« Vive l’Italie! Vive Berlusconi! »

La Cour constitutionnelle italienne vient d’invalider, pour rupture du principe d’égalité devant la loi, la texte voté l’année dernière par la majorité de droite issue des élections politiques du printemps 2008 . Ce texte  garantissait la suspension des procès à charge des quatre plus hautes charges de l’État, dont le Président du Conseil. Ce « lodo Alfano », comme on le nomme dans la presse, visait à empêcher les juridictions d’aller jusqu’au bout des procès intentés à S. Berlusconi tant qu’il était au pouvoir, c’est-à-dire en principe jusqu’en 2013, et, peut-être ,plus avant s’il était élu  dans la foulée Président de la République.  Cette disposition,  prise faute de temps sous la forme d’une loi ordinaire (et non constitutionnelle), était la réitération, sous une forme légèrement modifiée, d’une autre loi votée pendant la législature 2001-2005, elle-même déjà annulée par la même Cour.

S. Berlusconi, face à cette décision, a réitéré le scénario habituel : des « juges rouges » lui en veulent personnellement et le persécutent afin de plonger l’Italie dans le malheur (communiste)- y compris d’ailleurs désormais les juges de la Cour constitutionnelle. Il y a ajouté cette formulation nouvelle pour conclure sa déclaration à chaud, « Viva l’Italia! Viva Berlusconi! » – magnifique, n’est-ce pas? Non content d’avoir déclaré récemment qu’il était « le meilleur homme d’État que l’Italie ait connu depuis 150 ans » (sic), le voilà qui se louange lui-même. Je ne sais pas si B. Mussolini  s’était loué ainsi à la fin de l’un de ses discours. En tout cas, je crois bien que cette formule est inédite dans l’histoire politique italienne d’après 1945. Un peu avant, S. Berlusconi avait d’ailleurs repris la formule « Meno male che Silvio c’é », littéralement « Heureusement que Silvio existe », à savoir l’incipit de la chanson de marche de son parti, le « Peuple de la liberté.

Notre héros d’un seul monde rêve sans doute qu’« un seul cri raisonne des Alpes à la Méditerranée » (pour reprendre la formule du Corriere della sera en juin 1940) : Berlusconi! Il est vrai que le bonhomme a quelques raisons d’être quelque peu excédé : la première inculpation des juges à son encontre date de décembre 1994, nous sommes en octobre 2009, et S. Berlusconi ne s’est pourtant toujours pas débarrassé de ses affaires judiciaires. Il a manœuvré habilement de 1995 à 2001 pour que ses opposants, majoritaires au Parlement, ne lui infligent pas le coup de grâce, en l’obligeant à choisir entre son pouvoir médiatique et son rôle politique. Il a été au pouvoir entre 2001 et 2005 avec une solide majorité, ce qui lui a permis de faire des lois ad personam pour bloquer les poursuites à son encontre. Il a réussi à revenir triomphalement au pouvoir en 2008 – alors même qu’à l’automne 2007, ses alliés étaient prêts à le trahir. Il a aussi joué la montre , ou, si l’on veut, profité des lenteurs de la justice italienne, et il a bénéficié comme tout citoyen de prescriptions diverses; et pourtant, en 2009, il reste encore des affaires  qui ont survécu à ce marathon… Il avait cru pouvoir les mettre, pour ce qui le concerne, en sommeil jusqu’à ce qu’il ne soit plus couvert par une immunité liée au fait d’être l’une des quatre plus hautes charges de l’État, et patatras, cela va recommencer! Vexant tout de même! Tout ça pour ça! Cela ressemble au sparadrap du Capitaine Haddock!

La décision de la Cour ne fait cependant que relancer des procès (deux d’après la presse, et peut-être un troisième), et l’on sait bien qu’en Italie, la multiplicité des niveaux de jugement permet tous les espoirs à un supposé « criminel en col blanc » comme le serait S. Berlusconi. Où serait-ce qu’il se sait trop coupable pour espérer un retournement de sa situation judiciaire?

Quoiqu’il en soit, les Italiens (ceux qui ne sont pas fanatiques de S. Berlusconi…) peuvent se féliciter que la Constitution italienne n’ait prévu aucune procédure genre « Article 16 » à la française à disposition du personnage  : vu l’énervement du bonhomme Berlusconi, dont tout montre qu’il n’est nullement feint, on pourrait s’attendre au pire. Il pourrait faire appel aux urnes, mais il est douteux qu’il puisse faire mieux qu’au printemps 2008. Il lui reste l’invective. Il ne peut même pas faire la même manœuvre que celle de B. Mussolini lors de l’Affaire Matteoti, à savoir assumer personnellement « toute la responsabilité politique et morale » de ce qui est arrivé en réitérant ses raisons. S. Berlusconi n’est en effet accusé par les « juges rouges » que d’avoir agi dans l’illégalité pour développer ses entreprises. C’est tout, cela n’a rien de politique en soi. Il aurait encouragé l’assassinat d’un opposant, passe encore, ou passé un accord avec Cosa Nostra,  cela peut se discuter au nom de la raison d’État, mais là, c’est de la pure criminalité en col blanc dont les juges l’accusent. De fait, depuis 15 ans, S. Berlusconi a échoué à assumer pleinement son être: soit il revendique clairement la « criminalité en col blanc » comme le cours normal de la vie des affaires et des relations avec un État fiscalement prédateur – ce qu’il n’a d’ailleurs pas été loin de faire parfois en excusant, par exemple, la fraude fiscale, et en faisant voter par ses majorités successives plusieurs amnisties fiscales; soit il accepte d’être jugé, et si le jugement lui est défavorable, il se retire de la vie politique puisqu’un criminel condamné, même un « criminel en col blanc », ne peut gouverner un pays régi par un État de droit.

En somme, tant que, face au supposé « coup d’État des juges » qu’il dénonce depuis décembre 1994, S. Berlusconi, fusse-t-il  majoritaire dans les Chambres et dans l’opinion, n’a pas les moyens d’un vrai coup d’État contre « les juges rouges », everything is under control…


Ps. Je n’ai pas été le seul en France à remarquer cette formule incroyable : l’historien Johann Chapoutot, un collègue de ma propre université (UPMF- Grenoble), la commente avec humour dans Libération, qui faisait ce vendredi 9 octobre son « Libération des historiens », sous le titre (bien trouvé) « Silvio Berlusconi : l’Italie c’est moi » (voir en haut de la page 9). CQFD.

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