Un Discours pour ne rien dire?

Le Discours de Nicolas Sarkozy devant le Congrès réuni à Versailles ce lundi 22 juin 2009 n’aura fait l’actualité qu’une journée à peine. Qui a vaincu par les médias périra par les médias., serait-on tenté d’écrire… Il est vrai que le contraste ne pouvait qu’être cruel entre l’instrument politique ainsi mis à la disposition du Président par la dernière réforme constitutionnelle – s’adresser solennellement aux deux Chambres réunies – et le contenu du discours lui-même. Dans la mesure où nos Constitutions républicaines successives avaient interdit au Président de la République de s’exprimer devant le pouvoir législatif depuis plus d’un siècle, il était  pour le moins difficile en créant cette possibilité inédite de ne pas décevoir lors de la première utilisation de l’instrument les attentes ainsi suscitées. Le Président ayant par ailleurs désormais  mille autres façons de s’exprimer devant l’opinion publique qu’une adresse solennelle aux Chambres réunies en Congrès, il fallait faire dans l’artillerie lourde pour avoir une chance d’être à la hauteur de la nouvelle institution.

Certes, la mise en scène (disponible en vidéo sur le site de la Présidence de la République) tend à faire ressembler  l’évènement au discours sur l’État de l’Union du Président des Etats-Unis d’Amérique, avec une touche presque moscovite toutefois dans la remontée par N. Sarkozy d’une haie de Gardes républicains en grande tenue d’apparat sous les dorures de Versailles.  On aurait dit du Poutine dans l’image. Messieurs de la Douma, l’Autocrate! Cependant,  il aurait fallu pour que le spectacle ainsi donné  de la souveraineté en majesté fonctionne vraiment quelque(s) déclaration(s) fracassante(s), du genre (je laisse errer mon imagination…) :  la fusion dans l’année des 36.000 communes pour n’en garder au final que 2000 (ce qu’on fait tous nos partenaires européens depuis bien longtemps parfois); un référendum sur la suppression (comme en Italie ou Suède) du statut de fonctionnaire (ce qui va plus vite pour en faire fondre le nombre que d’attendre les départs en retraite); l’extension du Concordat toujours en vigueur en Alsace-Lorraine sur l’ensemble du territoire de la République (pour mieux contrôler tous les cultes); la fin de la gratuité de toutes les études au delà du bac; la vente de l’ensemble du patrimoine historique de l’État (Louvre compris) pour rembourser la dette  ; ou toute autre décision qui changerait radicalement la donne dans le pays – mais qui, bien sûr, engagerait le pouvoir dans une crise majeure avec tout ou partie de la population ou de l’État. De fait on ne pouvait qu’être fort déçu (si on se sentait une âme de révolutionnaire de droite, à la façon d’Alternative libérale) ou tout de même un peu rassuré sur les intentions présidentielles (si on se situait dans la gauche désorientée). De fait, cela donnait une impression de  business as usual dans la mesure où aucune des multiples annonces du jour  ne rompait  résolument avec les politiques engagées depuis 2007 (ou même 2002, sur les prisons par exemple). Il y avait certes  des inflexions notables sur quelques thèmes  (sur l’abandon de la « discrimination positive » comme terme), mais rien de très décisif en apparence. La prudence sur la réforme des retraites en 2010 faisait presque peine à voir vu le contexte  de ce début d’été 2009 : dans l’état de K.O. où sont les syndicats après leurs dernières mobilisations unitaires ratées, il aurait pu sembler qu’il ne fallait pas hésiter à proposer directement l’impensable, soit le recul rapide de l’âge légal de la retraite vers les 70 ans avec 45 ans de cotisation! (tout le programme du MEDEF, et même un peu plus!) Donc, au total, tout cela fut d’une prudence trop étudiée pour valoir qu’on s’y arrête vraiment. Il y avait pourtant une annonce majeure qui justifiait finalement ce Discours : la France allait continuer de s’endetter; mais cette annonce, qui aurait dû susciter un large débat, n’a pas été perçue comme le sel du propos, tout au moins dans un premier temps.

Je pense que ce défaut de perception, qui s’est corrigé au fil de la semaine qui vient de s’écouler, tient au fait que ce discours était terriblement mal construit : d’une part, il ressemblait à un discours de politique générale d’un Premier Ministre nommé N. Sarkozy, faisant le tour des questions de l’heure, et dessinant les grands axes de la politique de son ministère – d’où un effet catalogue, épilogue (sur la loi Hadopi), et prologue (sur tout ce qu’il faudra faire), effet encore renforcé par le style haché de l’art oratoire de notre Président; d’autre part, il essayait de proposer une « ligne générale » comme on disait jadis sous d’autres cieux – d’où une vaste analyse de la place de la France dans la crise de la mondialisation, largement inspiré dit-on par le conseiller spécial du Président. Les deux aspects s’entrechoquaient au point de brouiller la vue des journalistes, et, sans doute, aurait-il mieux valu s’en tenir uniquement à l’exposé de la « ligne générale » pour que tout le monde comprenne bien le choix fait et ainsi annoncé aux représentants de la Nation.

Cette ligne générale était présentée comme le fruit de la réflexion présidentielle (« J’ai réfléchi », dit-il à un moment), qui se posait du coup comme le penseur (le guide?) des objectifs de la Nation. Le fond du raisonnement peut être résumé  ainsi : les finances publiques sont certes en crise; mais, si l’État s’engage dans une « politique de rigueur » en taillant sans discernement dans toutes les dépenses, cela veut dire sacrifier les sources de la croissance à venir et  donc la possibilité de sortir par le haut de la crise en occupant une meilleure place dans la division internationale du travail; en conséquence, il ne faut pas hésiter à augmenter certaines dépenses d’investissement; comme, par ailleurs, augmenter les impôts pour financer de telles dépenses nouvelles signifie tuer la reprise économique et décourager les créateurs de richesses (matérielles), il faut financer ces dépenses publiques-là par la dette publique, en escomptant pour le remboursement de celle-ci les fruits collectifs en terme de croissance que cela suppose. Or cette analyse  ressemble  à s’y méprendre à la bien connue  « Stratégie de Lisbonne » de 2000, adoptée par le Conseil européen tenu cette année-là dans la capitale portugaise. Or cette stratégie européenne qui fonctionne sous le régime de la M.O.C. (méthode ouverte de coordination), le moins que l’on  puisse en dire est qu’elle ne fonctionne guère, et  la France n’en est pas à ma connaissance le meilleur élève. En effet, la  « Stratégie de Lisbonne » préconisait entre autres choses que tous les Etats européens se (ré)arment dans la compétition mondiale en faisant appel à l’innovation de quelques-uns (d’où l’importance de réformer de fond en comble le secteur de la recherche et de l’enseignement supérieur), à la formation de tous et à l’activité rémunérée de la plus grande part possible de la population (pour soutenir l’Etat social). C’est ce qu’on pourrait appeler la « voie finlandaise » de sortie vers le haut dans le cadre du réajustement mondial des systèmes productifs occasionné par la mondialisation néo-libérale des années 1990-2000. Le discours prenait d’ailleurs une tonalité très nordique dans son appel à prendre en compte les coûts (cachés) de la non-formation de la jeunesse la plus défavorisée, et donc à considérer les dépenses pour ces jeunes, sortis trop tôt du système scolaire ordinaire ou en voie de le quitter, comme un investissement d’avenir. Au total, cette ligne n’est donc pas si originale que cela, et poursuit par exemple la politique des « pôles de compétitivité » engagée il y a quelques années déjà. La grande originalité par contre, pour ne pas dire plus, c’est de suspendre la contrainte de financement de l’État (ce qui justifie de s’adresser aux Chambres qui vont avoir à approuver un tel choix budgétaire), bref de jouer  à plein « Lisbonne » contre « Maastricht » (et ses critères de rigueur budgétaire).

Il y avait là un choix, il a été fait, que vont en penser nos partenaires de la zone Euro?

Donc ce discours avait plus de fond qu’on pouvait le percevoir au premier abord en raison de son ratage sur la forme. Si dans quelques années, l’État français connait une crise de la dette publique « à l’argentine », on pourra donc s’y référer  pour condamner le dirigeant qui a pris cette décision et tous ceux qui l’auront appuyé de leur vote au Parlement. Il n’est pas exclu par ailleurs que, finalement, cette  « Stratégie de Lisbonne »  pour la France ne finisse par fonctionner, et que nous ne devenions le nouveau « Tigre européen » des années 2015-2025 avec 5% de croissance annuelle (verte en plus) qui permettront de rembourser sans heurts la dette publique. Yes we can!

Malgré tout, le discours comprenait en lui-même une magnifique fausse note qui contredisait déjà à ce stade la « ligne générale ». En effet, le Président se propose d’augmenter le nombre et la qualité des places de détention (en prison et en hôpitaux psychiatriques) au nom des valeurs de dignité humaine et de saine répression du crime : où est donc la « dépense d’avenir » dans ce cas? C’est certes une dépense entièrement louable du point de vue humanitaire et une obligation internationale pour la France qui s’est engagé à assurer une cellule individuelle à chaque détenu, mais est-ce là une dépense utile du point de vue de la « Stratégie de Lisbonne »? Veut-on que des firmes françaises par ce biais deviennent spécialistes des prisons clés-en-main à vendre à l’exportation?  On pourrait certes dire que des détenus moins mal traités lors de leur peine se réinsèreront mieux par la suite, cela évitera des récidives et de l’exclusion; peut-être serait-il moins couteux de  « réfléchir » à diminuer le nombre d’incarcérations en les réservant aux seules personnes réellement dangereuses pour autrui? N’existe-t-il pas d’ailleurs des peines alternatives à la prison? Ne peut-on songer à innover sur ce point? Cette promesse de couvrir la France de belles prisons humanitairement correctes, qui correspond évidemment aussi au fond de commerce « sécuritaire » du Président, augure mal de la capacité de choisir des objectifs porteurs d’avenir (économique) et de s’y tenir.

Dans ce même discours où il est justement souligné qu’il faut « investir » dans l’éducation des jeunes, la volonté de réduire le nombre des fonctionnaires par le biais des départs en retraite est réaffirmé – ce qui donne peu de jours plus tard l’annonce par le Ministre concerné de la suppression de 16.000 postes au Ministère de l’éducation nationale.  Éduquer les jeunes sans enseignants ou personnels en général, cela va être très, très difficile sauf à faire de gros progrès de productivité… Les jeunes sont-ils censés devenir tous autodidactes? Si oui, à partir de quel âge? On se trouve là au cœur de la contradiction : qu’appelle-t-on « dépense d’avenir »? Le premier budget de l’État, l’éducation, n’est-il pas de fait entièrement une « dépense d’avenir »? Ou, alors, est-ce à dire que l’éducation nationale sert de garderie pour les rejetons des parents qui travaillent et de « postes réservés » pour les quelques centaines de milliers de personnes inaptes au travail productif qu’elle occupe  et qui ne produisent vraiment rien?  La santé, autre dépense majeure s’il en est, n’est-elle elle aussi destinée qu’à faire vivre quelques centaines milliers d’autres non-producteurs?  L’avenir  d’un malade qui ne mourra pas grâce à des soins est-il à prendre en compte dans les dépenses d’avenir? Et que dire de la Sécurité routière dont les publicités envahissent ces jours-ci les villes et les magazines? Est-ce ou pas une « dépense d’avenir »?  J’ai bien peur que la distinction ait peu de sens d’un point de vue logique,  mais qu’elle corresponde au fait politique que tout ce qui suppose l’appel à un opérateur privé susceptible d’y trouver son profit soit « labellisé » dépense d’avenir, alors que tout ce qui repose sur le travail de fonctionnaires ou assimilés soit vu comme une simple dépense de fonctionnement. A la limite, il suffirait par exemple que tout le secteur éducatif (de la maternelle à l’Université) soir repris par des entreprises privées pour que tout d’un coup tout son financement par l’État soit vu comme une dépense d’avenir. Au niveau universitaire, cela correspond déjà à la préférence pour l’achat de bâtiments, de matériels ou de logiciels au secteur privé par rapport à l’embauche pérenne d’enseignants-chercheurs ou de tout autre personnel. Plus encore, cette distinction « dépenses de fonctionnement », qui dans le fond sont réputées ne servir à rien et que l’on peut réduire  toujours puisqu’elles sont par essence du « gaspillage » et de la « bureaucratie », et « dépenses d’avenir », qui seraient tellement justifiées qu’on pourrait s’endetter pour elles, témoigne d’une lecture bien particulière du fonctionnement de l’État par les dirigeants actuels. Le salarié de l’État n’y est vu qu’à travers la gêne qu’il leur occasionne. Ceux-ci rêvent d’un État « zéro-fonctionnaire » où l’on aurait entièrement substitué au travail (rétif, nécessairement rétif) du capital (qui lui ne se plaint guère).

Pour ajouter à l’effet de flou provoqué par ce discours, il faut ajouter que, du point de vue idéologique, le Président y a proposé ce jour-là un curieux patchwork dont il serait intéressant de démêler un jour les sources (humaines), un seul conseiller est-il responsable de cela? D’un côté, il y a cet éloge du modèle français,  opposé au moins implicitement au modèle anglo-saxon reagano-thatchérien du T.I.N.A.. Tout à son éloge de l’industrie contre la finance, N. Sarkozy va jusqu’à évoquer les mânes du Conseil national de la Résistance et se référer à mots couverts au colbertisme, ne sommes-nous pas selon lui de longue date  les  ténors mondiaux du partenariat public /privé ?  De l’autre côté, il y a cet éloge de la République qui est égalitaire par essence mais pas du tout égalitariste, libérale mais pas licencieuse. Si j’ai bien compris,  pour situer le sarkozysme en 2009, il faut faire un mélange  entre la IIIème République libérale (elle-même un mixte entre celle des « boursiers » et celle des « brigades du Tigre »), la IVème République sociale (un peu en sourdine tout de même), et la Vème République industrialiste des grand projets. Si toute l’exorde du discours n’aurait pas déshonoré un Président socialiste et si la conclusion évoque le « mouvement » dans un pied de nez  sans doute d’autant plus sensible à la gauche  qu’on se situe dans cette même enceinte de Versailles qui a vu le triomphe du « parti de l’Ordre » en 1871, le discours revient tout de même  ensuite aux fondamentaux de la droite républicaine française : « Où en sommes-nous avec le principe d’égalité? Ne sommes-nous pas progressivement passés sans toujours nous en rendre compte de l’égalité républicaine à l’égalitarisme? La République, c’est la promotion sociale fondée sur le mérite et le talent. L’égalitarisme, c’est donner la même chose à tout le monde. » Au moins, les choses sont dites clairement, Rome est encore dans Rome, on se sent soulagé : tout faire pour respecter le principe de l’égalité des chances d’obtenir pour chacun des rétributions dans la vie conformes uniquement à son mérite et à son effort, mais rien de plus: ni « assistanat » ni « nivellement par le bas ».  Cette réaffirmation de cette manière fort libérale d’envisager la République – celle du libéralisme d’avant 1914  qui valorise les « boursiers », mais combat sans pitié particulière les « partageux » – se situe bien sûr en opposition avec les tendances socialisantes  ou démocrates-chrétiennes, voire communistes, exprimées par le programme du Conseil National de la Résistance, aussi évoqué par le Président: ce programme reconnait justement que le sort de chacun dans la vie ne  dépend pas que de ses propres efforts, de son mérite, mais des conditions générales de la société, reconnait de plus que la justice exige l’égalité  au sens fort du terme sur des aspects essentiels de la vie.

A trop vouloir se montrer consensuel à travers ce patchwork de références inconciliables, tout en préservant tout de même à bien le lire ses valeurs fondamentales   et en annonçant  un choix  qui aurait mérité d’occuper l’ensemble du propos tant il engage l’avenir des finances publiques, le discours présidentiel du 22 juin 2009 risque d’être une belle illustration de cette tendance au faux-semblant, qui domine la parole politique contemporaine. Ou s’agit-il simplement d’un discours mal écrit?

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2 réponses à “Un Discours pour ne rien dire?

  1. Jean-Baptiste OLAGNERO

    Excellent ! Analyse très pertinente du discours, j’aime beaucoup. Bravo ! Bon ceci dit , je ne suis pas aussi radical que vous , je l’ai trouvé globalement bon, mais très plat. Dommage. Nous aurions pu avoir un grand Louis Napoléon s’exprimant , engageant de grands chantiers…..j’attend.

  2. @ Jean-Baptiste : la perception de chacun est bien sûr biaisé par nos a priori idéologiques respectifs, mais pour le style, nous sommes d’accord, « peut mieux faire ».

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