Retour sur Haïti – Politique d’abord!

Je ne suis aucunement spécialiste d’Haïti ou des Caraïbes, mais, dans tous les propos qui ont été tenus pour expliquer la gravité des effets du tremblement de terre qui a frappé Port aux-Princes et ses environs, le nombre de morts et de blessés, la difficulté à porter secours aux victimes,  la désorganisation complète de la vie quotidienne qui s’en est suivi, etc.,  j’ai été frappé par la prégnance du thème de l’absence de l’État haïtien ou de la nature inachevée de l’État haïtien. Il m’a paru que les commentateurs paraissant les plus fins connaisseurs du pays étaient  finalement d’accord sur ce constat, l’État haïtien se trouve être le problème n°1 d’Haïti, non pas au sens où les libéraux en économie entendraient cette phrase, mais au sens où il n’existe pas de structure  bureaucratique et stable, proprement haïtienne, capable d’assumer un tant soit peu l’intérêt général de la population (face à la nature dans le cas présent). Je connaissais déjà la notion d' »État effondré » à propos d’États post-coloniaux, détruits dans leurs fonctionnalités essentielles (régaliennes) à force de corruption et de guerres civiles, entretenues par un contexte géopolitique défavorable, la Somalie représentant l’exemple même à ne pas suivre, mais j’ai l’impression que  je découvre comme beaucoup de gens je suppose ce qu’on pourrait appeler l’État implosé  ou  l’État jamais advenu.  Un étudiant haïtien que j’avais eu en cours il y a quelques années m’avait d’ailleurs déjà décrit la situation de son pays, et, si mes souvenirs sont exacts, il cherchait à comprendre pourquoi  le collectif avait tant de mal à exister dans son pays.  Avec le présent tremblement de terre, tout le monde s’est vu rappeler que ce pays vivait déjà sous assistance onusienne depuis quelques années.  Tout le monde   s’est aussi vu donner la  preuve qu’il s’avère bel et bien impossible de développer  un pays avec les densités de population du monde contemporain sans ce substrat primaire qu’est l’État, cette organisation criminelle à en croire pourtant un auteur comme Charles Tilly…

Que ce drame d’Haïti soit  lu  comme une conséquence de l’absence d’État me semble par ailleurs en accord avec la redécouverte du rôle positif  de ce dernier dans la vie d’une nation auquel nous assistons ces toutes dernières années. En France, l’État a sauvé les banques – ce qui vaut tout de même  mieux que leur faillite en chaine. En Russie, il semble de nouveau s’inquiéter de l’alcoolisme des populations. En Haïti, bien des gens sont morts, ou ont été blessés, mutilés, mal soignés, etc., parce que l’État haïtien n’a pas fait le strict minimum pour parer le coup du sort qui s’annonçait.

La science politique contemporaine, avec son caractère profondément désenchanté, a pourtant eu  largement tendance sous nos latitudes à se gausser (parfois gentiment, parfois durement) de cette notion qu’on utilise pourtant encore dans le vocabulaire de la vie politique  : l’intérêt général  qu’incarne l’État – cette notion  poussiéreuse des années d’après guerre qui meuble encore bien des discours (le dernier en date, cet après-midi, celui d’un Dominique de Villepin à peine acquitté en première instance). Bien des recherches ont souligné depuis 40 ans avec force détails toutes les stratégies élitaires qui président à l’invention, la mise en place, la réforme des diverses politiques publiques, quand on ne parle pas en lieu et place du terme  de politique publique qui laisse encore trop de place à la raison étatique d’« action publique » pour souligner encore plus le désordre, l’hésitation, l’improvisation, l’hypocrisie, l’opportunisme, qui règnent en maitre dans les esprits et les actes derrière le décorum des discours politiques et du droit public . J’aurais du mal à citer une recherche récente en politique publique qui prenne au sérieux la notion même d’intérêt général, sinon pour l’exécuter avec brio sur le terrain choisi. Une sorte de dé-construction universelle semble être devenue la politesse disciplinaire. Face à une situation comme celle d’Haïti, on admettra pourtant en même temps qu’il existe pourtant quelque chose comme la nécessité d’une instance qui défende l’intérêt général d’une population.  L’absence même de sa défense minimale en Haïti rend de fait évidente son existence.  Je n’ai d’ailleurs lu nulle part un appel à laisser faire l’ordre spontané  des choses – j’ai lu  des louanges sur la capacité des Haïtiens à se débrouiller pour survivre dans ce chaos, mais je n’ai lu aucun écrit qui suggérait d’en rester là, de  retirer séance tenante l’aide internationale et de laisser faire la nature.

Enfin, en lisant toutes ces exhortations à construire enfin un État haïtien, à profiter de l’occasion pour le (re)créer in extremis sur de nouvelles bases, j’ai cherché dans ma mémoire des exemples où un tel saut qualitatif avait été effectué.  Malheureusement, depuis le Tocqueville de l’Ancien Régime et la Révolution,  ce serait plutôt la conviction contraire qui domine la science politique : la continuité des structures domine au delà des apparences. Et, si j’ajoute tout ce qu’on a pu écrire depuis sur la sociogenèse de l’État en Occident,  ou, dans un autre registre, sur la « révolution Meiji », je me sens plutôt découragé, mais peut-être est-on arrivé au début d’une autre époque?

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2 réponses à “Retour sur Haïti – Politique d’abord!

  1. Bon, je passe rapidement sur le fait que, si l’on suit ton texte, la science politique contemporaine se développerait principalement au sein de l’analyse de politiques publiques. Je n’aurais pour ma part jamais osé…

    Plus sérieusement, même si je suis globalement d’accord avec toi, ton raisonnement repose à mon avis sur quelques biais et sur des éléments implicites :

    1. Si l’étude des politiques publiques nourrit un tel désenchantement, c’est qu’elle doit avoir, au moins pour partie, un caractère scientifique…. Déconstruire les processus, les motivations et les mobilisations des uns et des autres invite plutôt à insister sur les fractionnements, les causalités multiples et les incertitudes. Pour paraphraser Keohane dans un texte récent, la science politique apporte des réponses partielles et suscite de nouvelles questions ; elle ne donne pas de solutions aux problèmes considérés (ici, l’intérêt général).

    2. Etudier l’analyse des politiques publiques n’est pas à proprement parler analyser l’Etat tel que tu l’entends (dans une veine Hobbesienne…), et il y a sans doute là un défaut (partiel) de perspective. L’éclatement des thématiques, l’hyper-spécialisation et le culte (français) des micro-objets sont des facteurs évidents de dilution (tu dirais peut-être, de perte de sens). Le reproche me paraît moins fondé pour d’autres travaux et d’autres contextes académiques (Cf. Tilly que tu cites). Ce que tu dis est d’autant plus juste que je constate, à lire certains travaux de politiques publiques en Amérique Latine, que l’on ne peut éviter de tomber à chaque fois sur la question de l’Etat : problèmes de légitimité et d’efficacité, faiblesse des structures administratives, insécurité juridique, etc.

    3. Ton analyse pose plus fondamentalement la question de la normativité en science politique. Là où tu as raison, c’est dans la mesure où la science politique devrait s’intéresser de manière plus systématique à l’Etat. Il est normativement (tu dirais peut-être que c’est de l’intérêt général…) important de s’intéresser à ces questions. La science politique est normative également par ses résultats et peut signaler des orientations ou des choix passés qui ont eu des implications différentes (même si la variété des contextes limite notre capacité prédictive). Mais elle n’a rien à dire sur ce qu’est l’intérêt général ou sur ce qu’il devrait être, au-delà de la constatation banale que l’Etat devrait assurer la sécurité et prospérité aux individus et aux groupes sociaux qui vivent dans sa sphère (territoriale) d’influence, parce que son émergence historique s’est faite essentiellement pour ces deux raisons (encore Tilly avec « coercion » et « capital »).

  2. @ YS : merci pour tes remarques pertinentes. Je n’assimile pas « politiques publiques » et « science politique », et, de fait, en l’occurrence, j’avais aussi à l’esprit en écrivant ces quelques lignes ce que disent de l’État, et surtout du rapport entre les élites, les masses et l’Etat les (nombreux) tenants de la perspective socio-historique (cf. par exemple les premiers chapitres du récent Nouveau Manuel de science politique paru à la Découverte).

    Je réponds à tes remarques dans l’ordre :

    1) Je ne nie pas du tout la scientificité de l’étude des politiques publiques quand elles mettent au jour à travers des études empiriques sur les échecs et détournements de toute nature au sein des politiques publiques, mais j’insiste plutôt sur leur perspective du coup finalement pessimiste. Puisqu’on peut l’étudier empiriquement de nos jours, on insiste plutôt, me semble-t-il, sur ce qui ne marche pas que sur ce qui marche, ce biais – qui correspond aussi à l’horizon de temps que l’on se donne – devient pertinent à observer par comparaison sur la longue durée notre propre situation au regard de celui d’Haïti. Ainsi, classiquement, on insistera pour prendre un exemple sur « les difficultés du système éducatif français dans les années 2000 » (bien réelles certes) sans se rendre compte que, par comparaison, parce qu’il est tout de même le fruit de quelques réussites (jouées sans doute sur les trois « i » – idées, institution, intérêts), il se trouve être infiniment mieux que celui de la France de 1880 (n’en déplaise aux grincheux) ou que celui d’Haïti aujourd’hui. On pourrait dire que je me trompe de perspective (en voyant trop large dans le temps et l’espace) (un peu comme comparer une voiture hybride avec une carriole à chevaux), mais, par moments, je trouve que l’on exagère dans la délectation de l’échec surtout au regard de ce qui s’est passé/ se passe avant ou ailleurs dans l’humanité.

    2) Mes critiques visaient surtout les recherches françaises. Je viens encore via des corrections de compte-rendu de lectures d’ouvrages récemment parus d’en prendre une pleine perfusion… Le « petit objet » nous tue(ra)! Content que tu perçoives cette même absence de réflexion sur l’État sur un autre terrain.

    3) Sur le côté normatif, tu reconnais toi-même qu’il existe une sorte d’idée ultra minimum du bien commun qui oriente l’horizon des recherches. Tu dis que c’est banal. Pas tant que ça. Et si ce bien commun ultra minimal était déjà moins que minimal. Je m’explique : si, par exemple, en matière de création d’emplois en France, nous constatons une stagnation de la performance du système, on pourrait dire que tout le monde est d’accord pour ne pas rester dans cette stagnation, et que, si l’analyste propose (prudemment) une amélioration , elle sera la bienvenue, et si on oubliait par là qu’en réalité cette stagnation profite à certains groupes. En somme, si la vieille idée d’« armée de réserve du capital » avait plus de validité qu’on ne le croit. On peut d’ailleurs admettre cette idée avec des perspectives normatives différentes.
    Par ailleurs, je suis de plus en plus persuadé que la science politique (en général) doit avoir un caractère plus offensif sur ses propositions. Décrivons, décrivons, décrivons, certes, et ensuite?… what’s up, doc? Personnellement, alors même que j’appartiens sans doute à la branche la plus éloignée de toute prescription empirique, je me sens de plus en plus mal à l’aise avec cette situation de « huissier de justice ».

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