Louis Pinto, Le café du commerce des penseurs. A propos de la doxa intellectuelle.

pintoIl est fort probable que le dernier livre du sociologue Louis Pinto,  Le café du commerce des penseurs. A propos de la doxa intellectuelle (Broissieux, Bellecombe en Bauges [74]: Editions du Croquant, 2009), soit liquidé comme une illustration de plus du ressentiment des  « bourdivins »  historiques contre une vie intellectuelle tendant à les marginaliser. Comme ce livre ne comprend aucun scoop évident faisant le lien entre tel ou tel intellectuel en vue et une obscure officine d’Outre-atlantique,  aucune dénonciation des médiocrités de notre temps qui n’ait déjà été  faite sans  qu’elle ait eu d’ailleurs quelque  effet que ce soit sur les carrières des dites personnes (cf. tous les livres et textes consacrés au cas BHL), il est probable que le succès de ce petit livre soit destiné à être limité. Sa lecture n’est pourtant pas sans intérêt.  Louis Pinto y propose  en effet la description de l’émergence d’une classe spécifique d’intellectuels propres à notre temps, les doxosophes comme les avait déjà baptisés en son temps Pierre Bourdieu : ces derniers auraient la particularité par rapport à leurs prédécesseurs dans l’exercice du magistère intellectuel d’être consacrés comme des personnes dont la parole doit faire autorité dans l’espace public, non pas en raison de mérites scientifiques, philosophiques, littéraires, artistiques, etc. particulièrement remarquables aux yeux de leurs pairs, mais par la seule grâce de leur proximité sociale avec ceux qui consacrent désormais : les journalistes, les pouvoirs politiques, les pouvoirs économiques. Ces nouveaux intellectuels  ne doivent donc leur reconnaissance comme appartenant aux grandeurs de ce temps, ni  à leurs pairs (dans leur domaine initial de spécialité), ni non plus au grand public (par une audience mesurable en livres vendus par exemple avant d’être consacrés par ceux qui disposent du pouvoir de consacrer). Ces doxosophes doivent tout à  ceux qui s’arrogent le pouvoir de consacrer, à savoir essentiellement quelques journalistes de la presse de qualité et quelques institutions parallèles à la vie académique classique. L. Pinto note bien qu’ici la voie est étroite pour atteindre à ce statut d’autorité reconnue par les experts en reconnaissance. « Ayant à concilier les exigences de l’authenticité intellectuelle et les contraintes de réception auprès d’un public large, de telles instances de consécration sont obligées de naviguer dans un espace situé entre les intellectuels prestigieux dont la renommée ne leur doit rien et les intellectuels tellement estampillés comme médiatiques (comme Bernard-Henri Lévy) qu’ils deviennent compromettants pour ceux qui prétendent ne reconnaître d’autre  valeur que celles de l’esprit. » (…) « Relativement différenciée, une telle zone est définie par un enjeu spécifique, la recherche d’une ligne optimale permettant de cumuler les effets de la visibilité pour une large audience et les effets de l’authenticité à la destination de connaisseurs. » (p. 10) Pour l’auteur, cette forme de consécration pour ainsi dire par le journalisme et les « forces vives de la Nation » pour user d’un euphémisme semble bien être nouvelle et s’opposerait à la consécration par les pairs dont auraient bénéficié jadis un Sartre, un Merleau-Ponty ou un  Aron. Qu’on nous permette de douter d’une telle nouveauté : l’accès à l’espace du débat public (en direction du grand public) suppose toujours pour un auteur, aussi reconnu soit-il par ailleurs dans sa spécialité, des passeurs, ne serait-ce qu’un éditeur par exemple qui choisit de publier un livre  ou qu’un directeur de journal bienveillant qui laisse à un  Mauriac ou à un Brasillach, pour prendre des destins que tout oppose, une tribune régulière. A notre sens, le romantisme de la valeur intrinsèque d’une pensée s’imposant aux yeux du monde par la seule appréciation des pairs y discernant une vérité partagée (comme le suppose ici  L. Pinto) s’approche de la chimère, y compris d’ailleurs pour les auteurs ci-dessus évoqués qui représenteraient l’authenticité intellectuelle. Si doxosophie il y a, c’est-à-dire, existence d’individus qui ont bénéficié d’un appui  en dehors de leur seule spécialité pour faire connaitre au vaste monde leur valeur (qu’elle apparaisse a posteriori bien réelle ou fort surfaite), elle apparait comme un phénomène de longue période, et notre époque n’apporte rien de bien nouveau au phénomène des nécessaires médiations entre l’auteur et ses publics : ce sont les critiques qui font et défont, au moins dans un premier temps, les réputations publiques, et la collusion entre critiqués et critiques pour bâtir des réputations au profit d’une vision du monde partagée ou d’intérêts plus obscurs ne devrait pas nous étonner plus que cela. En revanche, un élément nouveau apparait par rapport à la situation antérieure à 1980 pour choisir une date un peu arbitrairement  : L. Pinto aurait dû faire remarquer en effet la diminution depuis 1945 du nombre de journaux de qualité susceptible de consacrer quelque auteur ou penseur que ce soit.  La presse quotidienne  nationale de qualité qui comptait de nombreux titres en 1945 ne compte plus que quelques rares titres en 2009. Le pluralisme  de la critique a ainsi de fait beaucoup diminué, au profit d’un centrisme de bon aloi, auquel il faut ajouter les effets de multi-positionnalité de certains acteurs de la critique entre médias (presse écrite, radio, télévision, Internet) . La doxosophie spécifique à notre temps qu’il décrit tient à notre sens beaucoup à cette réduction à quelques lieux qui émettent des consécrations. Désormais, tenir seulement quelques positions permet de tenir les accès à presque tout l’espace d’accès au grand public cultivé. Ajoutons que, pour être consacré, il vaut mieux être télé-compatible…

Cette critique étant faite, il faut admettre que L. Pinto décrit remarquablement bien dans son livre les méandres de cette zone grise de la vie intellectuelle en soulignant bien points communs et différences entre doxosophes.

Le chapitre 1 (Comment s’orienter dans la doxa?) établit une topologie sur l’axe droite-centre-gauche des revues et des personnages symbolisant chacune de ces positions. Un lecteur familier de la dénonciation « bourdivine » des doxosophes ne sera guère surpris du contenu de cette galerie de portraits. Elle va des auteurs familiers de la revue Commentaire à droite à ceux typiques de la revue Esprit au centre-gauche, en passant par les centristes du Débat. L. Pinto spécifie à chaque fois les milieux sociaux qui valident tout particulièrement l’un ou l’autre style de pensée. Sur ce fond bien connu,  l’originalité de L. Pinto est de consacrer aussi quelques pages au « Front  gauche de l’art » (la reprise de cette expression des années 1920 est de mon crû), qu’il identifie aux auteurs regroupés essentiellement autour de la revue Multitudes (p. 43-49) et inspirés par Deleuze, Guattari et quelques autres philosophes virtuoses de la radicalité. Ces doxosophes-là (Toni Negri ou Bruno Latour par exemple) seraient bien surpris sans doute de se voir assimilés aux précédents, mais, selon L. Pinto, ils partagent avec les précédents le même mépris de l’empiricité sociologique.  Celle-ci se relie chez eux avec une rupture par la gauche avec le marxisme, qui leur ont fait, si l’on peut dire, jeter le bébé sociologique avec  l’eau du bain  stalinien/maoïste/ouvriériste/totalitaire de leur jeunesse. Ces auteurs ont pour caractéristique  de  partager une pensée, se voulant radicale, tellement hostile à l’idée même de « Science » capable de faire l’accord entre êtres de raison, qu’elle ne s’embarrasse guère de preuves empiriques et qu’elle se contente d’une radicalité langagière, avec une forte propension à se faire littérature ou art. Elle partage donc avec les précédentes une vénération pour le concept pur de tout contenu précis, qui permet d’un coup de tout expliquer à bon compte et surtout en instantané (en live pourrais-je dire), et s’avère fort apprécié des critiques pour sa capacité à générer elle aussi du nouveau.

Le chapitre 2 (Les leçons de l’histoire) décrit de manière plutôt convaincante l’importance pour ces doxosophes de la définition de la temporalité qu’ils imposent; ces derniers partagent un sens de l’histoire qui oblige à la réforme contre le supposé immobilisme français, qui fait en même temps le deuil de toute Révolution possible, et qui, pour le « Front gauche de l’art », enterre le prolétariat et la lutte des classes en général au profit des multitudes et des singularités. Le chap. 3 (De la doxa à la pensée), dont le titre ne m’a pas paru traduire vraiment le contenu, approfondit la description en s’intéressant à la vision de l’homme que partagent ces différentes versions de la doxa. Au centre, il y a la proclamation du retour de l’individu, de la valeur indépassable de la démocratie (libérale), celui de la philosophie (éternelle), voire de la religion. Il y aurait même, partagée de l’aile droite à l’aile gauche, une vision nouvelle de l’homme qui opposerait les mobiles (d’esprit, de mœurs, dans l’espace) aux immobiles. L. Pinto croit bien discerner en effet une théorie émergente des « deux humanités », celle qui avance courageusement vers l’avenir de l’humanité réunie et celle qui ne sait que conserver ses acquis nationaux. Le Bruno Latour du conflit universitaire de cette année représente alors le point de conjonction de ce point de vue entre  l’aile libérale de la doxosophie, liée organiquement au MEDEF ( c’est à dire pour les citer François Ewald et Daniel Kessler), et l’aile se voulant radicalement critique de cette dernière (voir p. 131-135), tout en liquidant encore plus que l’aile droite elle-même tout rapport au concret sociologique au profit d’un retour à un super-idéalisme.

L. Pinto réitère en somme pour les années 2000 l’opération faite en son temps par Paul Nizan dans les Chiens de garde, son pamphlet des années 1930  contre les philosophes idéalistes de l’Université républicaine d’alors. Nizan s’appuyait comme fond normatif de son plaidoyer sur ses fortes convictions communistes et matérialistes d’alors, L. Pinto s’appuie lui sur une perception de la vraie sociologie qui lui donne, selon lui, un accès privilégié au réel de la société. Cette vraie sociologie n’est pas autre chose que celle de P. Bourdieu, dont le vocabulaire se trouve largement présent dans l’ouvrage lui-même.  Pour bien comprendre cependant le point de vue de L. Pinto, il ne faut pas s’attarder trop au vocabulaire « bourdivin » qu’il utilise, il faut surtout voir en arrière-plan sa croyance aux vertus de la sociologie empirique en matière de bonheur social, vision elle d’inspiration nettement durkheimienne. Ce qu’il reproche fondamentalement aux nombreux auteurs dont il traite ici, c’est un dévoiement de la pensée dans un retour à l’idéalisme, au sens le plus plat de ce terme, à savoir que l’on se paye ici de mots, et que l’on ne prend ni le temps ni la peine d’étudier longuement ce dont on parle avant d’en parler avec une apparence de savoir. C’est bien là la principale obsession de l’auteur, qu’on retrouve dans son interview  à un site de philosophie, où un philosophe comme Derrida parlant pour ne rien dire sur ce qu’il ne connait pas sert d’illustration. La clé de l’ouvrage est livrée dans l’avant-dernière page, lorsque l’auteur explique à quoi peut bien servir d’étudier la doxa (p. 145). Il s’agit de ne pas se laisser impressionner  d’abord par de fausses gloires,  mais surtout pour le sociologue de pouvoir faire son métier  : seule l’étude attentive du réel empirique permet de discerner des causes et des conséquences, et donc d’agir ensuite en connaissance de cause pour résoudre les problèmes de la société « si on le veut réellement »(p. 145). L. Pinto donne l’exemple de la délinquance juvénile sur laquelle la sociologie peut sans doute avoir une idée de ce qui peut marcher pour la résorber et ce qui ne peut, à coup sûr, pas fonctionner. Or ces solutions « structurales« , comme les nomme L. Pinto, feraient sans doute appel à une remise en chantier des rapports sociaux, qui ne plairaient guère ni aux doxosophes, ni aux journalistes dominants, ni aux politiques en place ni bien sûr aux pouvoirs économiques, elles sont donc condamnées à rester lettre morte, la délinquance juvénile continuera donc à exister, puisque ce sont les mauvaises analyses et fausses solutions des doxosophes qui seront préférées en terme de politiques publiques. Ainsi, c’est le bonheur de la société toute entière qui se trouve en jeu derrière leur petit jeu de dupes, d’où l’intérêt professionnel pour un sociologue de leur consacrer quelques heures de peine, sauf à se condamner lui-même d’avance à la plus parfaite inutilité sociale.  On pourrait évidemment interroger cette prétention de la sociologie à dire ce qu’il faut faire ou ne pas faire en terme de politiques publiques, mais surtout L. Pinto se situe implicitement dans le cas où les décideurs voudraient vraiment augmenter le bonheur public et où la sociologie aurait un rôle à tenir dans cette recherche du « plus grand bonheur du plus grand nombre ». Il est bien possible que les décideurs, malgré leurs protestations en  ce sens,  n’aient pas cet objectif-là en tête, et qu’ils préfèrent l’une ou l’autre divagation à fond philosophique des doxosophes qui servent mieux leurs buts (par exemple, leur réélection…).

En tant que professionnel d’une connaissance empirique du réel, je ne peux pourtant que me sentir extrêmement proche du raisonnement de L. Pinto et tout aussi exaspéré qu’il peut l’être face à cette multiplication dans les médias de discours si mal étayés sur bien des problèmes publics alors même qu’à côté des spécialistes, le plus souvent payés sur fonds publics, s’évertuent à construire des savoirs sur les même sujets. En même temps, je lui adresserai deux reproches qui portent sur des aspects qui rendent son livre moins percutant qu’il ne pourrait l’être :

– d’une part, L. Pinto se pose très peu la question de la réception de tous ces discours des divers doxosophes qu’il étudie  : on comprend facilement que certains pouvoirs en place aient un intérêt durable à ce que  certains problèmes ne soient jamais résolus,  que certaines questions soient toujours aussi mal posées, mais pourquoi le grand public se laisse-t-il illusionner à ce point? En fait, qui écoute, lit, apprécie tous ces auteurs? Qui lit les revues « intellectuelles » qu’il évoque? Dans le fond, le verbiage pseudo-savant, l’idéalisme, la promotion de l’individualisme, l’appréciation du nouveau pour le nouveau, les modes qui se succèdent dans la vie intellectuelle comme chez Colette, etc., tout ce qui fait que la pensée proprement sociologique (qu’elle soit d’ailleurs d’obédience « bourdivine » ou autre) avec son appréciation fine des pesanteurs du réel ne passe pas la rampe du grand public cultivé, ne serait-ce pas un grand objet de réflexion? Ou, simplement, ne s’agit-il pas d’une famille de pensées fort bien ajustées aux conditions de vie des individus qui peuvent perdre leur temps à lire Commentaire, Esprit, le Débat et autre Multitude? Ne faudrait-il pas réfléchir plus généralement sur la propension toute contemporaine, mais pas si nouvelle tout de même pour le coup, du grand public un peu cultivé,  à prendre des vessies pour des lanternes?  Le titre de l’ouvrage qui évoque « le café du commerce » attire l’attention sur cet aspect, mais néglige de traiter en profondeur toute la demande de la part du public de tels discours peu exigeants finalement pour l’auditoire.  Il faut aussi s’interroger sur la possibilité dans notre société vouée à l’individualisme de tenir publiquement  un discours sociologique qui collectivise les problèmes rencontrés pour leur chercher éventuellement une solution. De fait, un des moyens les plus efficaces de faire passer dans l’opinion publique des idées critiques  de l’état des choses semble être désormais, comme le montre le succès des concepts de « stress », de « souffrance au travail » ou de « harcèlement moral »(y compris sur le plan législatif), de passer par  les cas individuels. Dans une société vouée au culte de la victime individualisée, la critique sociale semble bien devoir passer d’abord par ce genre nouveau de « fait divers ». La droite aura ses victimes de multirécidivistes, la gauche ses suicidés au travail. Ce n’est pas gai, mais tout le monde peut comprendre.

– d’autre part, L. Pinto suppose en arrière-plan de son approche qui oppose doxosophes et spécialistes, une unité de vue de ces derniers sur les problèmes à traiter éventuellement dans l’espace public. Ces situations de consensus entre spécialistes existent bien sûr, mais souvent dans les controverses qui occupent l’esprit public, les spécialistes eux-mêmes sont fortement divisés sans que la régulation par les pairs des controverses ne fasse émerger à court terme rien de bien décisif. On se moque souvent des économistes capables lorsqu’ils sont sollicités par les gouvernants de donner autant d’avis divergents qu’il existe de personnes ainsi consultées, la plupart des sciences sociales et humaines ne font guère mieux. Pour reprendre l’exemple de  la délinquance juvénile, il me semble bien, contrairement à ce que laisse entendre L. Pinto en ne citant qu’un seul spécialiste, qu’il en existe des approches fort différentes. Paradoxalement, L. Pinto fait comme si tous les personnes qui s’intéressent sérieusement aux faits, à l’empirique, aboutissaient aux mêmes résultats; ce n’est pas vraiment le cas dans bien des domaines. Ce constat ne doit pas amener à tomber dans un relativisme où cela serait concept contre concept, mais ces divisions internes expliquent aussi une bonne part de l’incapacité à influer sur les débats publics. Un pouvoir quel qu’il soit, s’il veut défendre sa propre cause, trouvera toujours un spécialiste prêt à se vendre – qui devient ainsi un doxosophe – , il suffit d’y mettre le bon prix, ou un spécialiste qui cherche à « faire son intéressant » pour atteindre à la notoriété avec toutes les rémunérations qui vont avec. Ces errements se résolvent en général à long terme, la vérité des faits et des valeurs intellectuelles et scientifiques  finit par l’emporter, mais,  à court terme, cela peut expliquer bien des faiblesses.

Cette dernière conclusion n’est sans doute pas une consolation… savoir que tous les doxosophes dont L. Pinto nous narre la saga seront tout aussi oubliés dans 50 ans que leurs prédécesseurs d’il y a 50 ans, mais c’est là mon état d’esprit. Les « intellectuels organiques » pour utiliser le vieux terme de Gramsci périssent avec ce dont ils sont l’organe.

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7 réponses à “Louis Pinto, Le café du commerce des penseurs. A propos de la doxa intellectuelle.

  1. Je tombe – je ne me souviens plus par quels détours – sur votre article, alors que je suis précisément en train de lire un autre ouvrage de Pinto, Les Neveux de Zarathoustra – La réception de Nietzsche en France. Il s’agit ici aussi d’une lecture d’inspiration bourdivine de l’histoire de cette réception, qui s’attache à montrer comment la référence à Nietzsche a été utilisée à telle ou telle époque, de telle ou telle façon par tels ou tels penseurs pour négocier une place dans le champ intellectuel français, etc. Dans ce cas au moins, s’agissant d’histoire, je dirais que les concepts bourdieusiens ont une certaine valeur heuristique, puisqu’ils nous renseignent sur les enjeux du monde culturel du passé, et nous permettent de mieux expliquer la fortune de Nietzsche en France au fil du temps etc. (à tel point que certaines des analyses de Pinto pourraient constituer un chapitre de l’histoire des transferts culturels entre la France et l’Allemagne tels que les envisage un Michel Espagne).
    Par contre, les mêmes concepts appliqués au présent me semblent sujets à caution, ne serait-ce que parce que celui qui les emploie, intellectuel parlant d’intellectuels, fait nécessairement partie du champ qu’il se propose d’analyser, si bien qu’à ce compte on peut très vite verser dans une logique du genre « le-premier-qui-le-dit-c’est-celui-qui-l’est », qui me semble scientifiquement peu féconde, pour user d’un euphémisme.

  2. @ Hervé DF : vous avez raison en un sens, c’est d’ailleurs ce que je notais au tout début de mon texte, en disant que ce livre risquait fort d’être interprété uniquement à l’aune de la rancœur des vieux « bourdivins ». En un sens, ce livre de L. Pinto, publié dans une collection clairement engagée, celle de « Raisons d’agir » aux Editions du Croquant, témoigne (ou témoignera) surtout pour l’avenir de la nette rupture entre « bourdivins » et ce que j’appelle le « Front gauche de l’art », ce qui pourra toujours intéresser l’historien des luttes intellectuelles en France en ce début de siècle.

    Par ailleurs, au delà de cette querelle vu de la part d’un des querelleurs, son livre témoigne aussi d’une crainte plus générale chez les sociologues ou les praticiens des sciences sociales d’une éviction totale d’un discours « fondé en raison empirique » de l’espace public de discussion. Je ne me sens pas très « bourdivin » personnellement, mais cet aspect-là m’a intéressé. Cela n’est pas très nouveau certes, mais que, dans l’espace public (médias), on puisse souvent affirmer avec aplomb la proposition « A », alors qu’empiriquement la proposition « non-A » semble plus proche de la vérité sociologique, historique, juridique, économique, etc., cela finit par rendre vain tout un travail auquel on tient par ailleurs. Je veux bien comme dirait E. Durkheim que le travail scientifique consiste à lutter contre les « prénotions », mais j’aimerais bien parfois que les résultats obtenus depuis un siècle et plus de sciences sociales se voient un peu plus dans la discussion publique…. en même temps, je suppose que tous les praticiens d’un savoir spécialisé sont frustrés par ce qu’ils entendent dans les médias… Serais-je médecin ou informaticien, aurais-je peut-être la même impression.

  3. Oui, j’entends bien ce que vous voulez dire.
    Mais ne croyez-vous pas que les « vérités » patiemment élaborées par les praticiens de savoirs spécialisés ont besoin de médiateurs pour atteindre le public, et que certains intellectuels médiatiques jouent, imparfaitement certes, au prix de simplifications parfois grossières je l’admets, mais jouent ce rôle de médiateurs?
    J’ai presque envie de briser une lance en faveur de BHL que vous citez justement comme l’exemple typique de l’intellectuel médiatique.
    N’est-ce pas en partie grâce à lui et à d’autres gens comme Glucksmann, qui n’est pas ma tasse de thé non plus, que la France a fini par sortir, très tardivement, de son aveuglement concernant le socialisme réel? Je n’ai jamais lu aucun livre de lui, je parle de son action dans l’espace public, apparitions télévisées, etc. à la fin des années 70, début des années 80.
    Il a été par ailleurs un bon directeur de collection. C’est lui qui a publié dans la collection Poche Essais des auteurs tels que Castoriadis, Claude Lefort, Lévinas, etc. Ce n’est pas rien. Certes, ses positions caricaturales sur la Russie actuelle m’indisposent beaucoup, parce qu’elles témoignent de son ignorance totale de ce pays, mais reconnaissons-lui d’avoir eu s’agissant de l’URSS, sinon la vérité, du moins ce que Platon appelle l’opinion droite, autrement dit une opinion, une assertion non fondée en raison, mais qui se trouve coïncider par hasard avec la vérité.
    L’opinion droite est un scandale pour le philosophe, mais ce peut être un scandale utile et efficace parfois.
    Mes excuses pour cette réponse un peu décousue. Bonne soirée.

  4. @ Hervé DF : bien sûr il faut des médiateurs, il est significatif toutefois que vous citiez les débuts de carrière des BHL & Co; ils s’appuyaient largement sur le travail d’autrui pour percer dans l’espace public, mais le drame, pour eux et pour nous, c’est qu’ils ont fini par être absorbé dans leur fonction de messagers. C’est de fait classique de beaucoup de travailleurs de l’esprit : au début, on part sur des acquis appuyés tout de même sur un travail un peu approfondi, et on finit par parler de tout et de rien dans les médias ou dans des livres sans grand contenu prétexte à interventions dans les médias, parce que la notoriété engendre la notoriété. On finit par raconter dans un livre les tourments du deuil… Très peu de penseurs réussissent à équilibrer les deux activités sur la durée : dans des registres très différents, je verrais toutefois les exemples de Michel Foucault, à la fois pleinement chercheur et pleinement intellectuel d’intervention dans l’espace public … (mais il est vrai que son décès précoce lui a interdit de déchoir), et d’Umberto Eco, présent dans la presse généraliste depuis les années 1960 tout en construisant une œuvre multiforme dont on peut discuter la valeur et la pertinence mais qui existe bel et bien.

  5. Bien sûr vous avez parfaitement raison. C’était pour me faire l’avocat du diable. Enfin, il sera dit qu’une fois dans ma vie j’aurai défendu BHL, ce grand et vain tuttologo, pour le dire en italien, devant l’Éternel! Sur Foucault je suis d’accord aussi, même si l’on peut se demander si son œuvre « scientifique » elle-même n’a pas été subtilement conditionnée par la niche qu’il occupait sur le marché intellectuel, mais c’est une autre histoire. En fait, au risque de paraître paradoxal, celui qui me semble avoir très bien su mener de front les deux activités d’intellectuel public et de penseur de cabinet, c’est l’Intellectuel par antonomase: Sartre.
    Car écrire les trois épais volumes du Flaubert à l’époque-même où il allait distribuer la Cause du peuple avec les « maos », qui ne se privaient pas de le lui reprocher d’ailleurs, disons-le, il fallait le faire.

  6. On me permettra, en tant que sociologue, peut-être même étiqueté de « bourdivin » (quelle étiquette d’ailleurs… il y aurait tant à dire), de rappeler que le principe même des sciences sociales est que le chercheur est pris dans le monde qu’il étudie : l’intellectuel sociologue qui travaille sur les intellectuels comme l’intellectuel politiste citoyen français, par exemple, qui travaille sur l’Union européenne… Soit on accuse toutes ces recherches de partialité, soit on se souvient qu’un des enjeux centraux est celui de l’objectivation.
    Désolé pour cette leçon de morale épistémologique, mais c’est peut-être parce que je devrais être habilité dans quelques semaines. Alors évidemment, la grosse tête menace…

  7. @ Laurent W : on peut aussi être sur une position médiane, entre l’accusation générale de partialité et une recherche d’objectivation de sa propre position. Mais, en même temps, il m’a toujours paru difficile de faire comme le « Baron de Münchhausen », à savoir de se soulever par ses propres bottes.
    Ceci étant, je suis content que ton habilitation soit sur le point de devenir réalité. Cela ne devrait cependant pas te donner la grosse tête te connaissant.

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