Elinor Ostrom, notre honneur ou notre honte?

Elinor Ostrom vient d’être distingué par le jury du (faisant office de) Prix Nobel d’économie, au côté d’Olivier Williamson. Il est indéniable que cette chercheuse inscrit son travail à la fois dans l’univers académique de la science politique et de l’économie . L’Association française de science politique vient de se féliciter de cette nomination par un mail envoyé à ses adhérents (intitulé « Une politiste reçoit le Nobel! »). Je ne saurais le reproduire ici par égard pour le droit d’auteur de l’AFSP. E. Ostrom ferait donc partie de nos grands maitres à penser… Dans leur étude bibliométrique sur les auteurs les plus cités dans leur manuel d’état de la discipline (A New Handbook of Political Science, Oxford/New York : Oxford University Press), parue en 1996, Robert E. Goodin et Hans-Dieter Klingemann indiquent déjà comme le troisième livre le plus cité par les auteurs de ce manuel collectif, Elinor Ostrom, Governing the Commons, paru en 1990 (cf. « Political science : The Discipline », en particulier Appendix 1D, « Most Frequently Referenced Books », p. 32). La démonstration par E. Ostrom de l’existence de choix institutionnels qui permettent des gestions à la fois efficaces et collectives de biens rares (l’eau en particulier pour l’irrigation) n’a pas échappé à l’attention des collègues auteurs de l’ouvrage. On peut d’ailleurs placer son livre parmi ceux qui ont procuré un exemple canonique au  « néo-institutionnalisme » en science politique.

Or, face à cette réputation déjà bien établie en 1996, que sait-on en science politique de cet auteur en France? Rien ou presque! Pour ne prendre qu’un microscopique exemple, mon propre IEP, celui de Grenoble, pourtant l’un des hauts lieux supposés de la discipline en France, et en particulier de l’étude des politiques publiques, ne dispose même pas d’un seul exemplaire du livre majeur d’Ostrom! D’après la base inter-universitaire SUDOC, une vingtaine de lieux en France seulement disposent de ce livre supposé majeur. Il n’est d’ailleurs naturellement pas traduit en français! Le livre a pourtant été traduit en allemand en 1999 sous le titre Die Verfassung  der Allmende, et en italien en 2007, sous le titre Governare i beni comuni. Si l’on recherche sur les portails d’accès en ligne aux revues francophones (Persee et Cairn) des références à Elinor Ostrom, on ne peut que constater à quel point cet auteur y est marginal, il ne semble bien avoir attiré l’attention que des spécialistes des problèmes de gestion de l’environnement (eau, forêt en particulier) – ce qui correspond d’ailleurs l’orientation des institutions (agriculture, développement) auxquelles appartiennent les bibliothèques qui disposent du livre majeur d’E. Ostrom.

Je ne peux ici que réitérer le constat (que j’ai trouvé via Persee) de Loïc Blondiaux en 1997 qui affirmait alors : « Des pans entiers de la recherche échappent aujourd’hui aux non-spécialistes. Qui connaît en France les travaux d’Elinor Ostrom, de Douglass North ou de Kenneth Shepsle, lesquels figurent parmi les politistes les plus cités aux Etats-Unis? » (cf. « Les tournants historiques de la science politique américaine », Politix, vol. 10, n. 40, p.7-38).

Quel étudiant en science politique de premier cycle ou même de second cycle  en a même entendu parler? Pour ne pas dire quel étudiant en a même  lu quelques pages?

Il n’y a du coup aucune raison de s’enorgueillir comme discipline, par la voix de son association professionnelle, de ce Prix Nobel, il nous ferait plutôt honte en soulignant à quel point la science politique française reste largement inattentive aux courants internationaux qui dominent, à tort ou à raison, la science politique. On ne peut pas se comporter en petit village gaulois et se féliciter en même temps des victoires de Rome! Même s’il s’agit de la victoire d’une noble et digne Romaine!

Pour finir, un début d’explication rationnelle à notre indifférence collective à cet auteur : E. Ostrom, comme E. Williamson auquel le jury Nobel a souhaité l’associer, montre essentiellement que le marché  – et en pratique la privatisation de tout bien commun – ne sont pas l’unique et seule solution efficace pour gérer une activité  humaine où la division du travail est nécessaire. En particulier, elle montre que ce qu’on appelle en anglais d’une manière quelque peu emphatique « the tragedy of the commons » (ce que je traduirais volontiers comme « la malédiction des biens de personne », plutôt que « la tragédie des communs »), possède des  solutions institutionnelles, qui se trouvent ne pas être  le marché, en particulier à travers des associations des usagers finaux du biens concernés (ceux qui bénéficient d’un système d’irrigation par exemple). De fait, la démonstration d’Ostrom ne prend un sens fort que, dans un cadre au départ de « choix rationnel », où le marché  semble être, selon les théories standard, dans la plupart des situations  imaginables le meilleur coordinateur possible des intérêts individuels. Il me semble qu’en France, où la croyance en l’État comme  coordinateur suprême – si nécessaire – des intérêts particuliers subsiste tout de même chez beaucoup de gens (politistes compris!), nous n’avions guère besoin de ce fait d’une telle démonstration. Pour prendre un exemple concret de préservation du patrimoine naturel : à propos du littoral français, qui, en France, défend l’idée qu’une forme institutionnelle non étatique autre que le Conservatoire du Littoral puisse mieux remplir une telle mission d’intérêt général?

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11 réponses à “Elinor Ostrom, notre honneur ou notre honte?

  1. Euh… “Qui connaît en France les travaux d’Elinor Ostrom, de Douglas North ou de Kenneth Shipsle, lesquels figurent parmi les politistes les plus cités aux Etats-Unis?”

    Il y a des fautes dans les noms ! Sauf erreur de ma part, vous avez :

    – corrigé une faute de L. Blondiaux, qui écrit Ostrom avec un tréma sur le deuxième “o”
    – conservé une faute sur Douglass North, qui prend deux “s” à Douglass
    – rajouté une faute (au secours !) à Kenneth Shepsle, avec un “e” et pas de “i”

    Les références de l’Atlantique nous échappent à tous niveaux… Enfin, je fais mon malin, mais c’est moi qui ai rendu une copie en deuxième année avec une référence à Valérie Giscard d’Estaing (je me souviendrai toujours de la tête de Pierre B. à la correction).

  2. @ Fr : c’est corrigé…
    Au total, le bilan en fautes de ma part est donc (-1)+(0)+(+1) = 0. Ouf! Je suis un bon exemple de la psychologie de l'(in)attention.

    De fait, bien orthographier les noms propres d’auteurs n’est pas mon fort (j’ai d’autres témoins que vous…), même si j’ai le texte sous les yeux, et cela n’a pas de rapport avec le caractère « atlantique » ou non des auteurs, mais plutôt avec une vue bien médiocre.

  3. Outre la myopie bien réelle de la science politique française à l’égard de nombreux courants nord-américains, il me semble que l’ignorance (y compris de ma part…) d’Ostrom correspond à des inscriptions de la science politique dans le « paysage des disciplines » très différentes de part et d’autre de l’Atlantique. Aujourd’hui, aux Etats-Unis, science politique et économie sont à bien des égards des soeurs jumelles : par leur cadre théorique dominant (choix rationnel), par leurs méthodes (régression ultra-dominante), leurs références, leurs objets d’intérêt… et cela est vrai même en dehors du cadre du rational choice (le néo-institutionnalisme témoigne du parallélisme des hétérodoxies en science politique et économie). En France, en revanche, ces deux disciplines s’ignorent quasi-complètement, à quelques exceptions près (dont l’ouvrage coordonné par Culpepper, Hall et Palier – qui est, d’ailleurs, un projet transatlantique). La discipline sœur de la science politique, en France, est sans conteste la sociologie. Guère étonnant donc que nous ne connaissions guère une politiste distinguée par le Nobel d’économie.

  4. @joelgombin : vous avez entièrement raison sur l’idée de « paysages des disciplines », et la proximité entre science politique et sociologie en France. Cela ressort d’ailleurs clairement de l’étude de Emiliano Grossman, « Les politistes français et leur rapport aux publications », présenté au Congrès de l’AFSP de cette année. Il faut préciser par ailleurs que la sociologie dont il est ici majoritairement question n’est sans doute pas non plus celle pratiquée par une minorité autour de Boudon et Cie.

  5. Constat hélas tellement vrai. Le provincialisme français en science politique est étonnant – et encore là, on parle de politiques publiques, sous-discipline montante de la science politique française. Mais si l’on se met à parler de théorie politique, alors là… J’ai même entendu des collègues (pas de noms…) expliquer à des doctorants par exemple que la théorie politique avait disparu !

  6. @ Laurent Bouvet : c’est vrai qu’il faudrait affiner l’analyse par domaines de la science politique, et en tenant compte de la dynamique de moyenne période. Nous ne croyons plus collectivement devoir nous intéresser même minimalement à la « théorie politique », à ce qui n’est pas immédiatement empirique – on laisse le domaine aux philosophes. Ce qui n’est pas d’ailleurs sans rapport avec leur importance, en bien et en mal, dans l’espace public du pays.

  7. @LB/CB : la théorie politique très récente est aussi victime de ses propres dérives, par exemple, l’abaissement du niveau de la langue scientifique vers des circonvolutions post-modernes qui échappent à peu près tout le monde, et dont l’intérêt scientifique reste à prouver. Cela ne concerne que certaines branches de la théorie politique, certes (c’est aussi flagrant dans certains domaines comme la théorie des RI), mais c’est un phénomène réel.

    Il y a aussi un effet de lassitude, peut-être, face à la n-ième exégèse de tel ou tel classique (je ne dis pas que c’est justifié).

    Enfin, il y a peut-être aussi un effet d’enclavement qui diminue le nombre de textes “frontières” entre domaines de la science politique (Dahl, par exemple : utilisable en théorie et en politiques publiques ; quoi de neuf depuis ?).

  8. Concernant la sociologie de Boudon&Co (sans même parler de Michel M*affesoli…), c’est globalement vrai. Il est toutefois à noter que l’un des lauréats de la dernière agrégation de science politique (et un sur huit, ça n’est pas négligeable…) est un disciple de Boudon (même s’il a fait sa thèse avec F. Chazel)…

  9. @phnk : d’accord pour dire, que, parfois, la théorie politique coupe les cheveux en 2 puissance x (avec x largement supérieur à 10) et écrit pour le happy few, mais quel segment de la science politique se trouve entièrement exempt de ce travers de se laisser aller à une écriture cryptée, qui croit donner l’impression de sa subtilité par une complexité et un jargon inutiles à la démonstration (voir les remarques lumineuses d’Howard Becker sur l’écriture en sociologie, sur le courage qu’il faut pour oser être clair)?

    @joelgombin : le « disciple » en question de Boudon, qui se trouve être devenu cet automne l’un de mes collègues directs à l’IEP, me semble surtout une personnalité originale, sui generis comme aurait dit E. Durkheim.

  10. Il faut sans doute assumer le fait que, vers 1890, la recherche universitaire française ait séparé l’économie politique en économie (est-ce une science ?) et sociologie (science dont le caractère démiurgique n’est pas mineur), tandis que le monde anglo-saxon persistait à valider l’un par l’autre.

    Le plus amusant dans votre débat est que les chercheurs français qui utilisaient les travaux d’Elinor OSTROM (grossièrement, ceux du CIRAD) se sont retrouvés en quelques jours au fond des occurrences google et pratiquement inaccessibles à une recherche pas très approfondie.

    Encore plus symptomatique, à l’époque où je ramais sans trouver l’explication sur les questions auxquelles Elinor OSTROM avait donné réponses, je rencontrais assez souvent à la cantine ou au café, les collègues qui analysaient les travaux d’OSTROM.

  11. Bertrand : les chercheurs du CIRAD n’ont reculé que dans Google France, ils étaient déjà peu prééminents dans Google UK/US. Paradoxalement, Google a tendance à renforcer les tropismes nationaux en offrant des moteurs qui ne renvoient pas les mêmes résultats selon le pays de connexion. Il faut batailler avec les réglages pour y échapper.

    CB : effectivement, aucun segment ne sort innocent du procès en jargonisation, mais certains sont probablement plus coupables que d’autres. Rien ne dit par ailleurs que mon hypothèse soit validée par l’expérience : le dernier numéro de Political Theory a certes un article intitulé “The Politics of Spinoza’s Vanishing Dichotomies”, mais les numéros du Journal of Public Policy ont également plusieurs titres étranges.

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