Tout cela ne nous rendra pas le Congo.

La participation à un colloque la semaine dernière m’a empêché de réagir aux décisions prises par le Conseil européen extraordinaire du 19 novembre dernier. Contrairement aux règles (non écrites) du blogging qui impose une réaction aussi rapide que possible, j’interviens après la bataille quand tout a déjà été dit sur ce magnifique désastre. Me sentant dès lors très Grouchy, je renvoie à la belle sélection de réactions dans la blogosphère de Julien Frisch. Le choix  unanime du Conseil européen de nommer l’actuel Premier Ministre belge, Herman von Rompuy, comme Président du Conseil européen pour les deux années et demie à venir, et l’actuelle Commissaire européenne au Commerce, la Baronne (par nomination) Catherine Ashton, au poste de Haut représentant pour la Politique extérieure de l’Union, n’a guère été apprécié dans la blogosphère. L’ambiance n’est guère meilleure dans la presse : Jean Quatremer est, comme on s’en doutait un peu, parmi les plus amers.  Il parle même du « trio Van Rompuy/Barroso/Asthon, une véritable « dream team » de la médiocrité » dans un de ses autres posts. Que les sélectionnés ne soient pas des étoiles de la politique mondiale, ni même européenne, est un fait: je peux même citer à titre d’exemple l’éditorial d’un journal régional allemand, le Badische Zeitung, du 20 novembre 2009, que j’ai eu entre les mains, intitulé  « Eu-Spitzposten. Zwei graue Maüse » ( Postes dirigeants de l’UE. Deux souris grises). Personne ne s’est donc trop gêné pour remarquer l’écart substantiel entre les espoirs mis lors des discussions institutionnelles sur ces deux postes entre 2003 et 2007 et la réalité d’un choix  en 2009 par les gouvernements nationaux de personnages au profil pour le moins effacé. Les collègues politiques américains de « The Monkey Cage » se moquent. Valéry Giscard d’Estaing remarque dans son entretien avec le Monde que l’on n’a pas choisi un Georges Washington (où l’aurait-on trouvé d’ailleurs?), mais un « conciliateur », ce qui n’est effectivement qu’un truisme à ce stade.

Face à cette avalanche de jugements négatifs car rapportés à une norme implicite liée aux discussions antérieures sur les postes de Président du Conseil européen et de Haut Représentant (ex-Ministre des Affaires étrangères), on peut bien sûr se consoler avec une belle comparaison avec l’élection des Papes par le Sacré Collège : l’histoire abonde de ces choix  de médiocres supposés qui auraient dû ne pas faire d’ombre aux puissants cardinaux de l’heure et qui finirent par faire de grands Papes. On peut aussi se dire qu’il ne faut point juger d’avance les personnes sur leur réputation, ne serait-ce que par respect pour la personne ainsi mise sur le devant de la scène.

Pour ma part, le fait que le premier Président du Conseil européen selon la nouvelle définition du poste donné par le Traité de Lisbonne soit une personnalité de nationalité belge me laisse songeur. Ce dernier Traité avant inventaire veut (voulait?) faire de l’Europe une puissance dans le monde de demain…, et les dirigeants ne trouvent rien de mieux que de nommer  « en tête de gondole » un national, héritier d’une puissance d’avant-hier. Reportons-nous, en effet, il y a un siècle, en 1909-1910 : la Belgique était de quelques kilomètres carrées plus petite, mais elle  apparaissait immense du point de vue de sa puissance industrielle et coloniale. Son revenu par habitant était l’un des plus élevés de la planète. Cette création récente du concert européen du début du XIXème siècle, 1830 seulement,  avait en effet plutôt excellemment réussi en cette « Belle époque » à se faire une place : industrielle, colonialiste et  démocratique, la Belgique d’alors participait  à la domination sans partage, matérielle et morale, qu’exerçait alors l’Occident (chrétien) sur le monde entier.  Le « viol de la Belgique » par l’Allemagne de Guillaume II à l’été 1914 sera  d’ailleurs l’une des causes de la durée du premier conflit mondial, bien plus que les aspects balkaniques du conflit.

En 2009, quelques péripéties plus loin, dont deux guerres mondiales sur son sol, deux reconstructions, et quelques autres réussites et avanies, la Belgique n’est plus qu’un petit pays riche de l’Occident, encore que… fabuleusement endetté comme État (fédéral). Choisir un Premier Ministre belge – quel qu’il soit d’ailleurs –  pour incarner aux yeux du monde l’Union européenne, c’est donc lancer en ce début de XXIème siècle un fabuleux message de vérité à la planète.  C’est dire : « Nous pays de l’Union européenne, nous sommes un ensemble de vieux pays riches, ayant fait la Révolution industrielle, ayant inventé la démocratie représentative, ayant  créé par notre domination coloniale et impérialiste passée  l’ordre mondial qui en découle aujourd’hui, mais, excusez-nous, nous sommes un peu fatigués désormais de toutes ces belles aventures, nous sommes destinés à plonger dans l’endettement comme tout peuple en déclin,  laissez-nous donc finir en paix notre destin historique, pour le reste, ne comptez pas trop sur nous ». Autrement dit, donner à l’Europe-puissance le visage d’un Belge, aussi sympathique soit-il, c’est un bel oxymore. On pourra me rétorquer que, finalement, tous les pays européens se trouvent peu ou prou dans cette situation de déclin relatif par rapport à leur situation d’il y a un siècle;  sur le « déclin de l’Occident », O. Spengler aurait donc raison, et choisir un Belge ne change rien à l’affaire ;  je pourrais citer pourtant des pays européens, membres de l’Union, qui représentent des trajectoires séculaires bien plus positives : les pays scandinaves ou l’Espagne par exemple, qui, chacun à leur manière, incarnent une forme encore possible de « rêve européen pour le monde » , à savoir, d’une part, les compromis sociaux et économiques qui permettent aux pays scandinaves capitalistes de se classer toujours parmi les premiers de la classe au niveau mondial quand on veut estimer le bonheur de vivre ou tout autre chose positive aux yeux de l’humanité, ou, d’autre part, la transformation de l’Espagne post-franquiste en une démocratie forte en lien avec un continent jeune et dynamique,  l’Amérique du Sud.

Le choix d’un politicien belge, chrétien-social flamand, devrait aussi faire réfléchir : comme on le sait sans doute en même temps que se construisait l’Union européenne sur la longue période, la Belgique, membre fondateur de la CECA et du « Marché commun », se transformait en un État fédéral, de plus en plus compliqué à comprendre sur le plan institutionnel au fil des compromis passés entre les élites politiques des deux communautés linguistiques principales. La dés-unification de la Belgique a poursuivi son chemin en exact parallélisme avec l’unification européenne à laquelle ses mêmes élites partisanes ont toujours été favorables.  De crise politique en crise politique, les politiciens (ex-)belges (de ce point de vue) ont organisé une vie séparée des régions et communautés linguistiques, en passant d’ailleurs par la disparition des partis politiques belges au profit de partis ne s’adressant qu’à une seule communauté linguistique. Le futur Président du Conseil européen a participé lui-même à ce jeu de divorce à l’amiable, d’ailleurs entériné par les électeurs belges des deux côtés de la frontière linguistique. Il fait d’ailleurs partie d’un parti qui milite pour la fin du seul arrondissement encore un peu bilingue du pays (le fameux « BHV »), il existe sans doute de bonnes raisons flamandes pour ne pas vouloir que la francophonie s’étende au delà de Bruxelles stricto sensu, mais, tout de même, est-ce là un bon exemple à donner au monde que se choisir un politicien venant de tels problèmes? Il sera sans doute à même de conseiller Kosovars et Serbes du Kosovo sur les solutions de compromis possible, mais quelle image terrible pour l’idée même d’unification européenne au sens de rapprochement des peuples, d’abolition des frontières entre nations, de droit tout simplement d’habiter en paix les uns chez les autres!

C’est sans doute là une autre vérité de l’Union européenne d’aujourd’hui : que chacun reste dans sa case nationale et ne s’avise pas trop d’en sortir. Et, si les cases sont mal définies comme en Belgique, que l’on les définisse mieux, et le cheptel humain n’en sera que mieux gardé.

Un mot enfin pour la vraie surprise de ces nominations: la Baronne Ashton…  Comme tout le monde,  je n’en avais guère entendu parler. Pouvait-on faire pire en terme d’absence de réputation préalable? Mais, là encore, cela ne veut rien dire sur sa capacité à endosser avec succès le rôle. Cependant nommer à la tête de la diplomatie européenne une représentante du parti travailliste de l’ère Tony Blair, dont toute la carrière s’est faite, semble-t-il, sur sa loyauté aux dirigeants de son parti, n’est guère encourageant à encore pour ceux qui rêvent d’une Europe-puissance (un peu) autonome des choix nord-américains, pour ne parler du respect que les dirigeants européens devraient avoir face à la sensibilité populaire  qui s’est exprimée, presque partout en Europe, à la veille de la seconde guerre d’Irak .

Enfin, tout cela ne nous rendra pas le Congo, comme on dit, parait-il, en Belgique. Surtout, avec de telles pointures, il faut souhaiter ardemment qu’aucune crise internationale majeure, par exemple autour de l’Ukraine, n’ait lieu dans les mois et les années qui viennent. Le ridicule pourrait (nous) tuer.

Ps. Ces nominations sont tellement enthousiasmantes, que, même un préposé à l’optimisme philo-européen, le grand et sincère « oui-ouiste » de 2005, Bernard Guetta, fait paraitre un point de vue dans Libération du mercredi 25 novembre 2009 (p. 21) , intitulé « Le coup porté à l’Europe politique ». Si même lui s’inquiète…« that is the end, my friend! the end! »

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8 réponses à “Tout cela ne nous rendra pas le Congo.

  1. Blague belge atypique: « Pourquoi les Belges ne trouvent pas (contrairement aux Français) que les institutions européennes sont complexes ?
    C’est parce que les institutions européennes sont d’une clarté et d’une simplicité incroyables comparées aux institutions belges. »

    Blague mise à part, on n’ignore pas la défiance de maître Bouillaud (c’est récurrent) à l’égard d’une Europe politique. De mon côté, je m’étonne qu’il ait participé au concert de reproches pour ce duo annoncé unanimement comme incapable à l’avance.
    Je ne suis pas spécialiste de l’histoire des papes , mais effectivement en regardant les antécédents, on peut voir que, souvent, des hommes ou des femmes de qui on n’attendait que de la médiocrité ont su se montrer brillant. Et, de plus, des hypothétiques calculs des Etats qui auraient placé un médiocre à la tête de l’Europe pour mieux le contrôler seraient très risqués (il n’y a qu’à voir le couple Medvedev-Poutine)
    L’Europe ne se fait pas sur le modèle français, où un homme charismatique dirige chaque chose, mais sur la forme du consensus (quoi de mieux qu’un belge !!). On aurait voulu un Tony Blair, un hyperprésident européen (pour reprendre Hervé Morin), mais ce n’est pas la culture des autres.
    Pour ma part, j’attends quelques mois avant de me faire une opinion. J’ai l’idée que le flot de critiques pourrait éveiller ces soit-disant mous-de-la-politique et qu’ils pourront nous impressionner en réaction à leurs détracteurs.

    Indéfectible optimiste, sans doute, je vois aussi que l’Europe politique avance à tout (tout, tout) petit pas. Mais de la part de puissances d’État centenaires, voire millénaires, pour certains pays (dont la France), après un ennemi héréditaire anglais, trois guerres avec l’Allemagne et des conflits à un moment ou à un autre avec chaque pays européen (j’exagère… peut-être pas la Pologne), on ne peut s’attendre à une diplomatie commune dans les dix ans à venir, c’est évident.

    Mais, au fond, ces critiques sur l’Europe ont de nombreux effets positifs. En effet, ces critiques témoignent d’une envie d’Europe politique, et peuvent inciter les acteurs (Commission, Conseil européen) à se bouger d’autant plus.

    Le temps en jugera (dixit Matrix)

  2. @ champagne : « maitre Bouillaud » , puisque tel est désormais mon sobriquet, n’est pas hostile à l’Europe politique, loin de là, et bien au contraire. Simplement, je suis peu convaincu de la manière de procéder. Ne confondez pas la déception montante d’un fédéraliste du début des années 1990 avec de l’euroscepticisme souverainiste. Une fédération européenne démocratique me conviendrait bien mieux que la « gouvernance » mi chèvre mi-chou dans laquelle nous sommes bloqués, sine die pour en sortir. A mon sens, il aurait par exemple mieux valu après les non français et néerlandais de 2005 marquer une vraie pause de réflexion décennale, et, ensuite, reprendre publiquement tout à zéro en accord avec les opinions publiques, plutôt d’accoucher au forceps du Traité de Lisbonne pour… ensuite l’utiliser sur un tout petit braquet.

    Je m’associe donc à la clameur universelle parce que, visiblement, il existe un écart sensible, pour rester poli, entre ce qui avait été promis par les gouvernements en adoptant le Traité de Lisbonne dans la lancée du Traité constitutionnel avorté et leur double choix actuel de personnages sans grand relief. Un souverainiste pourrait presque s’en réjouir effectivement. Par ailleurs, je sais bien que l’intégration européenne avance lentement (depuis les années 1920), mais, à force d’avancer lentement, elle se voit dépasser par d’autres urgences. On se prend à espérer qu’elle ne soit pas possible seulement en 2100 ou 2150 – d’autres problèmes nous auront emporté d’ici là, comme individus et comme nations. Comme dirait J. M. Keynes, à long terme, nous serons tous morts, donc…

  3. Je me suis mal exprimé (en me relisant). Quand je parlais de défiance, je ne voulais pas dire que vous étiez hostile à l’Europe politique, mais plutôt que vous pensiez, contrairement aux thuriféraires du fédéralisme, que l’Europe politique n’était pas prête d’advenir (malheureusement).

    Étant donnée ma vision intellectuelle de l’Europe, j’ai toujours du mal à comprendre le « non » français à la constitution. On veut davantage d’Europe politique, mais on l’a refusée nous-mêmes (en même temps, si on ne l’avait pas refusée, les Britanniques l’auraient sans doute fait à notre place).
    Votre solution d’une pause institutionnelle repose selon moi sur l’espoir que dans 15 ou 30 ans, les citoyens se souviendront qu’en refusant une constitution, on bloque l’Europe politique (et qu’il n’y a pas de plan B). Mais, comme le disait Huxley (à le mettre dans vos incomplètes « phrases à méditer »…), « Le fait que les hommes tirent peu de profit des leçons de l’Histoire est la leçon la plus importante que l’Histoire nous enseigne ».

    Par ailleurs, j’ai l’impression que l’heure est plus aux indépendances et aux partitions d’États qu’à une unification (en raison du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes: des Balkans à l’Europe de l’Est, en passant par la Belgique, la Catalogne ou la Corse). A quand remonte la dernière décision en Europe de fusionner deux Etats ???
    Certains disent qu’il y a un retour des nations (le fait même qu’on ait réhabilité ce mot, banni de notre vocabulaire il y a quelques dizaines d’année, est révélateur). Est-ce que l’Europe est notre avenir ?

    Malheureusement, mieux on ira, plus l’Europe s’éloignera. On va avoir besoin de plonger dans le déclin, de se sentir dépassé par la Chine et les Etats-Unis, de voir qu’aucune décision n’est plus prise avec nous, pour se dire qu’on doit bosser ensemble. En même temps, j’ai lu dans le Monde (moi aussi je lis le Monde !!! l’IEP est une religion très fermée avec ses idoles…) que le déclin était une de nos thématique préférée en Occident, et qu’on l’utilisait pour mieux se réformer (mais aussi pour mieux s’en prendre aux plus faibles…).

    C’est compliqué l’Europe !

  4. @ champagne : premièrement, lire la presse écrite de (moindre hélas…) qualité, c’est tout à votre honneur. S’il n’en reste qu’un à L’IEP, cela sera donc vous. Vous faites allusion à la prise de position de la philosophe Thérèse Delpech me semble-t-il dans le Monde du 22 novembre 2009, très beau texte en effet, maniant avec art le paradoxe. On pourrait dire en effet que l’heure de l’Europe politique n’a pas sonné tout simplement parce que l’urgence n’est pas réelle de la faire. Je la ressens peut-être parce que je ne me sens pas immortel, et que j’aurais aimé voir cela… plutôt que cette joyeuse « gouvernance » qu’on nous propose.

    Ceci étant, vous avez entièrement raison sur la tendance à la division des Etats : du point de vue historique, surtout de 1989 à 2009, il existe en Europe une tendance lourde (et parfois meurtrière) à la division des Etats, à l’accession de telle ou telle nation à la souveraineté nationale, pleine et entière, internationalement reconnue par les Nations Unies. Il n’existe pas d’exemple de fusion entre Etats en Europe entre 1945 et 2009 (si l’on exclut la réunification allemande); il existe par contre quelques exemples dans le reste du monde (les deux Yémen, la Somalie ex-britannique et la Somalie ex-italienne – mais, dans les deux cas, une division nouvelle reste possible ou déjà mise en œuvre en pratique). La division de l’humanité en petites cases « nationales » étatiques voulant avoir le droit de parler directement au monde est patente sur la longue période… tout comme l’augmentation parallèle dans l’ensemble du monde des organisations internationales qui lient ces mêmes Etats souverains. Une dialectique souveraineté/internationalisation est partout à l’œuvre, qui ne rend pas la gestion de l’Europe et du monde plus simple. En même temps, comme l’a montré l’institution du G20, 85% de la production mondiale reste concentrée dans seulement 20 Etats -tout comme en Europe, quelques grands dominent une myriade de petits et moyens Etats.

    Pour finir cette réaction, mon idée (bien inutile car passée) de période de réflexion décennale après 2005 aurait été destiné à faire émerger un éventuel autre schéma institutionnel pour l’Union européenne. On s’est contenté jusqu’au Traité de Lisbonne d’une complication ultérieure d’un schéma déjà compliqué dès ses débuts; à la fin, cela fonctionne certes vaille que vaille, mais sans que personne ne puisse s’enthousiasmer encore pour un pareil de « compromis de compromis ».

  5. Il va falloir que j’apprenne à mieux citer mes sources. Ça fait plus classe de dire « ça vient de Thérèse Delpech dans le Monde du 22 novembre » que de dire « je crois avoir lu ça récemment dans le Monde » … Mais bon, je ne désespère pas d’être un jour capable de faire une citation correcte et donc d’atteindre le niveau d’un enseignant chercheur (mais « jusqu’où va l’insolence ?? », citation de ma prof de français de 4ème quand je lui demandais de se taire pendant un DS…)

    Insolence mise à part, c’est effectivement ce qu’on nous apprenait au collège: il y a de plus en plus de frontières étatiques dans le monde (d’environ 50 à 200 États depuis 1945), mais les frontières sont de moins en moins des barrières. Le problème, c’est qu’on entre dans une logique plutôt anglo-saxonne de libre-échange, et donc dans une vision plutôt économique (si on met ça à l’échelle de l’Europe). Croyez-vous personnellement qu’on doit s’attendre à avoir une Europe politique initiée par les États les plus motivés (autour de France/Allemagne)? Je sais que vous aviez déjà évoqué cette possibilité, mais vous n’avez pas dit si c’était le scénario auquel vous vous attendiez le plus.

    Le problème du fonctionnement de l’Union européenne, c’est que les nations ont intérêt à se diviser pour former plusieurs États. Quand on voit le poids d’un Allemand comparé à un Maltais (ou un Luxembourgeois, pour prendre un vieux pays adhérent) au sein du Conseil de l’Union européenne, du Conseil européen, de la Commission ou du Parlement (beaucoup moins), on se dit que pour que la nation France ait plus de poids, il faudrait que chaque région ait son autonomie: à 22 États (chacun ayant une faible population), on pèserait beaucoup plus dans le processus de décision (mais on m’objectera que ce ne sont pas les petits États qui bloquent l’Europe politique, mais plutôt les Britons ou les Français lors du référendum 2005)

    Il est quand même bon de former un État par les temps qui courent.

    Question purement annexe: que pensez vous de l’éventuelle adhésion de l’Islande à l’UE ? N’est-ce pas une abdication de l’Europe politique ? J’ai tendance à penser qu’il serait plus facile d’intégrer la Turquie que l’Islande (mais peut-être exagère-je).

  6. @ champagne : vos souvenirs de collège sont exacts, de fait la science politique de l’intégration européenne ignore totalement ce que fait la science politique des nationalismes sub-étatiques (Corses, Catalans, Ecossais, etc.), il se trouve qu’étant passé de l’une à l’autre, je suis bien conscient du paradoxe : de plus en plus d’États souverains (et souvent fort nationalistes) pour répondre aux aspirations démocratiques des peuples, et de plus en plus de supranationalité pour gérer le tout en douceur, en particulier la circulation des biens et services du capitalisme mondialisé.

    Ceci étant, insolence mise à part, l’hypothèse de la division des grands États en autant de petits États qu’ils comptent de régions ou d’entités fédérées a été souvent dénoncée en France sous le nom de l’Europe des régions (pour ne pas dire des Länder…), entendue au sens d’une « cantonalisation de l’Europe » où dominerait la race germanique (austro-allemande). Elle parait totalement utopique tant que quelques grands États paraissent très solides (France, Allemagne, Pologne). Elle revient parfois en ligne de mire lorsqu’on parle d’indépendance de la Catalogne ou de l’Écosse, deux indépendances qui réduiraient le poids de deux grands États membres au profit d’une division ultérieure de l’Europe.

    La divergence de poids démographique entre entités fédérées dans l’Union européenne est destinée de fait à être pérenne – du moins pour l’avenir prévisible.

    De fait, pour être plus concret, la Croatie va très probablement adhérer à l’Union dans les années qui viennent ce qui va encore renforcer le nombre des petits dans l’ensemble, ensuite, il y aura sans doute l’Islande, un très petit du point de vue démographique, son adhésion ne pose aucun problème de principe, il n’y a que des questions de gros sous à négocier (droits de pêches essentiellement). Ensuite encore les pays restants de l’ex-Yougoslavie et peut-être la Turquie, seul grand État dans les tuyaux de l’adhésion. Au total, avec les règles du Traité de Lisbonne, cela renforcera encore la disproportionnalité population/nombre d’élus au sein du Parlement européen (chaque État doit avoir un minimum d’élus et le nombre de parlementaire est fixé à 754 maximum).

    Pour finir, je ne crois guère à une hypothèse de sursaut fédéral par un noyau franco-allemand, cela a servi de menace face aux réticents à la Constitution puis au Traité de Lisbonne; en effet, les élites politiques françaises et allemandes se connaissent peu au total, n’ont guère coordonné leurs actions gouvernementales depuis 20 ans malgré tout le discours qui est fait autour; on peut bien proposer des choses pour épater la galerie, cela ne marchera qu’à moitié.

  7. Merci pour ces réponses.

    En parlant d’une hypothèse d’un éclatement de la France, je ne voulais pas parler d’un scénario possible potentiellement. Je soulignais simplement que si les citoyens français faisaient un calcul rationnel et voulaient plus de poids au niveau européen, ils devraient former plusieurs Etats puisqu’un État de quelques centaines de milliers d’habitants a un poids démesuré face à un État de plusieurs dizaines de millions d’habitants au milieu européen.
    Je pense faire l’effort intellectuel pour être impartial (même si on ne l’est jamais) et m’abstraire d’un chauvinisme qui serait mal venu, mais je trouve que le poids fort qu’ont les entités « Etats » dans l’UE fait que les indépendantistes régionaux ont intérêt à demander leur indépendance.
    Mais bon, en même temps, on est un peu dans la situation du Sénat étasunien où l’Ohio a autant d’élus que la Californie. Simplement, cela est encore plus sensible dans l’UE.

    J’enfonce peut-être des portes ouvertes en disant cela. Néanmoins, j’ai eu un débat il y a quelques années avec quelqu’un qui prétendait qu’on était chauvin quand on défendait la permanence d’un commissaire français (dans la Commission Européenne) au sein d’une hypothétique commission resserrée (à 20 commissaires).
    Je pense que les 80 millions de citoyens d’Allemagne ont le droit d’avoir un commissaire permanent quand Malte et ses 400 000 habitants pourront avoir un commissaire une législature sur deux…

    Pour l’Islande, ce qui me gêne, c’est plus qu’ils adhèrent pour des intérêts purement économiques, et donc qu’après la crise, la population s’opposera (et donc l’État) à toute avancée d’une Europe politique. Modèle anglais d’intégration… C’est pour cela que je disais qu’ils me faisaient plus peur que la Turquie.
    Et, ainsi, si l’hypothèse d’une fédération franco-allemande dans les 10 (ou les 50) ans me semble impossible, j’ai de plus en plus tendance à penser que, face à la crise de l’Europe politique amplifiée par l’élargissement, on aura des liens politiques (politique étrangère commune …) plus étroits sur le modèle de l’euro, avec des pays « in » et des pays « out ».
    Cette dualité: Europe économique élargie/Europe politique resserrée est peut-être une bonne option (et une réponse à ceux qui se plaignent de l’élargissement qui a précédé l’approfondissement): on n’exclut personne, mais on avance quand même.

  8. @ champagne : la dualité que vous évoquez est rendue largement possible par les traités européens, mais les pays « out » prendront bien garde de ne pas se laisser mettre sur la touche sur un ensemble trop grand de domaines. De toute façon, pour les années qui viennent, il faut « encaisser » Lisbonne et ses suites. Wait and See.

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