Quand le Monde éditorialise sur l’Italie…

Sous le titre « En Europe », le Monde du mercredi 13 janvier 2010 proposait à ses lecteurs une réflexion sur la situation de l’immigration en Italie.  Prenant prétexte de faits s’étant déroulé récemment dans le petite ville de Rosario en Calabre, le journal insistait sur l’absence de « réflexion (en Italie) sur une société multiethnique et multiculturelle à l’italienne ». Je veux bien que le Monde se situe sur les affaires italiennes dans un anti-berlusconisme assumé, mais, de là à travestir les faits, il y a un pas qui ne devrait pas être franchi, même dans un éditorial.

Premièrement, le prétexte de l’article est l’absence (bien réelle) de réaction à chaud de Silvio Berlusconi sur « les affrontements de Rosario – ces violences dont été victimes les immigrés, pour la plupart clandestins et africains, de la part de la police et des habitants de cette petite ville de Calabre. » Or, à lire la presse italienne et le compte-rendu des évènements par le correspondant du Monde lui-même, la dynamique des évènements ne parait pas aussi simple qu’une ratonnade pour utiliser un terme du vocabulaire français. Dans un premier temps, des travailleurs clandestins subissent des coups de feu de la part d’inconnus (des jeunes maffieux?) , dans un second temps, a lieu une manifestation de protestation des travailleurs clandestins présents en nombre à Rosarno et aux alentours où ils récoltent des oranges contre ce nième abus à leur encontre, manifestation qui dégénère en troubles à l’ordre public (voitures brulées en particulier), dans un troisième temps, une partie de la population se lance effectivement dans ce qui pourrait être qualifié de ratonnade, la police jouant selon la presse italienne un rôle dans la protection et dans l’évacuation en toute hâte des travailleurs clandestins. La situation semble donc plus compliquée qu’une simple – si j’ose dire – ratonnade. On se trouve face à une situation somme toute assez fréquente en Italie où un groupe d’immigrés exploités et/ou spoliés de quelque façon s’auto-organise pour défendre ses droits, entrainant ensuite une réaction de la population locale. Il est arrivé la même chose à Milan avec des commerçants et travailleurs chinois il y a quelques années demandant lors de manifestations de rue à pouvoir continuer à exercer leur commerce dans un ancien quartier populaire de la ville. Je ne dis pas cela pour excuser les auteurs de la ratonnade, mais pour bien souligner qu’il existe aussi une mobilisation des immigrés face à leur situation, un mouvement de prise de conscience de ces « damnés de la terre »  que, décidément, trop, c’est trop. En l’occurrence, cette mobilisation résulte de l’inefficacité ou du laissez-faire de l’État italien dans ces régions du sud en matière de travail illégal dans l’agriculture et dans la gestion maffieuse de la main d’œuvre qui en résulte, inefficacité ou laissez-faire qui ne datent pas d’hier…

Deuxièmement, l’article du Monde présente l’Italie contemporaine comme n’ayant jamais mené de réflexion et encore moins d’action sur l’immigration. « Passé en vingt ans de pays d’émigration à pays d’immigration, l’Italie n’a pas su, ou pas voulu, aborder le problème que sous l’angle de la répression, cherchant par un arsenal de mesures à décourager les candidats au voyage vers la Péninsule. » Si, dans cette phrase, le mot d’Italie désigne l’ensemble des acteurs politiques, économiques et sociaux présents sur le territoire de la République italienne depuis un quart de siècle, il n’y a rien là de plus faux! Aussi bien les principaux syndicats de travailleurs et de patrons que les associations liées au monde catholique – par exemple la Caritas – n’ont cessé de réfléchir et aussi d’agir en matière d’accueil des immigrés. Au contraire, toute la riche réflexion italienne depuis le début des années 1990 est marquée par l’idée de faire mieux que la France! Si, dans cette même phrase, le mot d’Italie désigne simplement l’État italien, le raccourci me parait là aussi coupable : les prémisses de l’immigration de masse que connait l’Italie contemporaine remontent aux années 1980; dès ce moment, l’ancienne coalition de gouvernement (« pentapartito ») légifère pour régulariser et intégrer (« loi Martelli »). Je rappellerais par ailleurs que S. Berlusconi et sa coalition n’exercent le pouvoir que huit mois en 1994, puis, entre 2001 et 2006, et de nouveau depuis 2008.  Le centre-gauche a aussi gouverné à ma connaissance l’Italie contemporaine. Après une régularisation en 1998, les années 2001-2006 ont d’ailleurs vu en 2003 l’une des plus importantes opérations de régularisation d’immigrés en Europe (plus de 600.000 régularisés selon le Figaro de l’époque). Personne, sauf la Ligue Nord, n’a par ailleurs mis en doute le fait que, vu sa démographie naturelle, l’Italie connait un besoin d’immigration pour continuer à faire tourner sa vie économique et sociale.

Il faut dire, par contre à la décharge de l’éditorialiste du Monde, que le gouvernement Berlusconi, qui se met en place en 2008, se trouve sur une ligne nettement plus radicale sur l’immigration. Cela correspond à une modification des équilibres politiques en son sein lors des élections politiques de 2008 au profit de la Ligue Nord, modification confirmée aux élections européennes de 2009. La LN est alors  devenue le « principal allié de Berlusconi », et Roberto Maroni, l’un des leaders historiques de la LN, est nommé Ministre de l’intérieur. Il est par ailleurs le ministre le plus populaire sur les années 2008-2009. La LN semble bien recueillir les fruits électoraux de son investissement très précoce (dès le début des années 1990) sur l’enjeu de l’immigration extracommunautaire. On fera remarquer toutefois que ce parti n’est absolument pas implanté en Calabre (vu ses liens  pour le moins difficiles avec les méridionaux…surtout les Calabrais, les plus méridionaux des méridionaux). Les faits de Rosarno rappellent plutôt la tendance  qui voit les régions les plus déshérités du sud de l’Italie en proie à des manifestation ou à des émeutes contre une politique de l’État central. On peut bien sûr citer les émeutes, célèbres en Italie, de Reggio-di-Calabre en 1970 enclenchées par le choix de la ville devant devenir capitale régionale. On peut citer plus récemment les manifestations dans la région de Naples contre l’ouverture ou la réouverture de décharges pour les ordures de la grande cité du sud. Dans chaque cas, les interrogations sont nombreuses sur le rôle exact dans ces mouvements populaires de la criminalité organisée, et sur une éventuelle intention subversive de quelque instance occulte. Cela se passe donc « en Europe », mais surtout dans une région italienne du sud où la (dé)régulation des rapports sociaux et économiques est devenue telle qu’elle peut passer par ce genre d’évènements.

Plus encore, le Monde présente l’Italie comme en proie, via les thèmes de la presse de droite et le soutien tacite du gouvernement, à « un racisme tranquille et assumé ». Là encore, la généralisation est hâtive : il existe aussi une autre Italie, aussi bien dans la population que dans les institutions (surtout si l’on compte le Vatican et son chef parmi les institutions italiennes de fait).

Comme à chaque fois que je me sens flou(t)é par un article de la presse de référence sur un sujet que je connais un peu, je me demande ce qu’il en est des sujets que je connais bien moins. C’est ainsi que la confiance disparait.

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2 réponses à “Quand le Monde éditorialise sur l’Italie…

  1. Dans mon cas, s’agissant du Monde, la confiance a disparu depuis belle lurette, bien avant le bouquin de Péan et Cohen.
    Les journalistes du Monde en général et ses correspondants à l’étranger en particulier ne pratiquent pas l’enquête, procédé démodé qui oblige à se salir les mocassins dans la gadoue de l’empirie; ils lui préfèrent la déduction transcendantale, qui vous permet de parler de omni re scibili depuis votre bureau bien chauffé.
    Dans le cas particulier des correspondants des journaux français en Italie, je les voyais souvent, voici quelques années, arriver vers 10 h 30 du matin à la terrasse du café qui fait face à Santa Maria in Trastevere et, devant un cappuccino , discuter le bout de gras entre eux et s’échanger des adresses de trattorie tout en procédant à une vague revue de presse des journaux nationaux italiens. Après quoi, d’après ce que j’entendais de leurs conversations, ils iraient essayer les trattorie dont ils venaient de se refiler les adresses avant d’aller assister à la conférence de presse de quelque ministre.
    J’ai rarement pour ne pas dire jamais lu dans la presse française des 20 dernières années d’articles un peu fouillés, issus d’enquêtes de terrain, sur ce « deep North » italien qui forme l’humus de la Lega, sur les causes – certaines légitimes – du ressentiment des entrepreneurs vis-à-vis de l’Etat central et de la classe politique dans son ensemble, etc. Bref, aucun journaliste n’a su réellement rendre compte de l’évolution d’un pays pourtant si proche de nous, à la façon dont J.P. Thibaudat, par exemple, l’a fait pour la Russie en mutation, dans de magnifiques reportages, dont certains ont d’ailleurs été réunis en volume (Rien ne sera plus jamais calme à la frontière finno-chinoise, chez Ch. Bourgois).

  2. @ Hervé DF : vous avez raison pour les correspondants du Monde en Italie; au début des années 1990, une journaliste écrivait visiblement de cette manière en résumant la presse du jour. Du coup, à l’ère d’Internet, les journaux et médias ont eu tendance à couper leur réseau de correspondants permanents, puisque la même activité est possible depuis Paris… Le journalisme à la Albert Londres, dont vous citez un exemple que je ne connaissais pas, n’est plus vraiment d’actualité en France, ne sont-ce pas des journalistes suisses qui leur ont fait « redécouvrir » la banlieue française en 2005 avec leur « Bondy Blog »? Cruelle situation tout de même. Il n’y a pas que l’Italie du nord qui leur échappe…

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