Et maintenant Luc Ferry, disciple de Jacques Ellul!

Je ne suis pas au bout de mes peines, puisque j’ai la faiblesse de croire  encore vaguement à la cohérence de certains penseurs… J’ai tort, je sais, mais je ne peux pas m’en empêcher. En réponse à la palinodie (mot que je reprends à un commentateur avisé de mon post précédent) de Jacques Julliard dans Libération sur l’avenir de la gauche , Luc Ferry répond : « La droite peut encore sauver la gauche! » sur le thème général selon lequel le socialisme n’ayant désormais rien à dire d’autre que la droite républicaine (ce qui se discute of course!), il ne peut espérer que dans la bêtise de cette dernière pour sortir de son impasse.

Dans cette réponse, L. Ferry, philosophe humaniste et par ailleurs  l’un des rares anciens Ministres de la République des dernières années à être aussi un universitaire, brode  sur la fin de l’horizon du progrès comme amélioration du sort de l’homme et sur la prégnance d’un « mouvement » sans fin(alité) impliqué de manière darwinienne par la concurrence mondialisée entre firmes confrontés à la lutte pour leur survie. Il affirme ainsi que  « l’augmentation de la puissance des hommes sur le monde est devenue un processus totalement automatique, aveugle et définalisé qui dépasse de toute part les volontés individuelles conscientes ». Il ajoute quelques lignes plus loin : « Il ne s’agit plus de dominer la nature ou la société pour être plus libre et plus heureux, mais de maîtriser pour maîtriser, de dominer pour dominer. Pourquoi ? Pour rien justement, ou plutôt, parce qu’il est tout simplement impossible de faire autrement. » Il reprend ensuite l’antienne écologiste selon laquelle une seule planète ne suffirait pas si la Chine  doit à terme atteindre notre niveau de consommation. La catastrophe est donc certaine et  de surcroit sans coupables particuliers.

On pourrait d’abord voir dans cette prose de circonstance une manière élégante et somme toute classique de refuser toute responsabilité particulière à un groupe d’hommes identifiables dans ce qui arrive à l’humanité – y compris à lui-même comme héraut du renouveau du libéralisme en philosophie politique ou comme ancien ministre d’un gouvernement Raffarin. J’y vois surtout une terrible ironie pour un homme qui s’est fait connaitre dans le grand public cultivé, entre autres exploits rhétoriques, à travers un essai, Le nouvel ordre écologique, paru en 1992, pour le moins fort critique de l’écologie politique. Or que voit à l’œuvre dans le réel planétaire notre Luc Ferry millésime 2010? Eh bien, un processus sans sujet(s) qui domine de son implacabilité mortifère l’humanité, or  je crois bien y  avoir reconnu la « Technique » selon Jacques Ellul, l’une des sources lointaines de l’écologie politique. Dès les années 1960, ce philosophe, aux propos un peu étranges par moments, sans doute en raison de son protestantisme parfois assez peu tolérant, ne cessait de dénoncer l’erreur de la droite et de la gauche de son temps. Selon ce dernier, celles-ci s’affrontaient sur l’accessoire, elles croyaient avoir prise sur le destin des hommes, ou simplement de la nation française, alors que l’Homme était en réalité en proie à la « Technique », force, plutôt mal définie à dire vrai par J. Ellul, qui avait, selon lui, pris son autonomie par rapport aux volontés humaines.

Quelle ironie alors de voir un Luc Ferry, qui n’a rien fait jusqu’ici à ma connaissance, ne serait-ce que dans l’ordre du discours, pour contrer les évolutions qui ont mené à ce qu’il est réduit à dénoncer,  se rallier à une telle façon de voir les choses.

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4 réponses à “Et maintenant Luc Ferry, disciple de Jacques Ellul!

  1. Au-delà d’Ellul, on perçoit dans la position de Ferry plus que des échos de la définition que Heidegger donne quelque part de la modernité, à savoir « la domination de l’étant par la technique au service de la volonté de volonté ».
    Définition qui peut avoir sa vérité sur le plan spéculatif de la philosophie pure, mais qui n’est pas très opératoire sur le plan politique.
    Cela dit, même si l’on rejette la vision du processus historique qu’exprime Ferry, je ne crois pas que l’on puisse se laisser enfermer dans l’alternative processus impersonnel vs. « agency » pure dans l’analyse du monde politique et social. Il y a quand même quelque chose comme une logique historique, qui transcende l' »agency » des différents acteurs, même si elle résulte de la totalité de leurs actions. Évidemment, on marche sur des œufs pour en parler tant l’idée même de philosophie de l’histoire est discréditée dans les sciences sociales…

  2. @ Hervé DF : je n’avais pas pensé à Heidegger sur le moment, mais, effectivement, il existe comme un écho – ce qui rend du coup la chose encore plus étrange dans la mesure où Luc Ferry ne me paraissait pas identifié à ce camp philosophique des « heideggeriens ». On pourrait penser aussi à une sorte de Marx sur l’histoire qui se fait sans nous demander notre avis, mais sans perspective révolutionnaire.

    Par ailleurs, je suis d’accord qu’il ne faut pas tout miser du côté de l' »agency » dans l’analyse politique et sociale, ce n’était pas le sens (même caché) de mon post, mais là, pour le coup, Luc Ferry nous prive de toute prise sur notre destin (que l’on se sente de droite, du centre ou de gauche). Même en vieille « philosophie de l’histoire », un minimum de dialectique est permis. Ici ce n’est pas seulement « la France qui tombe », mais « l’humanité qui tombe »…

    • Oui, en effet, et il y a pas mal d’outrance dans le ton apocalyptique qu’affecte Ferry. Mutatis mutandis, son cas fait un peu songer à celui d’Al Gore, dont tous le discours des 10 dernières années pourrait somme toute se ramener au subtext suivant: je n’ai pas été président, donc bouh! c’est la fin du monde. Ferry a écrit si je me souviens bien un ouvrage intitulé Comment peut-on être ministre? Il en écrit maintenant à haute voix la suite, plus douloureuse on le conçoit: Comment peut-on NE PLUS être ministre?

  3. @ Hervé DF : effectivement, L. Ferry a écrit un livre (rapide) sur son expérience ministérielle, et c’est peut-être bien là le problème de L. Ferry, ne plus pouvoir espérer être après avoir été… Déjà il n’avait pas apprécié le « lipdub » des « jeunes Pop », c’était un signe de détachement des vanités de ce monde.

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