une question destinée à faire rappeler par l’étudiant/e les mesures « anti-crise » prises par le gouvernement actuel (qui sont tout de même nombreuses depuis l’automne dernier : banques,  immobilier,  revenu des plus pauvres, etc.), on se trouvait face une incapacité de répondre qui finissait au fil des candidats par donner  au jury le sentiment d’un effet de comique de répétition. Ces étudiants, qui pourtant ne sont pas a priori des jeunes ordinaires par rapport à leur génération de jeunes adultes, n’en avaient pas entendu parler, ou alors ils en avaient retenu des bribes à peine exploitables, comme un lointain écho de Sirius. Je me suis dit à cette occasion que, vu de notre salle d’examen, et certes pour les moins bons de nos étudiants, la communication gouvernementale – qui est pourtant censée être un rouleau compresseur ces temps-ci!-  fonctionnait bien mal tout de même. Il y a bien sûr l’hypothèse, émis par un collègue présent,  selon laquelle ces étudiants étaient tous  des gens de gauche qui ne voulaient pas même entendre parler de quoi que ce soit ayant trait à  N. Sarkozy et qui  le  « zappaient » en tout; il y a bien sûr aussi l’hypothèse que ces étudiants n’avaient guère leur place dans un Institut d’études politiques; il y a aussi la possibilité qu’ils soientau fond que comme cette majorité de Français qui ne s’informent que par les médias de masse audiovisuels : le gouvernement a beau dépenser des milliards d’euros pour la relance, creuser les déficits, nommer un ministre ad hoc, en faire des tonnes en somme, comme ces derniers (pourtant « réputés proches du » ou « contrôlés par » le pouvoir) sont bien peu intéressés par faire de la pédagogie sur des sujets compliqués et austères qui ne font pas d’audience, qui sont anxiogènes, on obtient le résultat qu’au final , un/e étudiant/e de 20 ans  un peu médiocre dans la lointaine et isolée par ses montagnes Grenoble n’en a pas entendu pas parler.

Plus généralement,  mon expérience d’enseignant ne cesse d’attirer mon attention sur le contenu de plus en plus faible en informations pertinentes pour être des citoyens de ce que nos étudiants retirent de la fréquentation des médias. S’il n’y a plus aucune vitamine dans le fruit, il devient à ce stade inutile d’en manger… et à nous de donner désormais nos comprimés de vitamines, mais Dieu que cela complique les choses.

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17 réponses à “Sortie de grand oral…

  1. Bonjour,
    Je suis tombé par hasard sur votre post concernant le « Grand Oral », et je trouve votre analyse assez pertinente.
    Tout d’abord, j’ai eu la « chance » (optique « charitable » !) ou du moins la compétence d’avoir pu avoir mon G.O du 1er coup.
    Ensuite, en vous lisant, je n’ai pu m’empêcher de penser à « Garanties Contre L’abus De Pouvoir » de J. BENTHAM que vous nous avez fait découvrir lors de notre C.M de Théorie politique du 1er semestre.
    En effet, avec le recul et pour faire référence à votre post, j’ai l’impression que le « tribunal de l’opinion publique » chère à BENTHAM semble de plus en plus être remplacé par une sorte « d’apathie de l’opinion publique », une « peoplelisation de l’opinion publique » où l’esprit critique et le recul par apport à l’actualité me paraît être une question de génération (comme vous le suggérez me semble-t-il).
    Cela me paraît d’autant plus frappant en prenant l’exemple de la Radio : étant un écouteur régulier et passionné des débats et émissions de France Culture et France Inter (mes deux préférées !), je constate que l’écrasante majorité des commentaires et réactions (écrites comme téléphoniques) proviennent d’auditeurs de plus de 35 ans environ …
    Il serait intéressant de faire un portait de l’auditeur-type de France Inter et France Culture (CSP, âge, etc …), mais il semble déjà apparaître que la génération à laquelle j’appartiens correspond tout à fait à la description que vous en faites …

    Quant aux « vitamines » que vous proposez, je ne sais quels remèdes l’on pourrait trouver pour faire de nous, étudiants, des « fruits plus mûrs », peut-être s’agit-il justement d’une « mauvaise saison » où la « récolte » et le « crû 1987-1988 » n’est pas très bon …
    Cela nous ramène à la question de la « génération » (comme le crû est une question d’année et de saison …) au sens de M. BLOCH (cf. sa définition d’une génération dans Apologies pour l’Histoire, 1941).
    La question du remède et du traitement reste donc ouverte, mais espérons que les prochaines « récoltes » (générations) seront plus fructueuses (réflexion, esprit et recul critique sur l’actualité …).
    Bien à vous,
    Dorian

  2. Je me demande comment un professeur qui lisait son journal, alors qu’un étudiant passait en grand oral, peut en même temps juger la prestation de cette personne.
    Par ailleurs, alors que vous dénoncez le manque d’informations des étudiants de sciences-po, j’aimerais vous rappeler que l’un de vos collègues enseignant à l’IEPG n’a pas su faire la différence entre Mme Simone Weil et Mme Simone Veil.
    Avant de dénoncer la faible culture des étudiants, pourquoi ne pas directement s’attaquer à ceux qui en sont la source: les enseignants?

  3. Que dire d’un tel post après avoir fait plusieurs années à l’IEP, si ce n’est pour à la fois constater une réelle, et désolante, dépolitisation des étudiants…en sciences politiques mais aussi, pour rappeler à leur décharge, que la communication gouvernementale si abondante, ne laisse derrière toutes ses interventions qu’un seul message: on agit!

    L’épreuve du Grand Oral doit être la ponctuation finale du premier cycle à l’IEP de Grenoble, permettant à chaque étudiant de faire preuve des connaissances et des méthodes acquises au fil des années. Mais cet épisode à la fois redouté et vénéré laisse souvent la place à un spectacle désolant, donnant à voir des étudiants qui en savaient plus long à leur entrée à l’IEP plutôt qu’en fin de 3ème année. La faute à qui?

    Les médias? Peut-être! Mais leur transformation progressive, marquée par un amincissement des tribunes, et par un effort sans cesse renouvelé pour mettre de simples dépêches plutôt que des analyses de fond, devraient pour autant attirer de plus en plus de jeunes, puisque ceux-ci, dit-on, recherchent plus la brièveté que les longs et vagues articles de l’époque de papa. La réponse des médias n’est pas valable, d’autant plus à l’heure d’Internet.

    La réponse est à chercher ailleurs. Les étudiants de Sciences Po Grenoble disposent en effet de multiples revues et quotidiens dans leur centre de documentation (voire même à la BU pour ceux qui osent traverser la ligne de tramway), mais ces journaux sont bien souvent empoussiérés exceptés l’Equipe, qui même à l’IEP reste le quotidien n°1. Le constat est sans appel: les étudiants ne prennent plus le temps de lire, d’analyser, de remâcher, de s’accaparer l’information. A qui la faute? Un manque de temps, du à des études harassantes en premier cycle de l’IEP? Des engagements sans cesse croissants dans des associations extérieures au petit monde de l’IEP? Un militantisme effréné dans les partis politiques grenoblois? Sans doute car les étudiants d’aujourd’hui doivent être des hyperactifs!

    Le constat de faiblesse au Grand Oral ne doit cependant pas reporter tous les torts sur les étudiants, car la question d’origine, sur les mesures de lutte contre la crise, n’est pas la plus significative qu’il soit. La communication gouvernementale a en effet tellement agit sur le sujet, qu’elle a provoqué systématiquement la réplique de l’opposition contestant la véracité même de la mesure, ou bien la réponse de professionnels souvent dubitatifs. Cette avalanche de messages gouvernementaux ne comportait en ce sens qu’un seul message message: regardez, on agit! Alors, à la décharge de tout un chacun, il est bien difficile de détailler précisément les multiples plans de relance annoncés depuis novembre. Oui mais, sur ce sujet, l’étudiant en sciences politiques n’est pas tout un chacun. Mais cela ne l’a-t-il peut être pas compris. Il pense que son étiquette Sciences Po Grenoble lui suffira à trouver un emploi bien rémunéré, et qu’importe la crise: c’est pour les autres, ceux qui n’ont pas la chance d’avoir des parents prêts à voler au secours de fiston quand il a dépensé son subside mensuel dans les dernières lunettes à la mode, et dans les dernières soirées estudiantines.
    Mais cela n’est pas à critiquer: il doit pouvoir s’amuser pour pouvoir assumer sont travail incessant de deux exposés par semestre!

    C.
    Désormais ex-étudiant de 3 ème année

  4. élève de science po 3ème année qui revient juste du grand O

    Bonjour, quand est ce que les profs de Science Po arrêterons de croire que leur institut est formidable, mais que leurs élèves sont nuls. Les élèves sont à l’image de l’enseignement qui leur est donné. Si vous trouvez qu’ils sont « médiocres », alors posez vous des questions. Nous ne sommes ni médiocres ni excellents comme certains de vos collègues se plaisent à nous le répéter. Il s’agirait peut-être simplement d’arrêter de fantasmer sur une formation qui n’est aujourd’hui plus si prestigieuse. Et quand à notre méconnaissance des mesures du gouvernement, à mon humble avis, n’y voyez rien d’autre que le fait d’une année partagée entre un mémoire et une vie étudiante riche en divertissement et surtout l’assurance que nous avons que nous pourrons passer à l’année supérieure et obtenir notre diplôme sans connaître ces mesures, car la politique de Science Po est, elle, bien connu de tous : il faut vraiment pas en glander une pour se voir refuser le saint Graal des diplômes!!!

  5. Il me semble effectivement que le Grand Oral ouvre grand (justement), pendant le temps qu’il dure, les vannes de l’inquiétude jusque-là confuse qui étreint les enseignants quand il s’interrogent sur le « niveau de connaissances » de leurs étudiants tout au long de l’année. Et c’est là sans doute son mérite principal, dans le face-à-face qu’il organise entre le corps enseignant et ceux qu’il a abreuvé de données pendant trois ans.

    Depuis que le Grand Oral a perdu son statut de rite de passage (il ne sanctionne plus un diplôme en 3 ans), certains questionnent d’ailleurs sa légitimité. Au choix des remarques glanées dans les couloirs, il serait ainsi une épreuve vide de sens car ne renvoyant pas à un programme précis, un concours « bourgeois » favorisant ceux dont la socialisation primaire a favorisé l’acquisition d’une « culture générale », « matière » qui littéralement ne peut pas s’apprendre, ou encore un concours qui organise la cooptation des seuls étudiants capables de montrer leur transformation en véritables rejetons des « sciences pipo ». Du côté des étudiants, la contestation est moins vive. On trouve une demande pour que le Grand O soit passé à l’issue de la 5e année, en tenant compte que c’est désormais la durée d’un cursus dans les IEP. Mais circule aussi tout un tas de recettes pour passer ce test sans encombre, et bluffer les profs en les amenant sur des terrains qu’on connaît bien, ou en leur disant ce qu’ils veulent entendre selon les spécialités et marottes des uns et des autres. Le Grand Oral est donc aussi une épreuve pour ceux qui le font passer…

    Si on part plus en amont, le Grand O bénéficie quand même d’une préparation semestrielle, dite « Problèmes du monde contemporain » (une bagatelle…) qui est un cours ne ressemblant à aucun autre, puisque précisément on y enseigne tout ce qui ne s’enseigne pas dans les autres cours !
    Avant le Grand Oral, il est aussi l’occasion de mesurer les tâches aveugles dans les connaissances des étudiants, et cesser de croire que les connaissances « communes » le soient réellement. Au fond, même si nous croyons que nos étudiants se situent au-dessus du lot (de ceux qui peuplent les universités ?), et qu’ils ont déjà beaucoup lu et beaucoup absorbé, le cours de « PMC » montre qu’il n’en est rien pour nombre d’entre eux. Quelques sondages faits en classe montrent que les étudiants n’ont pas consulté autant de journaux que nous l’aurions cru (sauf s’ils sont de corvée de revue de presse), n’ont pas fréquenté les salles obscures (et non, ils ne se précipitent pas pour voir le dernier film « politique » sorti), n’ont pas suivi l’actualité des partis politiques français, ni les sorties remarquables de livres de sciences humaines. La mention de la guerre Russie-Georgie a valu quelques regards terrorisés. Quant au génocide au Darfour, il a été résumé d’un bien peu précis : « C’est un groupe ethnique qui tue un autre groupe ethnique. » Et je ne parle pas de l’économie…

    L’idée n’est pas ici d’enfiler les perles jaillies de la bouche des étudiants, ni de les prendre pour symptômes de tout ce qui ne va pas dans et hors du Grand Oral, mais de réexaminer, comme le suggère plus ou moins Christophe Bouillaud, nos propres grilles d’analyses à l’aune de l’observation que permet cette épreuve. De fait, la communication gouvernementale peut ne pas atteindre un étudiant lambda de science politique. De fait, la pensée sondagière y réussit davantage. De fait, la présentation médiatique personnalisée des rapports de force politiques tend à masquer les conflits idéologiques. De fait, les grandes idéologies et doctrines constitutives des partis ne sont pas connues. De fait, l’Europe est loin, même chez nos étudiants voyageurs. De fait, l’activité des grands champs socio-professionnels, et de leurs acteurs, n’est pas connue, et les étudiants ne s’y retrouvent pas du tout.

    Pris au sérieux, le Grand Oral devient alors l’occasion de mesurer ce qui « manque » dans la formation dispensée, mais aussi de mesurer ce qui cloche dans nos catégories analytiques.

  6. “Rien vu, rien appris, rien compris”. Rien compris passe encore (quoique, en étant étudiant au sein d’un IEP c’est quand même assez dommage), par contre rien vu et rien appris c’est juste dramatique.

    Je m’interroge alors sur ce qui peut expliquer un tel constat à l’issu d’une troisième année d’IEP.

    L’explication principale sera probablement le manque d’autonomie des étudiants qui, capables de travailler énormément en prépa (structure très « encadrante ») par exemple, arrêteront littéralement de bosser en entrant dans un IEP (Paris exclu), ou du moins ne travailleront que dans les deux semaines précédent les examens.

    D’autres explications peuvent également être soulevées. Le niveau des élèves, globalement, diminue d’années en années aux concours. Ce constat fut d’ailleurs fait par un de mes enseignant de culture générale, véritable pointure, jury notamment pour des concours de commerce qui déplorait la pauvreté de nos copies, de notre style… Le niveau des étudiants de 3ème année à l’IEP suivrait donc un niveau général globalement en baisse.

    Mais cela peut aussi trouver une explication dans l’institution Science Po elle-même. Je m’explique. Les élèves ne sont pas très encadrés pour une école supérieure. Oui, car il ne faut pas oublier qu’être encadré ne signifie pas seulement être sanctionné en cas d’absence, mais également être incité à fournir davantage d’efforts, en créant une sorte d’émulation entre les élèves etc. Pourquoi par exemple travailler des Cours Spécialisé en plus sachant que cela ne nous servira jamais pour notre cursus Science Po (rien quasiment ne se compensant). « Culture G » me direz-vous ? Bénévolat plutôt pour les élèves.

    En ce qui concerne l’actualité et vos exemples de mesures contre la crise, il y a encore ici l’illustration d’un problème d’autonomie et de maturité des élèves. De nombreux périodiques sont disponibles chaque jours à l’IEP. Sachant qu’au pire cela ne coûte pas non plus une fortune d’en acheter à l’occasion. Nous bénéficions de plus d’une bibliothèque importante avec Paris. Mais non, cela ne suffit pas.

    Pourquoi alors ne pas obliger les élèves à prendre un enseignement d’actualité pur et dur sans réflexion sanctionné par une épreuve constituée de nombreuses petites questions (type ancien triconcours) ? C’est une proposition comme un autre, sans aucune prétention particulière. Sachant qu’à l’évidence il faut faire quelque chose.

    Nicolas

  7. @ Dorian, C. et Nicolas: merci de vos réactions.

    @ étudiant (anonyme): un enseignant du jury recourt parfois à l’usage de la lecture d’un journal (ou de tout autre document écrit à sa disposition) pendant le Grand Oral d’un étudiant dont les propos tendent tellement à endormir l’auditoire par leur côté convenu qu’il se sent pris d’une torpeur fatale. La lecture d’un texte quel qu’il soit, surtout s’il est d’un intérêt médiocre lui-même et ne requiert qu’un peu d’attention, tend en fait à lutter contre cette torpeur, et permet du coup de suivre, avec ce qu’on appelle en psychologie l’attention flottante, le discours tenu par l’étudiant un peu médiocre dont on extrait du coup l’essentiel (s’il existe…). Je recours parfois à cette technique, je l’avoue, certains le font peut-être aussi (???). D’autres enseignants se récitent peut-être silencieusement des poèmes, font la liste des courses pour le repas du soir, ou réfléchissent à leur prochain article, cela se voit moins, et c’est certes moins déstabilisant pour le malheureux candidat. Un petit rappel pour finir : lors du Grand Oral (qui prépare aussi aux concours de la fonction publique), c’est en principe à l’étudiant de prouver qu’il peut capter l’attention d’un auditoire (comme dans la « vraie vie »), et non à l’auditoire (le jury) de prouver qu’il peut tout écouter religieusement sans faillir à son devoir.

    @ étudiant (anonyme) et élève de 3ème année sortant juste du grand oral : vous mettez tous deux en question la qualité des enseignants et plus généralement des cours dispensés à Science Po. Il m’est bien sûr impossible de vous suivre sur ce terrain. Les cours donnés par chacun des enseignants sont à ma connaissance très largement le reflet fidèle de l’état des diverses disciplines que nous enseignons, or ces disciplines pour être appréciées demandent souvent des acquis ou des tournures d’esprit ou des questionnements dont je sens bien parfois qu’ils sont inexistants pour beaucoup d’étudiants. En somme, beaucoup ont « manqué des épisodes » qui rendrait le récit actuel intéressant. Du coup, cela devient « scolaire » au sens qu’il s’agit de « faire boire un âne qui n’a pas soif » (sans sous-entendus malveillants de ma part!), et, là, il faut beaucoup de talent! Je le sais d’autant mieux que ma propre expérience dans l’enseignement secondaire m’a montré qu’il est presque inutile d’essayer d’expliquer à des jeunes des choses importantes en théorie pour comprendre le monde dans lequel ils vont vivre de toute façon pour lesquels « ce n’est pas là la question ».

    Je souscris par contre assez à vos remarques sur nos exigences trop faibles en matière de travail, mais c’est vrai uniquement à certains moments du 1er cycle. On tomberait d’ailleurs plutôt dans la critique inverse dans le second cycle (tout au moins dans les filières que je connais un peu).

    @ Emmanuel T. : merci de ton commentaire avisé; on pourrait se demander ce que devient une formation telle que Science Po dans notre époque; qu’est-ce que la culture minimale d’une personne hautement « civique » telle que nous la préparons en principe? Si, pour les étudiants, beaucoup de choses qui font le cœur de nos disciplines « ne sont pas (ou plus, ou pas encore) la question », que faire? L’accepter? En tenir compte par des ruses pédagogiques à inventer pour mieux faire passer ce qu’il est possible encore de faire passer? Ou réaffirmer cet acquis central? S’il es utile de savoir pour être un individu hautement « civique », qu’il y a eu une « guerre russo-géorgienne » pendant l’été 2008, comment faire passer l’information?

    Pour finir sur une note réactionnaire (sic), je maintiens qu’il serait tout de même légitime que les étudiants d’un Institut d’Etudes Politiques soient à même de citer quelques mesures des divers plans de relance lancés par le gouvernement actuel depuis septembre; après tout, des (bons) étudiants en études théâtrales ne sont-ils pas censés savoir ce qui va se jouer cette année dans la Cour du Palais des Papes à Avignon cet été?

  8. Je crois qu’à 20, 21, 22 ans, beaucoup en ont marre qu’on leur dise à quoi il est légitime ou non de s’intéresser. Le « dans un Institut d’Etudes Politiques, il est inacceptable de ne pas savoir que… » a de plus en plus de mal à passer.

    « Je voudrais bien que quelqu’un conteste une seconde, avec des arguments rationnels, le droit des élèves de poser, dès qu’ils en sont capables, la question : pourquoi et en quoi ce que vous nous apprenez est-il intéressant ou important ? Je voudrais bien que quelqu’un réfute l’idée que la véritable éducation consiste aussi à amener les élèves à avoir le courage et la capacité de poser ce genre de questions et de les argumenter », écrivit Castoriadis. Ce contrat me semble aujourd’hui totalement rompu. Pourquoi apprend-on ? « Parce qu’on est dans un Institut d’Etudes Politiques et qu’on y a toujours appris ça, parce que c’est ce que pensent des gens plus diplômés que vous qui ont la gentillesse de vous épargner le travail de vous demander à quoi vous intéresser et qu’en penser. »

    La seule communication entre profs et élèves se réduit aujourd’hui à écrire un post sur un blog. Un exemple : en trois ans à l’IEP, une seule professeur a proposé une correction de son sujet de partiel…

    De plus, il serait naïf de croire que la massification du nombre de candidats aux concours d’entrée s’explique par un soudain amour pour les sciences politiques. Beaucoup intègrent l’IEP uniquement pour éviter la fac. Deuxième facteur qui a pour conséquence le creusement du fossé. Qui doit s’adapter?

    Beaucoup de personnes désintéressées, tandis que celles qui cherchent à apprendre s’intéressent vite à d’autres domaines, ou à d’autres approches de la politique, moins marquées par une orthodoxie relativement flagrante.

    Nous en arrivons à mon grand oral, assez représentatif. Je n’ai pas été interrogé sur la crise. J’aurais peut-être été embêté puisque je m’intéresse (sacrilège) bien davantage aux théories et pratiques de la décroissance qu’à la manière dont on tente laborieusement de relancer le système.
    Je m’intéresse également à la crise alimentaire. Je suis ressorti de l’épreuve assez outré en voyant que le jury était à ce sujet proche du négationnisme. L’un des professeurs me rétorqua qu’il n’y avait « pas des millions de morts ». Quelques jours plus tard, nous apprenions que nous dépassions le milliard d’affamés sur la planète (certes, il ne s’agit pas de morts mais de personnes souffrant de malnutrition, le nombre de morts annuel est tout de même de huit millions).

    Les élèves n’ont-ils vraiment pas de culture, ou n’ont-ils pas celle que l’on voudrait qu’ils aient?
    L’IEP m’a beaucoup apporté, mais plus les années passaient, plus ma conviction qu’il me faudrait passer par d’autres canaux pour apprendre ce que je considère comme digne d’être appris se renforçait.

    Merci d’éviter l’habituel procès en extrémisme.

  9. Surtout que les plans de relance ne sont pas vraiment en rupture avec ce que tous les gouvernements font quand la croissance s’arrête :

    – 1% de mesures à peu près raisonnées – parce que recopiées sur une note de Bercy qui traînait – mais souvent contre-productives (si j’ai bien suivi, le nouveau régime appliqué à l’IS, notre “stim pack” à nous, a fait fondre les recettes et doubler les déficits dans certaines branches Sécu) ;

    – 9% de rhétorique qui ne mange pas de pain pour se donner du courage (“moraliser le capitalisme”);

    – 10% de gesticulations diverses destinées à occuper les télévisions et l’opposition;

    – 80% de distribution de prébendes (cf. les chèques-emplois-services mentionnés dans Le Canard de la semaine dernière)

    Personnellement, je comprends les étudiants qui ne lisent plus les colonnes du Monde : la Ve République fonctionne de manière tellement barbante à tous points de vue… On a l’impression de vivre un lent enkystement dans la médiocrité. C’est le plan Paulson qu’il faut étudier, c’est autre chose quand même !

  10. @ Flix : je ne vous ferais pas un procès en extrémisme, rassurez-vous! Vos remarques un peu énervées sont intéressantes par le nécessaire décalage qu’elles soulignent.

    Il est vrai que, par définition, l’enseignement dans un IEP, qui prépare (en principe) à exercer des postes dit « de responsabilité » dans la société telle qu’elle est ou sera raisonnablement demain, tend à décrire comment le monde marche pour l’heure ou dans les années qui viennent, et de fait, la remarque du philosophe Castoriadis ne peut nous concerner dans la mesure même où, justement, les disciplines constituées des sciences sociales (économie, droit, science politique, sociologie, etc.) ont quelques prétentions à dire comment cela marche en fait (conservatisme!), comme cela pourrait éventuellement marcher (réformisme!), et comment cela n’a aucune chance de marcher (anti-utopisme), et ce à partir de ce que savent ceux qui ont observé avec soin les phénomènes humains de longue date : ainsi, de fait, les vrais changements de cap, pour ne pas dire les révolutions, sont rares dans les pays développés comme les nôtres, le navire France semble donc devoir poursuivre sur son erre malgré l’irritation croissante d’une partie de ses plus jeunes passagers, et je comprends bien que cette description aussi précise que possible d’un état de fait ne puisse guère enthousiasmer la jeunesse! (qui, d’ailleurs, creuse la tombe de ses propres aspirations en s’abstenant de participer à la vie politique officielle comme lors des récentes Européennes et en devenant donc quantité négligeable de fait). De plus, ce n’est tout de même pas un hasard complet si les IEP descendent de deux projets élitistes de « redressement national », celui d’après 1870, clairement conservateur, et celui d’après 1945, plus nettement républicain. Il n’est alors pas étonnant que cela ne colle pas avec l’esprit de l' »aile marchante » de la jeunesse des années 2000 à laquelle vous appartenez sans doute. La société française, du moins telle que ses institutions en rendent compte, se préoccupe certes plus du financement des retraites, de la retraite à 60 ans ou du déficit de la Sécurité sociale, que de la création d’un nouvel art de vivre durable (la « décroissance ») ou des millions de morts annuelles dues à la faim dans le monde (je suis plutôt pour ma part pour une hypothèse haute en la matière). Votre heure viendra sans doute, mais dans dix ou vingt ans quand les désordres climatiques seront palpables pour tout un chacun.

    L’IEP n’a pas donc pas vocation à explorer des pistes encore peu explorées, mais en revanche, il peut aider les gens qui voudraient les explorer, à mesurer: a) à quel point l’état du monde est encore très, très loin de telles préoccupations (par exemple, en rappelant que tous les pays développés sont accourus au secours de leur industrie automobile… même les très libéraux Etats-Unis…); b) à quel point beaucoup de jeunes, qui sont entrés à l’IEP par simple désir d’éviter les embarras des facultés ne sélectionnant pas par concours, constituent ce futur « marais » dont toute société humaine doit s’accommoder y compris parmi les gens qui auront « fait des études ».

    Pour finir sur votre regret de ne pas avoir de corrections de vos examens finaux, j’y vois l’une des conséquences de la semestrialisation. Lorsque les cours étaient annuels (avant 2000), on pouvait organiser un premier exercice à mi-année que l’on corrigeait en cours. A l’heure actuelle, en dehors des remarques sur la copie, il est vrai que vous n’avez pas grand chose à vous mettre sous la dent pour progresser à partir de vos erreurs.

    @ phnk: hum, hum, hum, je ne veux pas croire que vous trouviez le « Plan Paulson » génial dans sa substance; par contre, il en apprend effectivement beaucoup plus sur l’état des rapports entre pouvoirs économiques et pouvoirs politiques aux Etats-Unis que les diverses mesures françaises… Encore qu’à y regarder d’un peu prés, les mesures françaises ne sont pas mal non plus dans le genre (cf. par exemple le plan de secours à l’immobilier et au BTP).

  11. Il est vrai que j’étais un peu énervé. Je ne suis pas toujours vos positions, mais je vous remercie pour cette réponse. Un débat comme j’aimerais qu’il y en ai parfois de vive voix à l’IEP…

  12. La plupart des posts reflètent un malaise croissant à l’IEP: massification, mais aussi uniformisation des étudiants (CSP +, voire CSP ++); à quoi il faut ajouter une perte sérieuse de motivation durant les études, qui est elle-même à l’origine d’un tassement par le bas du niveau général. Un peu comme si tout le monde, corps professoral et étudiants, ensemble, venaient à se reposer sur les lauriers de feu la prestigieuse appellation Sciences Po. Le constat doit être sans appel: non seulement le niveau baisse, non seulement les débouchés ne sont pas garantis au sortir de la formation, mais le plus grave réside dans l’aseptisation assourdissante de notre UFR (je pèse mes mots) dans le débat intellectuel.

    Le nombre de rendez-vous, de conférences, de débats tend vers 0, et les années 2008 et 2009 proposent quelques exceptions du fait des 60 ans de l’IEP et du Congrès de la AFSP. La faute à qui? D’une part, et de manière incontestable, à l’absence de politique forte en la matière de l’établissement: le Cercle de l’IEP dont certains responsables, notons-le n’enseignent plus à Grenoble, ou sont entre Paris et Grenoble, n’est à l’origine que de quelques interventions annuelles, si elles existent. Aucun rendez-vous majeur à noter.
    Les étudiants sont loin d’être irréprochables non plus: si conférence il y a, on ne peut pas dire qu’ils se déplacent en masse pour pour y assister. Ils sont bien trop occupés à préparer le prochain sono!! La réponse parfaite n’existe pas, mais il n’en demeure pas moins qu’une forte volonté, notamment de la part de responsables qui ont apparemment leurs entrées dans des quotidiens nationaux, pourrait organiser des cycles qui amèneraient enfin des activités dans cet établissement. A défaut d’être socialement ouvert et d’être efficace sur la formation, essayons quand même de faire de cette « maison » un lieu digne de son appellation en lui rendant ses lettres de noblesse comme un lieu d’épanouissement intellectuel, et non plus d’épanouissement œnologique.

    Aussi, un réel épanouissement passera par l’échange avec les autres étudiants, les autres composantes du campus. Quelle tristesse de voir l’IEP vide de sens, vide de débat, absent des principales AG lors du dernier mouvement universitaire. Je ne demande à personne de prendre position pour ou contre telle ou telle modalité, mais c’est la première fois que l’IEP est resté silencieux pendant un mouvement de cette ampleur. L’échange avec le reste du campus passe par ces moments, mais aussi par des nouvelles passerelles entre les formations: à l’heure où des dizaines d’iepiens sont en train d’investir les UFR voisins pour effectuer des double cursus, leurs petits camarades de l’Université ne peuvent même pas avoir un accès total à notre bibliothèque (leurs parents n’auraient-ils pas payé assez d’impôts??), et n’ont que peu de chances de revenir vers des parcours comme l’IEP. Il n’est pourtant pas très difficile de réserver plus de places pour les admissions parallèles, en améliorant par ailleurs l’information auprès des UFR voisins. Il serait judicieux de mutualiser certains cours, du moins les ouvrir de manière à ce que la circulation des connaissances soit la plus complète possible. Des étudiants des parcours universitaires classiques pourraient venir à l’IEP et des étudiants de l’IEP pourraient aller dans des cours annexes. Cela permettrait de relever un volume horaire tombé bien bas des deux côtés de la ligne de tram. Je serais curieux d’avoir les avis des enseignants sur le sujet.

    Alors, au moment où les universités se transforment, s’unissent, il serait de bon ton de commencer à intégrer plus fortement l’IEP dans le paysage universitaire grenoblois, en multipliant les échanges tant entre Sciences Po et les UFR qu’entre les UFR et Sciences po . Chacun a à apprendre et à gagner d’un tel comportement. Ce serait de plus la première pierre à une ouverture sociale de plus en plus nécessaire à l’IEP.

    Question de choix: la mise en commun des universités dans le nouvel EPCS passe d’abord par le terrain, et par l’intégration des formations.

  13. @ C. : l’absence d’implication des étudiants de l’IEP dans le récent mouvement m’a moi aussi surpris, et ce d’autant plus que l’IEP, voisin, à Lyon, lui semble avoir eu un noyau d’étudiants fort mobilisés à ce que j’ai pu en voir dans les rues de Lyon tout au long de ce printemps. Cela tient sans doute à l’absence d’un leadership militant à l’IEP de Grenoble, qu’on avait bien vu inversement à l’œuvre dans les précédents mouvements; cela tient peut-être aussi au contrecoup des mouvements précédents qui avaient divisé assez profondément les esprits. Ne nions pas que, chez certains étudiants, un cynisme « anti-mouvement » ne se soit développé qui souligne à l’envi qu’un mouvement à l’IEP de Grenoble revient de fait à des vacances supplémentaires qui ne portent en rien à conséquence – ce qui n’est pas très mobilisateur, car manquant au fond de sérieux.

    Pour ce qui est de la vie « intellectuelle » à l’IEP, vous avez raison de souligner les torts partagés entre enseignants et étudiants. Une telle vie ne se décrète pas, et n’est pas qu’une question de dispositifs ou de personnes en charge de ces dispositifs. Il faut bien avouer aussi que la vie politico-intellectuelle française en général me semble bien morne ces temps-ci, du moins si l’on regarde du côté des personnalités les plus connues, les plus médiatiques, susceptibles donc d’être invités dans un évènement public comme l’est en principe le Cercle de l’IEP. On peut se demander parfois quels invités seraient susceptibles d’attirer votre attention…

    Vos remarques sur l’ouverture croisée entre l’Université et l’IEP sont les bienvenues, mais elles ne doivent pas nous exonérer d’une prise de conscience d’un certain vieillissement de notre formule pédagogique. Comme me le dit un jour, un enseignant désormais en retraite depuis une demi-décennie au moins (Maurice Croizat pour ne pas le nommer), le format pédagogique n’a pas changé depuis le début: les conférences de méthode étaient très innovantes en 1950-1960, elles se sont banalisées en 1990-2000. Je ne crois d’ailleurs pas que les autres IEP fassent beaucoup mieux en la matière. Il faudrait certes trouver mieux que les actuelles Conférences de méthode, Cours, et Cours spécialisés, mais les incitations pour le faire restent faibles dans la mesure où les enseignants-chercheurs sont par ailleurs sommés institutionnellement de chercher plus et de publier plus s’ils veulent accumuler du prestige auprès de leurs pairs et avancer dans leur carrière: une forte implication pédagogique ne sera pas vraiment payé de retour.

  14. @bouillaud : je me suis mal exprimé, le plan Paulson ne m’inspire rien de particulier, en revanche sa courte histoire politique est passionnante ! Elle en dit tellement long sur un sujet en rapport auquel la Cinquième République a tellement peu à dire.

  15. @ phnk : c’est bien ce que j’avais deviné, mais je voulais vous faire démentir une éventuelle passion pour le Plan Paulson…

  16. Au moins s’agit-il d’un plan de relance, comme son nom l’indique (j’aimais beaucoup la disposition “sweeping powers”, qui fait un peu penser au mode “Finish Him” dans Mortal Kombat).

    Alors que le plan Devedjan/Woerth/Guéant/Sarkozy… France Info vient de m’infliger dix minutes de commentaire d’un crétin fini, apparemment chroniqueur aux Échos (c’est moi ou ce titre baisse à vue d’oeil ? bref), qui trouvait mille mérites économiques à la baisse de la TVA sur la restauration. Heureusement le rédac-chef de Challenges lui a fait remarquer qu’au même prix, on pouvait créer des milliers de postes pour une décennie.

  17. Ah les oraux… c’est quand même exaltant comme exercice !

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