Eric Maurin, La peur du déclassement. Une sociologie des récessions.

maurinEric Maurin vient de publier un petit livre, intitulé La peur du déclassement. Une sociologie des récessions (Paris : Seuil, 2009). Comme ses petits livres précédents (comme le Ghetto français publié en 2004) ont eu quelque succès d’audience et que son attaché de presse, travaillant pour une grande maison d’édition, semble être de qualité, on aura pu lire la semaine dernière un certain nombre d’entretiens avec l’auteur à l’occasion de la sortie en librairie du livre. Il fait même indirectement la « une » du Monde, du jeudi 8 octobre 2009. Ce dernier titre en effet, résumant un des acquis de l’ouvrage,  « Le diplôme est plus que jamais le sésame de la réussite en France ». L’entretien avec l’oracle Eric Maurin (p. 10 de l’édition papier) est commenté par rien moins que Laurence Parisot (MEDEF), François Chérèque (CFDT), Xavier Bertrand (UMP) et Manuel Valls (PS) (page 11). Tous ces commentateurs, sollicités par le journal, se montrent élogieux et pour tout dire ravis de la démonstration.  On n’épiloguera guère ici sur le choix des commentateurs, qui ne couvrent pas, loin de là, tout le spectre politique et syndical. On trouvera aussi un entretien du même E. Maurin dans l’Express en date du 8 au 14 octobre, p. 66-67, sous le titre « La peur du déclassement touche les plus favorisés ». Il est aussi présent sur le site des Inrockuptibles, avec un entretien intitulé « Les inégalités entre diplômés et non-diplômés n’ont jamais été aussi grandes ». Je n’ai pas pu faire le tour de tout le plan média, sans doute imposé à Eric Maurin par un attaché de presse volontariste, mais, comme les propos sont cohérents entre entretiens, le message est plutôt clair : nous vivons dans une « société bloquée » (le terme n’y est pas, mais l’hommage à Michel Crozier est patent), où chaque période de récession amène les  salariés encadrés par un « statut » à défendre leurs acquis (via leurs syndicats ou via les hommes politiques, de gauche comme de droite, qui veulent les séduire en leur proposant plus de statut encore), et ce au détriment de ceux, eux-mêmes aspirants statutaires, qui sont restés au moment de la récession à la porte de l’un ou l’autre statut protecteur. Par ailleurs, comme cet écart entre le paradis du « statut » et l’enfer du non-« statut » est devenu énorme au fil du temps, surtout si on l’inscrit dans le cycle de vie de chacun, une « peur du déclassement », concrètement de la perte de son emploi à « statut » (par exemple de son CDI à 45 ans révolus), domine la société française, et tout particulièrement l’esprit de ceux qui sont, en fait, les plus privilégiés en terme de salaires, de stabilité réelle de l’emploi, de possibilité d’évolution professionnelle. On retrouve le thème courant d’E. Maurin : la situation sociale de la France devient plus inégalitaire à cause de la peur des classes moyennes et supérieures qui optent pour des stratégies d’isolationnisme social, par exemple en terme scolaire ou résidentiel. E. Maurin dans les entretiens tend à présenter la France comme un cas à part de ce point de vue, jouant à cette occasion la partition toujours payante médiatiquement de l’inoxydable « exception française »; j’ai beaucoup de mal à croire à cette rhétorique, démentie par tout ce qu’on peut savoir des stratégies des groupes supérieurs dans bien des sociétés, et aussi, à bien le lire, par ce qu’écrit  E. Maurin  lui-même dans le présent livre (où il parle au pluriel de « sociétés à statut », p. 93).

Avant d’en revenir à la thèse de l’auteur, telle qu’il la défend devant les médias, faisons un détour par le livre lui-même. Les (un peu moins de) cent pages (petit format) qui nous sont proposés résument en fait des travaux de l’auteur publiés dans des  revues scientifiques. Le propos sont essentiellement fondés sur l’analyse des « Enquêtes Emploi » de l’INSEE, tout en y ajoutant de ci de là des analyses  plus directement politiques.

Quels sont alors les acquis « scientifiques » de l’auteur (qui se trouvent essentiellement dans le chapitre 3 de l’ouvrage, p. 52-72)?

a) contrairement à un préjugé courant, la valeur du diplôme (à partir de bac+2) n’a pas diminué comme moyen d’insertion sur le marché du travail sur les 25 dernières années; l’écart aurait même plutôt tendance à se creuser encore plus fortement qu’auparavant entre diplômés et non-diplômés en matière d’insertion sur le marché du travail;

b) ce poids spécifique du diplôme tend même à diminuer le poids de l’héritage de classe dans l’insertion professionnelle de chacun (p. 66-68); et les écarts  selon l’origine de classe dans l’accès au statut de cadre tendent à diminuer eux aussi (p. 69-72).

Ces (très) bonnes nouvelles pour les diplômés correspondent aussi à une explosion quantitative de leur nombre. L’auteur rappelle à quel point en un quart de siècle les proportions parmi les entrants sur le marché du travail entre diplômés et non-diplômés ont changé : en 1975, on comptait parmi les personnes sorties depuis moins de 5 ans de l’enseignement 4,4 fois plus de non-diplômés que de diplômés, en 2008  ce même rapport est tombé à 0,3 fois. Cette entrée massive de diplômés sur le marché du travail a été absorbée, comme le montre l’auteur, essentiellement à travers une déformation de la structure des emplois offerts par les entreprises, utilisant de plus en plus d’emplois très qualifiés. On aurait donc de fait toutes les raisons d’être satisfait : en un quart de siècle, la main d’œuvre augmente son niveau de qualification tel qu’il est attesté par la détention d’un titre académique, et les entreprises en profitent pour modifier leur processus productif. Plus généralement encore, cela correspond à la montée en gamme de l’économie française dans le cadre de la division mondiale du travail. Beaucoup plus d’ingénieurs dans le privé et d’administrateurs dans le secteur public, et beaucoup moins d’ouvriers spécialisés dans les industries de labeur et de gardiens de phare sur les listes de paye de la fonction publique. Tutto va bene.

La première nuance à apporter selon l’auteur lui-même  à ce scénario, tout de même bien « rose », porte sur le rôle de la fonction publique au sens large dans le bouclage de l’absorption des diplômés : prenant l’exemple de la récession de 1992-93 (voir son chapitre 2 « Anatomie d’une récession : le choc de 1993 », p. 32-51), l’auteur montre qu’on assiste à compter de cette date à une fuite des diplômés vers le public; ce dernier offre en effet un statut qui préserve du chômage qu’on observe alors pour la première fois massivement chez les diplômés. A plusieurs reprises dans l’ouvrage, l’auteur insiste d’ailleurs sur la présence à compter de cette date de « sur-diplômés » parmi les nouveaux entrants de la fonction publique. Ces personnes seraient, selon lui, les plus rétives à tout changement de statut ou à toute évolution de cette dernière, dans la mesure où elles ont fait de nombreux sacrifices pour en arriver là, si  j’ose dire, « au chaud ». Faisant à mon avis fi de ses propres données (qui font remonter l’entrée massive de « sur-diplômés » dans la fonction publique à l’année 1993), l’auteur interprète (p. 43-46) du coup les grandes grèves de l’automne 1995 comme le moment d’affirmation de cette crainte de tout perdre de la part de ces réfugiés (récents) dans le public. Je doute qu’en deux ans (1993-95), la sociologie d’un groupe comme la fonction publique puisse changer comme l’affirme l’auteur : « En modifiant en profondeur la sociologie de la fonction publique, la récession de 1993 a contribué à transformer le paysage syndical français, qui s’enrichit d’un courant radical opposé à la cogestion et au réforme »(p. 43, première phrase des paragraphes consacrés aux mouvements de 1995, le courant syndical auquel il est fait allusion correspond aux syndicats SUD). Ayant moi-même participé à une analyse à chaud du mouvement social de 1995, qui, rappelons-le, avait son point fort à la SNCF et à la RATP, j’ai du mal à prendre au sérieux cette analyse. La masse des personnes mobilisées alors étaient bien plus « prolétaires » (au sens de personnes exerçant des métiers d’exécution) que « sur-diplômés » de la fonction publique ou du secteur public. Les (alors) jeunes diplômés entrés dans ces secteurs que je connaissais étaient d’ailleurs contre les grèves, et militaient pour une « modernisation »…

Malgré ces réserves sur les conséquences politiques et syndicales qu’E. Maurin croit pouvoir discerner, le rôle de la fonction publique au sens large dans l’absorption des diplômés demeure toutefois  un paramètre à prendre en compte, surtout si l’on se tourne vers les conséquences de la récession actuelle. E. Maurin prédit une réitération de la fuite vers le public observée après 1993. C’est effectivement possible, sauf que l’économiste qu’il est aussi semble avoir oublié l’état des finances publiques (qu’il cite pourtant), et la règle que se sont donnés les présents gouvernants de ne pas embaucher beaucoup de fonctionnaires au regard de ceux qui partent à la retraite (un sur deux). La thèse générale de l’auteur risque du coup de s’en trouver mise à mal : il défend en effet l’idée qu’en France, sur la moyenne période, il n’existe pas de déclassement social (en particulier des diplômés), il n’existerait que la « peur du déclassement ». Or, si l’État ne remplace pas lors de la présente récession ses fonctionnaires, que les collectivités locales  et les hôpitaux sont forcés à terme à faire de même,  et si les entreprises sont durablement en crise de débouchés extérieurs grâce à l’Euro fort, on risque bien d’observer réellement une montée du déclassement! Notre auteur risque fort dès lors d’amuser pendant quelques années la galerie à ses dépens.

Venons-en maintenant à la thèse « politique » de l’auteur : pour lui, la France est une société où les individus (comme sous l’Ancien Régime) sont obsédés par leur statut social; ce dernier correspond à un statut, celui de fonctionnaire ou de salarié en CDI. Ce dernier, acquis au fil d’une série d’épreuves, garantit des gains certains – quoique parfois maigres – à long terme. Les Français tiendraient tant à cette société statutaire, qu’à chaque récession, ils feraient pression, via leurs syndicats ou l’opinion publique, pour un renforcement de ces statuts. Au fil des récessions, l’écart se creuse donc entre ceux qui sont « in » et ceux qui sont « out », et le livre vise en fait à prévenir une aggravation de l’écart au fil de la présente récession.

Quoi que l’auteur s’en défende, il se trouve en fait sur une ligne qui ressemble fort à celle d’un néo-libéral ordinaire qui plaiderait pour un « big bang » social. Le chapitre 1 « L’émergence d’une société à statut » (p. 11-31) raconte les évolutions de la société française  depuis 1970 du point de vue de celui qui aurait voulu que les syndicats et les hommes politiques ne répondent pas au fil de la crise économique aux demandes de protection des personnes ayant déjà un travail. Le chapitre 4 « Les enjeux de la récession actuelle » (p. 74-88) rappelle que toute protection institutionnelle supplémentaire de l’emploi déjà là provoque à terme une baisse des créations d’emplois. L’auteur cite des données nord-américaines qui montrent que toute protection de l’emploi, aussi minimale soit-elle, dissuade les employeurs de créer des emplois (p. 81-83). Il fait aussi usage de comparaisons entre pays européens, d’où il ressort, contrairement à ce qu’il affirme dans ses entretiens avec la presse, que la France n’est pas un cas à part, mais fait partie de cet ensemble de pays « méditerranéens » (Portugal, Italie, Grèce), où l’on observe simultanément une forte protection statutaire d’une partie du salariat, une peur généralisée de l’avenir, et une insertion professionnelle très difficile des jeunes. Pays qui s’opposent à un idéal « nordique », le Danemark, où le licenciement est aussi facile que l’embauche, l’indemnisation des chômeurs correcte, et où personne n’a peur pour l’avenir, surtout pas les jeunes, mais aussi à un idéal « nord-américain », invendable politiquement dans ces pays, tant il repose sur une explosion des inégalités salariales.

L’auteur se dit de gauche, et cela est rappelé dans les entretiens donnés à la presse. En même temps, je ne vois pas clairement émerger dans ces pages et ces entretiens le  moindre début d’une stratégie offensive pour cette dernière. Le conseil de l’auteur est en effet de ne pas profiter de la récession pour donner encore plus de protection à ceux qui en ont déjà assez (ou trop?). C’est tout de même proche d’un discours ordinaire de la droite libérale sur les « privilèges » (des salariés, pas des rentiers et des propriétaires bien sûr!). Je ne vois pas en quoi cela peut être mobilisateur à gauche.

En fait, l’auteur avance peu de propositions (voir sa conclusion, p. 89-94), sinon une sorte d’appel bien vague à s’inspirer du modèle nordique sur certains points. Appel qui est contrebalancé par sa propre conscience que cela n’est pas dans la tradition française  de la « société à statuts » telle qu’il la décrit. Il en finit donc sur l’appel à la « volonté politique » pour changer les mœurs qui sont au principe de ce système (p. 94). On ne se sent guère plus avancé, et on aura un peu l’impression que ce n’est pas avec ce genre d’idées que la République progressera (toute allusion à la collection dans lequel le livre est publié est fortuite bien sûr).

Pour ma part, je regrette que l’auteur ne propose de fait aucune stratégie de sortie du blocage qu’il diagnostique, sinon de « ne pas exagérer »  encore une fois dans la défense des salariés en place.  S’il croit vraiment à son diagnostic, qu’il fasse des propositions! Et des propositions vendables puisqu’il se pique d’être un analyste politique (comme avec son explication du vote au référendum de 2005, p. 48-51)! Par exemple, si, effectivement, ce sont les conditions de licenciement qui représentent la cause d’une réticence des entreprises à embaucher, il faut proposer une réforme profonde de ce droit. (Je vois bien pour ma part une suppression pure et simple de toute indemnité de licenciement pour les nouveaux embauchés au profit d’un compte d’épargne obligatoire, dédié, bloqué, abondé par le seul salarié, placé en dehors de l’entreprise, et remplaçant l’intéressement et la participation: chacun devient son propre assureur à proportion de ses gains passés. Je supprimerais aussi volontiers tous les relents de paternalisme comme les comités d’entreprise ou le 1% logement, toujours au profit de ce compte généralisé de préparation au changement d’emploi.) Il est vrai qu’à le faire, on risquerait de finir bien à droite. (Mes propositions le sont sans doute…) Être de gauche pour lui, c’est alors chercher un « moyen de moyenner » qui ne me convainc guère. Laissons donc faire la droite, si elle ose être elle-même, cela sera plus clair.

Surtout, retiens bien la leçon, ô lecteur bénéficiant d’un bon statut, bien au chaud que tu es dans ton administration ou ton entreprise, si bien payé que tu as pu à l’instigation d’un plan médias bien conçu acheter cet opuscule fort cher à la ligne imprimée, arrête tes jérémiades, suspens tes envies largement infondées de suicide face au durcissement des méthodes de management, prépare-toi plutôt moralement à une nouvelle « déflation Laval », qui, à en croire l’auteur, ne fut pas si désagréable au total pour les personnes concernées (p. 39-41).

Ps. On trouvera un autre compte-rendu de lecture du livre d’E. Maurin sous la plume de Jean Bastien sur le site de Non.fiction.  Ce dernier remarque à la fin de son compte-rendu que le changement d’attitude vis-à-vis du « statut valant supplément d’être », qui caractériserait la société française selon E. Maurin, supposerait un « concept plus riche de l’action humaine que celui mobilisé par l’auteur tout au long de l’étude ». Comme on dit parfois, In coda venenum, voilà une élégante manière d’accuser l’auteur d’avoir la vue un peu courte...Pour ma part, je ne crois tout simplement pas à cette spécificité supposée de la société française, toutes les sociétés développées possèdent leur propre hiérarchie statutaire – pas nécessairement reliée à la place occupée sur le marché du travail par chacun. Mais pensez  à l’utilisation des titres devant les noms dans la vie courante dans bien des pays européens, ou au poids de la « race » aux Etats-Unis, etc., je ne suis pas sûr qu’on puisse nous dire plus « statutaires » que d’autres peuples.

Publicités

2 réponses à “Eric Maurin, La peur du déclassement. Une sociologie des récessions.

  1. Merci !

    Pour le compte-rendu de Maurin, tout d’abord.

    Mais surtout pour avoir mentionné Tsebelis et Ostrom dans votre premier cours de Master 2 Recherche en 2006… J’ai lu l’un, puis l’autre, depuis. Il y a quelques mois, j’ai survolé son chapitre dans le Gintis/Bowles et al., puis j’ai lu des notes dessus et l’ai rajouté à ma bibliographie. Contrairement à Stephen Levitt, quand le nom des Nobel m’est parvenu, je ne savais pas qui était Williamson (en gouvernance de firme, je me suis arrêté à Mintzberg…) mais je voyais très bien qui était Ostrom.

    Merci, donc !

  2. Je n’avais pas encore lu cette recension du livre de Maurin. J’en partage tout particulièrement la critique de la faiblesse politique de l’auteur, récurrente chez lui d’un livre à l’autre. Alors même qu’il revendique la casquette d’analyste politique en effet. Il devrait pourtant se contenter de faire ce qu’il fait le mieux, la mise en évidence de faits statistiques.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s