Taxe carbone : N. Sarkozy investit dans sa réélection.

Contrairement à beaucoup de gens dans ce pays, à en juger par les réactions de la presse, les courriers des lecteurs, les blogs et l’opinion publique qu’enregistre les sondages, le choix de Nicolas Sarkozy de décider d' »acter » (enfin) l’instauration au 1er janvier 2010 d’une « taxe carbone » en France me parait  comme un beau coup politique, un bel investissement politique dans sa réélection en 2012 (qu’il prépare, dit-on, avec le sérieux qu’il convient).

Je ne rentrerai pas dans les détails du niveau annoncé de la taxe (17 euros par tonne de CO2 et le type de compensations « sociale » choisies), ni sur sa couverture (qui oublie l’électricité – mais rassure-toi, ami écologiste, l’ouverture du marché de l’électricité à la concurrence, demandée par la Commission européenne, va faire exploser sous peu le prix de cette énergie comme partout où cette belle idée a été mise en œuvre  , inutile donc d’y rajouter une taxe pour encourager les consommateurs à une juste parcimonie). Les choix annoncés par Nicolas Sarkozy ne correspondent sans doute, ni à un niveau suffisant de taxation pour avoir un effet immédiat sur les émissions de CO2 (argument des économistes ou des Verts), ni à un niveau suffisant de compensations  pour ne pas faire se désespérer la « France qui se lève tôt… pour prendre sa  voiture d’avant les normes antipollution après avoir dormi dans sa  maison, si  isolée et  si mal  isolée, dans la  campagne picarde » (argument du reste de la gauche, et sotto voce de la droite ancienne manière).

Ce qui me fascine en revanche comme politiste, c’est que le « Président du Pouvoir d’Achat et du Bouclier Fiscal », le PPABF, ait prononcé distinctement dans son discours de Culoz, dans l’Ain, le mot  même de « Taxe ». Il ne s’est même pas caché derrière l’expression plus ésotérique de « Contribution climat énergie ». Il accepte d’instituer une taxe – une Taxe!!!!!! Une taxe qui va toucher la quasi totalité de la population adulte de ce pays, contrairement aux autres taxes mises en place depuis 2007, bien plus discrètes et donc politiquement indolores. Le candidat N. Sarkozy avait certes, comme les autres candidats modérés, signé le « Pacte écologique » de Nicolas Hulot. Ce texte mettait sur la voie de ce principe « pollueur-payeur » (dont Y. Rumpala nous rappelle utilement les origines dans un post récent). Donc N. Sarkozy ne prend personne par surprise, mais la surprise, pour moi en tout cas, c’est qu’il se sente tenu de tenir cette promesse-là, même au plus bas niveau de taxation possible. De fait, il aurait très bien pu temporiser en argüant qu’avec la crise économique en cours, les « malheurs des temps », ce n’était pas le moment de taxer les Français et qu’il n’avait de toute façon pas été élu pour cela.

Il est même possible que N. Sarkozy  doive batailler contre sa propre majorité parlementaire pour faire passer cette « taxe ». J’imagine toutefois mal que celle-ci lui fasse faux bond, le dispositif  sera sans doute compliqué à l’envi par les parlementaires, soucieux d’épargner le « petit peuple » (de droite), les PME, et toutes les corporations à forte valeur électorale et médiatique (chauffeurs de taxi, agriculteurs, marins-pêcheurs, chauffeurs routiers, ambulanciers, etc.) L’usine à gaz, si j’ose dire, ainsi obtenue risque d’être du plus bel effet dans les manuels de fiscalité qui n’en demandent pas tant. Il n’empêche que, par définition, beaucoup de gens vont geindre au 1er janvier qu’ils ne peuvent plus aller au travail ou se chauffer l’hiver.

Pourquoi N. Sarkozy se lance-t-il alors dans cette affaire? Qui, en plus, n’aura même pas le mérite de remettre en ordre les comptes de l’État, puisqu’il s’est engagé à rendre l’ensemble de l’argent collecté ainsi aux citoyens. La contrainte externe est sans doute à prendre en compte: comme le principe « pollueur-payeur » est valorisé comme moyen de résoudre la crise climatique (cf. marché des droits à polluer institué par les accords de Kyoto), il vaut mieux rejoindre à temps le mouvement plutôt que de se faire imposer la chose. On se dirige en effet vers une grande conférence internationale sur le climat à Copenhague, la décision de N. Sarkozy, prise au bon moment, accumule pour la France de la crédibilité. Dès le 1er janvier 2010, nous voilà, au moins par l’image, dans le peloton de tête des Etats écolo-crédibles.

Une stratégie plus interne est sans doute aussi présente, la classique stratégie à la Bismarck du conservateur conséquent : en instituant lui-même une telle taxe, et en l’inscrivant de surcroit dans sa propre idéologie de « rupture », de « volonté politique » (cf. son discours de Culoz), N. Sarkozy fait là un bel investissement sur l’avenir. Il dédouane ainsi son camp du soupçon d’être bloqué sur ce sujet. Pensez donc à la tête qu’a pu faire ce cher Claude Allègre quand N. Sarkozy a déclaré ce jour-là que la Science était certaine de l’origine humaine du réchauffement climatique, vous paierez d’un cœur léger la  taxe. Pensez aussi au nombre de livres que vend ce même Claude Allègre, à cette frange de la population, plutôt âgée, plutôt située à droite, qui ne croit pas au réchauffement climatique… parce que c’est une « invention des écologistes »… qui, rappelons-le, sont dirigés par des gens peu fréquentables… un peu pédophiles sur les bords en leur temps. Pour une partie de la droite, donner raison aux écologistes (même sous une forme économiquement correcte), à une part de l’esprit de 68 en somme, ce ne va pas du tout de soi. Il faut toutefois noter que N. Sarkozy est resté loyal à l’engagement durable de son camp envers le « lobby élecro-nucléaire », ne donnant aucune satisfaction aux écologistes sur ce point.

En continuité avec son ralliement en 2007 au « Pacte » de N. Hulot, N. Sarkozy a donc décidé fort stratégiquement de ne pas se laisser enfermer en compagnie de G. W. Bush et C. Allègre, du côté de la réaction qui n’a rien vu, rien appris, rien compris. Il n’a peut-être pas envie d’être jugé dans quelques (petites) années dans le « Nuremberg du réchauffement climatique » parmi les coupables les plus évidents. Il ne faut pas en effet négliger que les désordres climatiques se faisant plus nombreux, la recherche de « responsables » va commencer sous peu.

Son choix a donc dû lui apparaitre comme un investissement d’autant meilleur sur l’avenir, pour sa réélection en 2012, qu’avant sa propre déclaration, les réactions du principal parti d’opposition ont été magnifiquement hors de propos. L’échappée solitaire lors de l’Université d’été du Parti socialiste de Ségolène Royal, se déchainant sur la « taxe carbone » dans un mélange de populisme grossier et d’argumentations fallacieuses, lui garantit qu’à terme,  les socialistes resteront marqués par leur ambigüité sur le sujet.

Au printemps 2012, les effets du réchauffement climatique seront encore plus évidents qu’ils ne le sont déjà aujourd’hui, et N. Sarkozy aura beau jeu de dire qu’il a engagé la France sur la voie de la refonte écolo-compatible de son économie et de son mode de vie.

Une dernière remarque sur cette taxe : certains socialistes, Jack Lang par exemple, prétendent que le gouvernement s’y est mal pris, qu’il a manqué de pédagogie. Il est vrai que l’on pourrait se dire qu’avec un certain consensus dans les sondages pour le développement durable, il est étonnant de se retrouver avec 70% de gens contre cette taxe (avec certes des variations notables selon les groupes sociaux).

Or, ici, on touche du doigt la différence entre ce que chacun de nous déclare vouloir faire et ce qu’il fait effectivement. Que 70% des gens soient contre n’est pas étonnant : en dehors même de l’allergie au mot même de taxe (ou à celui d’impôt), il faut bien mesurer à quel point une telle taxe va à l’encontre de toutes les évolutions observées dans les comportements des Français. Quel est en effet ce peuple qui se dit pour le développement durable, mais qui n’a de cesse de participer avec une joie non dissimulée à l’étalement urbain? Sur les dix dernières années, nous avons battu des records d’utilisation de l’espace, nous avons mité le territoire de maisons individuelles; de plus, la plupart d’entre elles, à en juger par leur manière d’être construites , sont totalement décalées avec quelque injonction « durable » que ce soit. De même, avant que le dispositif de bonus/ malus écologique ne soit introduit dans le secteur automobile, nous nous livrions collectivement à une orgie de 4×4 – là encore avec des résistants.

En somme, la « pégagogie » s’est jusqu’ici révélée globalement inutile en la matière, et c’est justement l’objectif d’une taxe carbone, de faire comprendre à tous ceux qui ne veulent pas comprendre, de fait la majorité de nos concitoyens, qu’il faut changer de comportement. Si tous les  Français, avertis par les scientifiques, acceptaient de bonne grâce comme vraiment réel le danger qui menace l’humanité, et changeaient en conséquence leur comportement quotidien, il n’y aurait pas du tout besoin de taxe carbone. Il existe d’ailleurs des individus qui, sans être incité financièrement à le faire, changent leur vie, mais combien sont-ils en réalité?

La taxe carbone, cela fonctionne comme la taxe sur les alcools, les jeux ou le tabac, c’est l’ultima ratio quand on sent que la conviction n’est pas là, ou comme le paradis, le purgatoire et l’enfer pour les hésitants en religion. Si tu ne crois pas, au moins si tu payes, tu changeras.

N. Sarkozy incarne ainsi l’autorité raisonnable face au peuple déraisonnable, on argumentera, on rechignera, on se plaindra, on râlera, mais, au final, on lui saura gré de sa vision. Et j’en suis fort marri.

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