« Le lien électoral au Parlement européen » (Strasbourg, 19-20 novembre 2009)

La vie d’un enseignant-chercheur s’avère à la longue peu palpitante, surtout si, comme moi, on ne recherche pas vraiment les émotions fortes en participant au grand kriegspiel de la politique universitaire.  Les colloques, journées d’études, symposiums, et  autres rencontres de tous ordres entre pairs qu’on ne croise pas quotidiennement, rompent donc  la monotonie. Normalement, on devrait y apprendre des choses nouvelles, être ravi d’y voir tant de belles avancées de la science. De fait, c’est plus compliqué : on se trouve le plus souvent devant des exercices, plus ou moins réussis, de  « science normale », sans compter tout le ritualisme qui préside à ce genre d’assemblées. (Quand interdira-t-on aux discutants de résumer les  interventions que la salle vient juste d’entendre avant d’entrer dans le vif du sujet? Quand laissera-t-on vraiment la salle parler en premier? Quand exclura-t-on tout intervenant utilisant un « slide powerpoint » illisible? )  Le récent colloque, organisé à Strasbourg sous l’égide  de l’Association Française de Science Politique (A.F.S.P.)  et du Groupe de sociologie politique européenne (G.S.P.E.) par  Olivier Costa, Dorota Dakowska, Yves Déloye, Annie Laurent et Olivier Rozenberg, ne dérogeait pas à la règle.

Son thème, « Le lien électoral au Parlement européen » visait à organiser une réflexion collective sur les rapports entre les élus et les électeurs au niveau européen, en prenant tout particulièrement pour terrain les élections européennes de juin 2009. La problématique était donc, comme souvent dans notre discipline, assez large pour autoriser des interprétations larges du sujet afin de favoriser un pluralisme dans les interventions. Plus spécifiquement cependant, planait comme un spectre, de fait bien présent:  l’interprétation dès 1979-1980 des élections européennes  comme  des « élections nationales de second ordre ». Cela constitue la « science normale » sur cet évènement répété désormais depuis 30 ans : les élections européennes sont jouées dans des termes prioritairement nationaux et donnent lieu à des résultats  essentiellement compréhensibles en fonction de leur place (seconde, voire tierce) dans le cycle électoral de chaque pays membre. Cette « science normale » sur l’élection européenne possède cependant deux défauts : un premier proprement politique si l’on se rappelle les raisons pour lesquelles les citoyens ont été appelés à voter pour désigner leurs représentants à Strasbourg depuis 1979, puisqu’elle affirme, sous une forme un peu codée certes, que les élections européennes ne permettent pas à un « peuple européen » de s’exprimer de concert sur des enjeux européens – il n’y a donc pas lieu d’y voir une source réelle de légitimité démocratique (cf. ce qu’en dit la Cour constitutionnelle allemande dans son jugement sur le Traité de Lisbonne)-, elle n’est qu’une juxtaposition d’élections nationales traitant d’enjeux nationalisés (plutôt que nationaux, puisque, parfois, on parle à cette occasion d’affaires européennes, mais à chaque fois en des termes exclusivement nationaux : chaque pays inventant – ou pas – sa propre Europe); de ce fait, le  parlementaire européen est élu directement par les simples citoyens certes, mais, comme suspendu dans les airs, sans lien bien clair sur les affaires européennes elles-mêmes avec les populations qu’il est censé représenter en ces matières; le second défaut de la théorie de l’élection européenne comme élection nationale de second ordre  se trouve être tout interne à la vie académique de la science politique : ce modèle se trouve déjà là, il est dans tous les manuels, tout le monde le connait par cœur, surtout il ne permet pas d’innover et de se faire un nom par la même occasion; il prouve par ailleurs qu’il suffit à un chercheur d’être là au bon moment et de dire une chose qui ne soit pas  trop fausse pour se faire citer régulièrement pour le reste de sa carrière universitaire, n’en déplaise à toute l’idéologie productiviste à la Shangaï qui est censé désormais nous mouvoir : un intervenant, dont je tairais le nom ici, l’a dit clairement  certes sous forme de boutade, mais il l’a dit tout de même avec force,  « on n’en peut plus de citer ce modèle », il faut donc trouver autre chose, presque à tout prix. Du neuf par pitié, on étouffe!

De fait, les différents intervenants du colloque se situaient sur une gradation assez  bien polarisée vis-à-vis de cette théorie. Je me situe sans doute pour ma part, avec mon intervention, pas très  réussie d’ailleurs à mes propres yeux, à un extrême : celui de ceux qui croient voir des élections européennes qui ne sont que nationales. Il est vrai que  j’avais à traiter  du cas italien. Cette année électorale 2009 fut une annus horribilis pour le lien électoral entre l’électorat italien et le Parlement européen. Pour garder un minimum de croyance en l’existence de ce lien, il faut vouloir croire que les électeurs italiens sont allés voter pour des motifs un tout petit peu européens, en dépit même de tout le contenu des médias, de tous les messages en sens contraire des hommes politiques, de toute cette campagne proprement nationale (et aussi locale dans deux tiers des communes), impudiquement nationale il faut bien le dire, jusqu’à la nausée. Il faut croire que les électeurs italiens, plutôt favorables à l’idée européenne pourtant selon les sondages, se sont « bouchés le nez »  (encore une fois) face au déballage nauséabond auxquels ils furent invités.  On aurait là une illustration d’un devoir électoral européen, en dépit même de la complète incapacité des élites politiques de tous bords à parler un peu sérieusement d’Europe.  Je n’osais  toutefois pousser le paradoxe jusque là (à tort peut-être? comme me l’a fait remarquer une question de la salle). Mes conclusions, appuyées sur un suivi de la (non-)campagne européenne, étaient  banales à mes propres yeux,  semblables à ce que d’autres observateurs italiens de cette élection (non-) européenne avaient pu percevoir, mais elles me situaient à un pôle, celui des défenseurs (un peu bornés) du modèle de l’élection nationale de second ordre. Une recherche comparée sur le contenu de la presse dans plusieurs pays européens  (Nathalie Brack, Cristina Stanculescu, et Yann-Sven Rittelmeyer) témoignait elle aussi, certes dans une bien moindre mesure, de la faible émission de messages européens dans l’espace médiatique à l’occasion des élections européennes. D’autres interventions  (Etienne Criqui d’une part, Rémi Lefebvre et Guillaume Marrel d’autre part) soulignaient que les partis politiques, français tout particulièrement, n’avaient pas eu tendance à favoriser dans leurs choix de candidats en juin 2009, les élus qui avaient bien mérité de l’Europe, mais plutôt ceux qui étaient bien en cour auprès de la direction nationale partisane du moment.

A l’autre pôle, se trouvaient les intervenants du colloque qui soulignaient  qu’il existait pourtant bel et bien une forte professionnalisation des élus européens, au sens où ces derniers connaissaient un fort cursus honorum à l’intérieur du Parlement, gravissant au fil des mandats les marches vers l’exercice d’un réel pouvoir décisionnel en son sein (Willy Beauvallet et Sébastien Michon d’une part, et Selma Bendjaballah d’autre part), ou bien encore au sens où leur réélection éventuelle dépendait de leur activité au sein même de la vie parlementaire européenne, laissant même entrevoir les effets d’un vote rétrospectif des électeurs européens sur la qualité de représentation offerte par chaque élu lors de la législature précédente (Julien Navarro). Perspective qui laissait entrevoir un grand espoir en terme de qualité de la démocratie au niveau européen.

En situation intermédiaire,  une intervention (Amandine Crespy)  ne s’intéressait pas tant au moment électoral proprement dit, qu’aux usages du Parlement européen par des acteurs internes et externes à ce dernier pour faire progresser une cause qu’on supposera ici « populaire » (cas de la révision « sociale » de la Directive Bolkestein). Une autre  (Philippe Aldrin et Marine de Lassalle) montrait, à base d’entretiens semi-directifs avec des citoyens ordinaires dans plusieurs pays européens,  la distance entre le gros de la populace (si j’ose m’exprimer ainsi) et le système politique de l’Union européenne, même si bien sûr une minorité était au courant de son fonctionnement et/ou de son impact sur la vie quotidienne.  Cela m’a fait penser aux vieilles théorisations des années 1960 où l’on classait les gens en fonction de leur savoir ou leur ignorance sur le fait qu’ils appartenaient à un système politique influant sur leurs vies.   On trouvait aussi en position intermédiaire une réflexion  (Bruno Cautrès) qui, à base de données récentes de sondages Eurobaromètres, dans un premier temps, validait largement l’importance de la variable nationale (« contextuelle »), mais, qui, dans un second temps, montrait que les répondants à ce sondage, auraient-ils été amenés à s’exprimer dans une circonscription unique (l’Union européenne), auraient pu organiser leurs proximités et leurs oppositions idéologiques (presque) en totale ignorance de leur identité nationale. Cette utopie statistiquement construite montrait donc à quel point l’électorat européen ne peut s’exprimer dans le cadre actuel des élections européennes, alors même qu’à en croire les réponses données par les citoyens dans ce  sondage pan-européen, ces derniers seraient déjà prêts à s’aligner sur des lignes de fracture trans-européennes. Bien sûr, comme toute utopie, il était par contre difficile d’imaginer quel évènement ferait disparaitre le carcan d’un choix dans un cadre national lors des prochaines européennes de 2014. On se sentait d’autant plus dans l’utopie qu’une autre intervention (Sylvie Strudel) montrait  que les Etats nationaux avaient pris bien soin de contrôler la mise en œuvre du droit de vote des citoyens européens dans un autre État que celui dont ils ont la nationalité, et surtout que ce droit était investi, utilisé, par une infime minorité des Européens en général (soit 12% des  2% d’Européens vivant durablement dans l’Union européennes dans un autre pays que le leur).

Comme souvent quand on travaille avec un concept mal défini destiné à faire consensus –  par ailleurs une spécificité proprement européenne comme l’a souligné avec force Olivier Costa lors de l’une de ses interventions -, on avance puisqu’on parle ensemble, et, à la fois, on n’avance pas puisqu’on dialogue en réalité sur un mode bien peu socratique.  C’est si classique en sciences humaines qu’il vaut mieux ne plus y faire attention. Ce colloque-là était plutôt mieux qu’un autre pris au hasard.

Pour ma part, j’ai surtout regretté que beaucoup d’intervenants veulent absolument s’extraire de toute normativité (ce méchant devoir-être qu’il faudrait chasser à tout prix  de son esprit selon une lecture bien rapide de la neutralité axiologique à la Weber – le  chercheur le plus idéologique qui soit par ailleurs!), autre qu’une sorte de révérence à l’empirique pur. Des faits, des faits, des faits! Pour beaucoup, on pourrait faire de la science politique de la même manière que l’on  fait de l’éthologie (à l’existence de la parole près) : on compte, on enregistre, on corrèle, etc. – et encore, je suis sûr que ceux qui étudient le comportement animal partent bel et bien eux aussi de normes, de questions qui font sens dans le cadre plus large de la vie. La fin du colloque a vu d’ailleurs un jeu de ping-pong sémantique plutôt amusant entre un collègue blanchi sous le harnais dans la salle (dont je n’identifie pas le nom malheureusement ) et un jeune blanc-bec à la tribune (Francisco Roa-Bastos, auteur en effet d’une communication  inspirée par une vision du monde à la Bernard Lacroix), sur le thème : « je suis celui qui t’objective en train d’objectiver », et ainsi de suite.  Pour ma part, s’intéresser au « lien électoral au Parlement européen » ne fait sens que si l’on dispose d’une théorie préalable de ce que devrait être ce lien dans une démocratie. Peu d’intervenants ont  osé faire ce pas explicitement, à l’exception notable de J. Navarro qui a joué cartes sur table, et, souvent, on avait l’impression que certains se contentaient de leur fonction de comptable sans avoir la moindre idée du plan comptable général dans lequel ils inscrivaient leur riche récolte de données. Je crois ne pas avoir été le seul à remarquer ce dernier défaut, même si cela fut dit de manière fugace et décalée.

Grâce aux organisateurs, on put  cependant avoir une illustration de ce que des députés européens définissent eux-mêmes comme ce lien  électoral, puisqu’ils avaient eu la très bonne idée d’inviter deux eurodéputées, Mme Catherine Trautmann (France, PSE) et Mme Mariya Nedelcheva (Bulgarie, PPE) à une table-ronde. Dans les deux cas, celui de l’élue d’expérience  d’un vieil État membre et celui de la novice d’un nouvel entrant, il existait une revendication forte  de  s’efforcer de faire communiquer l’intérieur de la sphère européenne, avec ses enjeux spécifiques, avec leurs électorats respectifs. La novice se déclarait si engagée dans cette action que l’on la plaignait presque de prendre si au sérieux cette fonction de représentation/liaison entre ce qui se discute au Parlement européen et les préoccupations des électeurs bulgares.  Si l’on croit un tant  soit peu que les hommes ne sont pas des animaux et que leur intentionnalité compte dans toute situation, a fortiori politique, il faut prendre en compte cette revendication, fort commune il est vrai, quand des élus parlent dans l’espace public, et oser partir de là. Les élections européennes ont été définies d’une certaine façon, c’est leur raison d’être officielle;  elles sont de l’idée institutionnalisée, il faut en tenir compte. Lors de cette table-ronde, O. Rozenberg a d’ailleurs posé la question aux élues invitées de l’éventuelle suppression de cette élection au suffrage universel, il n’a guère eu autre chose qu’une réponse partagée et convenue sur le caractère pour le coup impensable d’un tel retour en arrière.

Probablement, ce qui m’a manqué dans ce colloque dont personne ne pourrait nier par ailleurs le sérieux des interventions, le professionnalisme, c’est un cadre général d’intelligibilité comme souvent d’ailleurs dans la science politique actuelle en France (un « grand récit »? mais, vous n’y pensez pas, c’est interdit mon bon monsieur, plus jamais de « grand récit », que des « petits contes/comptes », le salut de l’Humanité est à ce prix, soyez précis, détachés et ironiques! rompez les rangs! et allez vous aérer le cerveau! quelle idée…un grand récit…).  Ce cadre d’intelligibilité ne doit pas se limiter à l’application aux cas étudiés d’un vocabulaire marqué/identitaire, qui finit par raisonner  comme un mantra aux oreilles de l’auditeur habitué à ce genre de production verbale  reprenant sur un autre terrain les mêmes formules héritées, ni à un transfert de méthodes de recherche nord-américaines qui confinent à la « quantophrénie » dénoncée jadis (sans aucun succès d’ailleurs) par P. A. Sorokin. Ce cadre général d’intelligibilité,  je serais le premier à l’applaudir s’il advient un jour et que je suis encore là pour m’en préoccuper! Et, peut-être, qui sais ne serais-je pas le seul…

Ps. Pour aller voir les communications du colloque, voir le site de l’AFSP, ici. Ma propre communication est absente, car elle correspond à mon article publié dans la Revue politique et parlementaire dans le numéro n° 1052 (juillet- août – septembre 2009) consacré aux élections européennes de cette année. Il me semble par ailleurs que plus de personnes avaient des textes  finalisés que ce qui est indiqué sur le site.

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6 réponses à “« Le lien électoral au Parlement européen » (Strasbourg, 19-20 novembre 2009)

  1. Cher professeur,

    Savez vous où l’on peut accéder aux communications manquantes ?

  2. Il suffit sans doute de le demander aux auteurs via leur adresse e-mail facile à retrouver s’agissant d’universitaires, et aussi d’espérer que ma remarque fasse mettre en ligne les communications manquantes par qui de droit.

  3. Et que dire de ces « personnes interrogées » par institut de sondage (LH2) qui affectent de ne pas connaitre le nom de leur président de région ? Leur obstination à coller à de « vieilles théorisations des années soixante » est véritablement navrante. Le problème de cette société est finalement de ne pas bouger assez vite pour éviter l’ennui aux chercheurs…

  4. @ Philippe Juhem : ironie mise à part, c’est peut-être effectivement cela le problème. Si nous (la collectivité des chercheurs) étions d’accord pour admettre que de toute façon, les personnes interrogées ne connaitront pas le nom de leur président de Région, et qu’il est même inutile d’y revenir, peut-être irait-on un peu plus loin, mais je doute que qui ce soit veuille à ce stade financer ce « un peu plus loin », qui nous emmènerait trop loin.

  5. Merci pour ton post, très intéressant. Je suis bien embêté car je ne suis pas d’accord avec tes idées (la normativité, le grand récit, les méthodes US…) … , mais je dois bien avouer que je suis d’accord avec ton impression : l’exercice tourne en rond, non seulement parce qu’il est codifié, mais sans doute parce qu’il semble sans enjeu quant au fond de ce qui est étudié.
    Pour me rassurer, je me dis que ce sentiment de ne pas avancer est peut-être dû avant tout à l’évanescence de l’objet : un lien électoral qui n’existe pas…

  6. @ olivier rozenberg : je suis bien content que mon post ait attiré ton attention, au delà des désaccords de fond. Je me sais de toute façon en rupture sur ces points avec la plupart des collègues.

    Je suis par ailleurs d’accord que le sentiment de tourner en rond tient à une absence d’enjeu, on peut bien raconter ce que l’on veut dans ce genre de colloque, mais je soupçonne que ce n’est pas sans lien avec la séparation opérée entre le normatif et le descriptif. Décrivez, décrivez, il en restera toujours quelque chose, hum hum, nous avons beau dire (pour une partie d’entre les intervenants) que le lien électoral n’existe pas, nous en parlons quand même, parce que, de toute façon, les vrais stakeholders ont eux un intérêt majeur à ce que cela soit discuté. Cela me fait penser à la revendication d’une onction divine pour les rois de France sous l’Ancien Régime, on transposerait cela aujourd’hui, on aurait une discussion académique sur les caractéristiques et la nature de cette onction entre essentiellement des non-croyants…simplement à l’époque, affirmer l’absence d’onction divine était risqué pour celui qui énonçait cette vérité, aujourd’hui, c’est sans grand impact ni grand risque.

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