Petit exemple d’une sémantique nouvelle : le réseautage transversal paradigmatique à finalité post dogmatique ou RTPFpD.

Et bien qu’est-ce que le RTPFpD? Ou « Réseautage Transversal Paradigmatique à Finalité post Dogmatique »? Eh bien, en voici un bel  exemple tiré du courrier que je reçois (encore) comme membre (bientôt exclu pour mauvais esprit) d’un centre de recherche  agréé par le CNRS:

« Le groupe de recherche interdisciplinaire SOCLE3 associe des chercheurs de PACTE, de l’OSUG, du LJK, du LGGE, du LEPII et de l’INRIA autour du thème suivant « Vers des espaces urbains et périurbains durables – Une étude de la transition vers la durabilité urbaine pensée à l’échelle régionale aux horizons 2020 et 2050″. Il s’insère d’ores et déjà dans un programme PIRVE, ses membres participent aussi tant au groupe de recherche BABEL qu’à l’ANR Ville durable AETIC. »

Vous n’avez rien compris? C’est normal, il ne s’agit pas de comprendre, camarades intellectuels et prolétaires, il s’agit de convoquer les membres de la communauté  savante  à un culte de « réseautage transversal paradigmatique à finalité post-dogmatique » – concept descriptif d’obédience para-oulipienne que vient de m’inspirer la lecture de ce texte. Je vous cite la suite, heureusement beaucoup plus claire, pour que vous compreniez mieux  :

« Le développement urbain durable ne va pas de soi.  Il passe par la mobilisation de nouveaux objets de l’environnement et de nouveaux usages qui parfois s’opposent entre eux. Ainsi, du fait de contraintes de plus en plus sévères liées au changement climatique, à la rareté prévisible des énergies fossiles, les politiques de développement durable se focalisent, voire se réduisent, à la composante climatique, au détriment de questions aussi importantes que les conditions de vie ou les inégalités environnementales par exemple. Ce constat impose une réflexion sur la durabilité des modes d’urbanisation de nos sociétés. Bien évidemment, il convient d’adopter ici une approche intégrée des co-évolutions des zones urbaines, des zones rurales et naturelles avoisinantes, et du tissu économique et des écosystèmes dans lesquels ces zones urbaines sont inscrites : c’est toute la question de la durabilité importée. Il est d’ailleurs difficile d’évaluer les différents scénarios d’évolution des espaces urbains et périurbains du point de vue de la durabilité sans prendre en compte les caractéristiques propres à chaque agglomération et aux politiques de la Région où elle s’insère. Dans ce contexte, l’objectif du groupe interdisciplinaire de recherche SOCLE3 est : – de proposer des modélisations des relations entre environnements/économie/société au niveau régional et – de développer des outils d’analyse et de prospective. Les questions auxquelles nous souhaitons apporter des éléments de réponse portent, par exemple, sur les choix de type d’urbanisation, de politiques de transport, de gestion des eaux, ou d’occupation des sols. »

Bon, c’est sûr, c’est beaucoup plus clair comme cela, c’est même  trivial en fait. Cependant, vu les degrés d’incertitude au sens radical du terme ici accumulés, et vu les délais supposés entre 10 et 40 ans de l’exercice intellectuel proposé aux chers collègues, le but rationnel de la chose ne peut être  en fait qu’un RTPFpD. Il s’agit en effet d’un exercice bien connu dans les disciplines de sciences sociales qui vise à mettre en rapport le nombre maximum d’institutions, sigles, programmes, sources de financements pérennes et non pérennes autour d’une problématique aussi consensuelle qu’un peu floue auprès des donneurs d’ordre de la science, afin d’aboutir au bout d’un temps x, lui-même fonction des contraintes des uns et des autres en terme de production scientifique évaluable,  à des conclusions radicalement non dogmatiques, autrement dit d’une complexité en dernière analyse telle que l’on a la certitude a priori que, d’une part, cela ne cassera pas trois pattes à un canard, et, d’autre part,  qu’aucun incident, mettant en cause les financements mobilisés, ne sera provoqué avec l’une des institutions qui sponsorisent ce processus de croisement paradigmatique mutuellement fructueux of course, mon cher Watson. Vous remarquerez par ailleurs qu’une seule activité collective permet à « n » institutions, programmes et sigles ici mobilisés de remplir leurs sacro-saints rapports d’activité – but caché mais bien réel de la recherche contemporaine. (Je serais preneur pour ma part d’une modélisation du nombre possible d’acronymes possibles à partir d’un nombre n limité de chercheurs, cela tend-il ou non vers l’infini?) Je remarque pour ma part qu’il s’agit en l’espèce d’un exercice seulement national, les plus beaux RTPFpD sont cependant européens ou internationaux. On confinera alors au sublime bureaucratique.

Bref, tout cela est génial, longue vie et prospérité aux éminents camarades du réseau Socle3! L’humanité régionale de l’avenir compte sur vous.

PS. Je n’ai absolument rien de personnel contre l’auteur de cette prose qui correspond parfaitement à son objet social, je ne le connais point, il n’est ici qu’un exemple pour ma bile acariâtre et, s’il vient à me lire, qu’il le prenne ainsi. Et bonjour chez lui!

Publicités

3 réponses à “Petit exemple d’une sémantique nouvelle : le réseautage transversal paradigmatique à finalité post dogmatique ou RTPFpD.

  1. Je ne suis pas certain d’avoir réussi à restaurer tout à fait la logique du RTPFpD, mais si l’on s’essaie à en faire un graphique en courbes d’indifférences, cela donne quelque chose comme ça, non ?

    Sachant qu’il est fortement décommandé de casser plus de trois pattes à un canard, mais qu’une seule patte de cassée serait le signe manifeste d’un programme de recherche trop craintif dans ses ambitions. La dimension éthique du débat reste à définir.

    Joyeuses fêtes !

  2. Bon, je dirais que tu nous as offert un beau cadeau de Noël et le meilleur post d’épistémologie pratique de l’année (la décennie ?). Je suis presque déçu de ne pas avoir reçu ce courrier pour avoir l’occasion d’un dernier énervement pour 2009. Mais je crois que nous pouvons compter sur notre communauté et certains de nos collègues : ils ont sans doute de bonnes résolutions pour 2010 (et les suivantes…).

  3. Oserais-je dire qu’au bout du quatrième acronyme sibyllin, et ayant aperçu deux lignes plus bas les mots « durable » et compagnie, j’ai pressé la touche « Supprimer » de ma messagerie ? Et sans trop de remords, en plus. « Pas concerné », me suis-je dit. Ou : « je ne pourrai rien en faire ». Ça arrive (trop) souvent.
    Je ne sais pas si le plus accablant est la teneur du mail, ou le fait qu’on nous l’adresse « comme si de rien n’était », alors que justement tout y est…

    Prenant à contre-pied ce monument de RTPFpD, je propose son exact contraire : une Monographie Solitaire Aporétique à Finalité Dogmatique. Ça c’est excitant !

    E.T.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s