Too European to Fail?

Ces derniers jours, la presse rend compte d’une panique qui se répandrait sur les marchés financiers à propos de la dette publique des Etats européens, joliment mis en acronyme  sous le doux nom, plein de subtilité méprisante pour le moins, de « PIGS » (Portugal, Irlande, Grèce et Espagne). Le Monde intitule  encore aujourd’hui un de ses articles « l’Union monétaire en danger, l’euro attaqué ». Derrière ce genre de titrage, qui reprend des craintes à mon sens parfaitement sensationnalistes comme je l’ai déjà écrit dans ce blog, on laisse entendre que, d’une façon ou d’une autre, l’Union monétaire irrévocable que constitue l’Euro pourrait se disloquer. Les économistes font souvent remarquer qu’un État qui quitterait l’Euro, la Grèce par exemple pour ne pas la citer, subirait des conséquences tellement funestes (tout au moins à court terme) sur le fonctionnement de  son économie et sur le remboursement de sa dette publique détenue par les agents extérieurs qu’aucun gouvernement ne se lancerait dans une telle aventure. Cette analyse des économistes me parait toutefois contestable dans la mesure où il y a eu des exemples, comme celui de l’Argentine où une parité avait été fixée « irrévocablement » (entre le peso et le dollar) et où cet ancrage irrévocable n’a pas tenu. Il peut être « rationnel » à un certain moment de quitter un taux de change fixe qui ne correspond plus du tout aux réalités de l’insertion d’un pays dans la division internationale du travail.  A un certain stade d’endettement, il peut être « rationnel » pour un pays d’affronter ses créanciers, publics et privés, en suspendant pour un temps les remboursements de sa dette avant d’engager une renégociation. Dans le fond, une discussion sur ce point, qui équivaut à s’interroger sur la pertinence ou non d’une dévaluation de sa monnaie pour un pays,  s’avère  sans doute possible. Dans l’histoire européenne récente, la crise économique des années 1991-93 s’était en partie dénouée à travers une série de réajustements monétaires entre pays du SME. Ceux-ci avaient d’ailleurs permis  à un État  comme l’Italie de solder d’un coup quelques bonnes années de différentiel d’inflation avec ses principaux partenaires commerciaux, de regagner une compétitivité-prix perdue,  et du coup d’assumer les mesures économiques de redressement permettant de participer à la zone Euro.

Cependant, ce que les économistes rappellent mollement (encore à midi sur France-Inter…)  – et que les  opérateurs de marché et leurs porte-parole autorisés font semblant d’ignorer parce que, franchement, c’est là une ignorance des plus juteuse pour eux – ,  c’est qu’il n’existe aucune façon pour un pays de l’Union européenne ayant adopté la monnaie unique, l’Euro, d’en sortir. Selon les Traités européens, tous les pays de l’Union européenne ont vocation à avoir l’Euro comme monnaie (sauf les pays ayant négocié un « opt-out »). Selon le Traité de Lisbonne, qui vient d’entrer en vigueur, on peut désormais (c’est une innovation de ce dernier) sortir de l’Union européenne, mais aucune règle de quelque nature qu’elle soit n’a été prévue pour un pays qui désirerait sortir de l’Euro. Il y a des règles pour y entrer (entre autres, le bien connus « critères de Maastricht »), mais aucune pour en sortir. Le Pacte de stabilité et de croissance ne prévoit bien évidemment aucune exclusion d’un membre de l’Euro qui ne le respecterait pas. Ce n’est tout bonnement pas prévu! donc pourquoi fantasmer dessus?  Juridiquement, la Grèce ne peut guère plus sortir plus de l’union monétaire que constitue l’Euro, que ne le peuvent le Pays Basque ou l’Auvergne. En plus, avec un gouvernement dirigé par le PASOK, membre du PSE, l’idée est aussi baroque que celle de Ségolène Royal proclamant l’indépendance de la région Poitou-Charentes.

Les « PIGS » vont donc rester dans l’Euro et dans l’Union européenne, sauf évènement tellement imprévisible (un « cygne noir »?) qu’il ne peut faire partie que d’une fiction intéressée pour celui qui la profère, et il va bien falloir que tout le monde fasse avec cette donnée. On a beaucoup épilogué depuis deux ans sur la règle implicite de la finance selon laquelle un acteur financier s’il était suffisamment important sur le marché devenait « too big to fail » (trop grand pour faire faillite) en raison de ses liens avec de nombreux autres acteurs qu’il entrainerait dans sa chute. Les conséquences de l’exception à cette règle (la faillite de Lehman Brothers le 15 septembre 2008) ont été telles que désormais tout le monde sait que, quoiqu’ils fassent, les grands conglomérats financiers installés dans les pays de l’OCDE ne peuvent pas vraiment faire défaut. D’une manière ou d’une autre, un acteur étatique (ou plusieurs) viendra (ou viendront s’ils sont plusieurs) à leur secours. On s’achemine à mon sens vers une situation assez similaire pour les Etats de l’Union européenne. Bien que les Traités (encore eux!) interdisent de venir au secours d’un État de la zone Euro en le faisant refinancer par la BCE et à plus forte raison par ses partenaires (cf. ce qu’en dit Pieter Cleppe d’Open Europe),  j’imagine mal que les partenaires  européens de cet État ne trouveront pas un moyen pour éviter à un État européen de ne plus pouvoir assurer ses fins de mois. De fait, pour les pays de l’Union européenne qui ne sont pas dans l’Euro, la solution a déjà été trouvée : intervention du FMI « à la mode latino-américaine » pour la Hongrie, la Lettonie, la Roumanie…  L’Islande, qui n’est pas même membre de l’Union européenne, n’a pas fait défaut. Les PIGS paieront leur dette publique et continueront à pouvoir emprunter : comment peut-on imaginer que les pays de  l’Union européenne soient moins solidaires financièrement que ne l’ont été les Émirats Arabes Unis envers Dubaï? Les « PIGS », tout au moins sous l’aspect rétablissement des comptes publics à marche forcée, vont être sauvés comme les autres pays de l’Union européenne déjà « sauvés »,  comme le montre la surveillance renforcée auquel va être soumise la Grèce de la part de la Commission européenne. Il faudra peut-être faire intervenir le FMI, ou inventer quelque subtil tour de passe-passe pour soutenir collectivement le budget de l’un ou l’autre PIGS, mais, du point de vue financier, tout devrait bien se passer… Les spéculateurs ont donc raison de spéculer sur un fait (la faillite, le défaut) qu’ils sont certains de ne pas voir se réaliser, et, entre temps, ils vont toucher des taux d’intérêts plus élevés sur les émissions de dette publique par les PIGS pour un risque inexistant. La situation de prétendue prise de risque se trouve en plus validée par des « agences de notation » dont la clairvoyance passée devrait avoir informé tout être pensant sur leur sens des réalités…

Plus grave (si l’on croit à une Europe toujours plus unie…) me parait par contre être le fait que, décidément, la machination fédéraliste qu’a constituée l’Euro pour certains de ses partisans ne fonctionne décidément pas. D’une part, après une dizaine d’années d’efforts de convergence pour y entrer, et une autre petite dizaine d’années de mise en œuvre,  les divergences entre Etats européens membres de l’Euro au fil de cette crise économique prouvent simplement que la zone Euro ne constitue décidément pas une « zone monétaire optimale ». Pour prendre l’aspect le plus évident, il n’existe toujours pas un seul marché du travail dans la zone Euro, mais autant de marchés du travail qu’il existe de pays. Les chômeurs espagnols n’ont aucune chance de trouver massivement du travail ailleurs dans la zone Euro, ils chômeront ou travailleront en Espagne même.  D’autre part, on aurait pu attendre que, face à ces chocs asymétriques sur les différents pays de l’Union européenne, une augmentation rapide des ressources proprement européennes soit engagée afin de venir en aide aux pays, et surtout aux populations les plus touchées. La solution choisie actuellement, celle inscrite dans les Traités depuis Maastricht, reste à ce stade que chaque pays doit assumer seul le train de vie de son État national. Si par malheur les impôts ne rentrent plus du tout en Grèce, si le pays entre dans une spirale récessive grâce à la médecine de cheval que la Commission européenne prétend lui imposer, les citoyens grecs n’auront à la limite du raisonnement actuel plus droit du tout à quelque service public ou prestation sociale que ce soit.  Je me demande dans ce cas-là où sera passée l’ambition européenne d’amener tous les citoyens européens à un certain niveau de vie.

La formule en vigueur dans l’Union européenne, qui repose entièrement sur la maitrise par chaque État en particulier de ses comptes publics et sociaux, et qui nie toute évolution fédérale alors même que la monnaie unique va dans ce sens par l’accentuation de l’interdépendance économique qu’elle encourage, représente donc face à une telle crise économique exactement l’inverse de ce que les citoyens attendent de cette dernière, à savoir une protection contre les effets de la crise économique.   Les partisans de ces « cures de cheval » made in FMI ou made in Bruxelles diront bien sûr qu’il faut en passer par là pour que cela aille mieux ensuite.  Possible… l’avenir le dira.  On pourrait cependant leur rétorquer qu’à moyen terme, à force de couper dans les dépenses publiques (dont l’éducation et la formation d’aujourd’hui), l’addition se paiera aussi en diminution de la qualité de la main d’œuvre demain.

La seule bonne nouvelle dans tout ce pataquès n’est autre toutefois que la baisse de l’Euro vis-à-vis des autres devises internationales. Au moins, les analystes financiers qui jugent (à tort) que les PIGS vont faire défaut sur leur dette publique et que l’Euro va exploser, rendent un fier service à la vaste collectivité des producteurs européens (salariés et entrepreneurs) : ils contribuent ainsi à  faire baisser le cours de l’Euro. Je me rappelle que le président d’Airbus se plaignait il y a  encore quelques mois du caractère insoutenable du taux de change Euro/dollar, et menaçait de délocaliser la production de sa firme en zone dollar. Un Euro de nouveau plus faible peut aussi vouloir dire à terme une relance des exportations européennes en dehors de la zone Euro. Même nos amis allemands et hollandais, si prompts à s’inquiéter de ce genre de dérive potentiellement inflationniste que constitue la baisse du cours de l’Euro, devraient profiter de l’aubaine. Et, en plus, cela obligera tout le monde à économiser de l’énergie importée devenue plus chère… ce qui remplacera cette taxe carbone européenne que l’on risque d’attendre encore longtemps.

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6 réponses à “Too European to Fail?

  1. Oui, les hypothèses de faillite d’un État Européen ne tient pas. Reste donc tout simplement une logique purement spéculative.
    Qui gagne/Qui perd ?
    A mon sens, à ce jeu, ce sont les Etats qui perdent et les banques (et autres organismes financiers) qui gagnent. Puisque derrière cette baisse de l’Euro, il y a surtout le problème de la levée de fonds de la Grèce… , et elle montre bien la folie toujours persistante de la part des acteurs financiers

  2. Bien vu ! Comme d’habitude… Ce qui est amusant, si l’on peut dire, c’est que les PIGS pour les Américains du début du XXe siècle, c’étaient ces immigrants venus d’Europe et qui n’étaient pas « comme eux » : Polish, Irish (déjà…), Greeks (!), Slavons. Cette forme de mépris voire de racisme fondamental que l’on trouve toujours chez les anglos-saxons est constant.

  3. @ Laurent Bouvet : merci de ce rappel historique, qui éclaire d’un jour encore plus désagréable la situation – surtout quand on regarde la propension actuelle à s’endetter des Etats-Unis…

  4. A propos du deuxième paragraphe: vous tirez comme conclusion que, juridiquement, il ne peut y avoir d’exclusion de la zone euro et donc qu’il est absurde de fantasmer dessus. A mon avis, cet argument (seul) ne tient pas. Ce n’est pas parce que, juridiquement, il n’y a pas encore de solution prévue que la chose est impossible. Le problème est en fait plutôt politique: il est impensable politiquement d’exclure à l’heure actuelle la Grèce de la zone euro.

    Je ne conteste pas que l’argument juridique est un argument de plus (il faudrait changer les traités ou prendre des mesures d’exceptions pour exclure la Grèce, ce qui rend la chose difficile). Mais, en fait, cet argument juridique est indirectement politique. Je m’explique: il serait politiquement très mal venu de changer les règles de l’Europe rien que pour exclure la Grèce. Mais on sait bien que, dans le cas de l’Europe, la Grèce aurait juridiquement tort si elle était politiquement minoritaire (et, même si elle était seule contre tous, les autres pays de la zone euro, ce qui est fortement improbable aujourd’hui. C’est cela qu’il faut souligner)…

    On sait bien que, dans les cas de crise, les règles juridiques peuvent être « adaptées » dans l’Union monétaire (même si ça ne s’est jamais fait pour un tel évènement que serait celui de l’exclusion ). Il n’y a qu’à voir le PSC adapté avec les circonstances. Il est donc faux de dire que l’exclusion de la Grèce est aussi probable que l’exclusion de l’Auvergne (pour le Pays Basque, je ne me prononce pas…) L’exclusion de la Grèce est très improbable, mais c’est toujours plus probable que celle de l’Auvergne. Si on tente la comparaison, il faut le dire (même si les deux sont proches de zéro).

    Je sais bien que votre paragraphe 2 est suivi d’autres paragraphes évoquant des raisons politiques. Mais je pense qu’il est faux d’exclure l’idée d’exclusion de la Grèce dès l’argumentation juridique, comme vous le faites.

  5. @ champagne : là nous avons un désaccord majeur sur la force du droit en matière européenne. C’est bien un domaine du réel où le droit, même s’il est souple, représente une force. Je vous rappellerais que, formellement, le Pacte de stabilité et de croissance est respecté… d’autant plus facilement que des échappatoires étaient prévues au cas où il y aurait un désaccord politique sur son application (un droit mou ou flexible en somme).
    On ne peut pas exclure un État du concert européen, sauf pour des raisons tenant à son non respect de la démocratie (par ex. un coup d’État militaire). Faire sortir quelqu’un contre son gré de l’Euro tient de l’impossible; selon le Traité de Lisbonne, il serait plus simple à tout prendre que tous les autres sortent eux de l’Euro (et de l’Union européenne pour ce faire) et laissent seule la Grèce en tête à tête avec la BCE…
    Surtout, une telle rupture de l’ordre juridique européen supposerait une immense volonté politique : or si l’on regarde du côté politique et social, les politiciens grecs et la population grecque ne sont aucunement prêts à sortir réellement des clous européens. Ils vont souffrir, ils mourront guéris, mais ils périront européens!

  6. Excellent article qui nous permet de voir plus clairement et de manière lucide par delà les approximations déversées en continu par les « grands » journaux de référence, le Monde ou le Figaro, dont vous rappelez les titres « chocs »… ou choquants de mon point de vue.

    Un bémol toutefois, la comparaison avec les Émirats-Arabes-Unis me paraît moins heureuse dans la mesure où les Émirats sont une fédération où l’entraide financière est institutionnalisée entre les deux grands émirats (et pourrait-on dire les deux grandes familles), Abu Dhabi et Dubaï, qui ne constituent qu’une partie du pays. Dubaï contrairement à la Grèce n’est pas un État souverain, mais une entité fédérée.

    En réalité, et ce que les journaux européens n’ont pas su préciser également, ce n’est pas la « faillite » de Dubaï qui était à craindre lors de l’annonce du moratoire sur la dette de l’entreprise Nakheel, mais plutôt le renouveau du contrôle politique et financier de l’émirat d’Abu Dhabi (qui possède les plus grandes ressources de pétrole) sur l’émirat de Dubaï.

    Quant à la Grèce, les cures de cheval (expression tout à fait juste) de la Commission risquent de causer l’explosion sociale tant annoncée dont les éruptions ponctuelles constituaient de jolis avertissements.

    Merci pour votre blog que je viens de découvrir!

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