Cachez ce voile que je ne saurais voir…

La campagne des élections régionales  2010 ne me semble pas pour l’heure des plus palpitantes.  Certes les aventures du papy flingueur?/flingué? G. Frèche vont constituer sans aucun doute  pour les politistes un cas d’étude de grande valeur pour comprendre le lien « électeurs en général/clientèles électorales/élus locaux/institutions locales » dans la France d’aujourd’hui. Que  vaut un enracinement local exprimé par la maitrise des fédérations  socialistes du crû par « le Néron de la Septimanie »? Que vaut une marque nationale en région sans une bonne part de ses notables? Je ne doute pas des collègues étudieront avec délectation la géographie électorale du vote pour les listes de G. Frèche et de ses concurrents, on a rarement en effet l’occasion de voir en acte une notion comme celle d’électorat se décomposer ainsi en ses éléments constitutifs. Au delà de cet intérêt de boutique, il est compréhensible que l’intérêt du  grand public ne soit lui guère au rendez-vous,  dans la mesure où ces collectivités locales-là, déjà mal identifiées au regard des communes, ne mènent pas des politiques publiques très visibles, et surtout très clivantes. Les différences entre les programmes des partis en matière de politiques régionales existent sans aucun doute si l’on les regarde en détails, mais ce n’est pas très amusant à expliquer dans les médias que ces histoires de développement rural, de financement des transports publics, et autres arguties sur la formation professionnelle. Cette situation explique peut-être la place faite dans les médias nationaux à une polémique autour du fait qu’une candidate du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA, ex- Ligue communiste révolutionnaire), troisième de liste, dans un département du sud de la France, porte publiquement un couvre-chef, un voile ou un foulard attestant de la part de la personne de sexe féminin qui la porte une conviction religieuse liée à l’Islam.

Dans le concert des réactions indignées qui ont fusé un peu de toute part dont celle de la première secrétaire du PS, j’ai noté celle de l’association « Ni putes, ni soumises » (NPNS). Cette dernière ne se propose rien de moins que de « porter plainte » contre le NPA pour avoir osé présenter une telle candidate, et ce au nom de la « laïcité » de la représentation populaire… La lutte politique autorise évidemment bien des choses, y compris à faire l’intéressant à la Andy Warhol pour exister (la preuve, je l’ai remarqué! c’est donc gagné!), et, de nos jours, l’appel au registre du droit fait partie des moyens d’action classiques d’une association, surtout si elle prétend défendre les droits subjectifs de quelque groupe d’affligés, victimes, discriminés, volés, bafoués, exploités, etc. . Porter plainte, porter plainte, il en restera toujours quelque chose. En même temps, est-ce qu’il n’existe pas des situations où l’appel au droit contredit tellement le registre des règles implicites de la vie démocratique qu’il en devient contre-productif? En effet, depuis l’abandon du régime des candidatures officielles (il y a un petit moment…), chaque parti pour autant qu’il ne soit pas interdit selon les formes prescrites par la loi présente qui il veut au choix des électeurs, il faut simplement que cette personne soit éligible (pas d’étrangers sauf exceptions, pas de mineurs, pas de personnes privées de leurs droits civiques, etc.), et, surprise, surprise, ce sont les électeurs (et les règles électorales qui régissent la compétition) qui choisissent les élus. Les responsables de l’association NPNS dans l’expression publique de  leur ire semblent oublier ce détail… Dans le cadre strict du droit électoral en vigueur, le peuple est souverain.

Dans le même registre, ce matin même, j’entendais sur France-Inter la philosophe Elisabeth Badinter en tournée  de promotion dans les médias de son dernier livre tenir des propos condamnant elle aussi fermement le principe même de cette candidature. On l’aura facilement deviné au nom du droit des femmes françaises et autres à refuser l’obscurantisme que représente le voile dit islamique. Dans sa fougue, cette femme savante (et, là, je vais me faire traiter de misogyne!) a oublié elle aussi la souveraineté populaire. Si elle est  contre ce que cette candidature représente à ses yeux, il lui suffisait d’appeler le peuple à ne pas la soutenir de ses suffrages, à faire ainsi  la preuve de son opposition à de tels choix de personne de la part d’un parti, et non à la condamner en tant que telle, par principe.

Plus généralement, cette affaire pose la question du droit  d’éligibilité  des personnes affichant publiquement en France un lien fort à une religion. Si l’on croit un peu aux mécanismes démocratiques d’expression de l’opinion, il faut absolument laisser les électeurs juger. Il y a fort longtemps  maintenant les électeurs ont élu  un abbé Pierre à l’Assemblée nationale, il portait  à la mode de son temps et de son état la soutane à l’Assemblée, ce qui ne laisse pas de me faire sourire en y pensant ; il me semble que, pour l’heure, une Christine Boutin, désormais ancienne députée, tient  les rênes d’un parti explicitement chrétien, allié d’ailleurs à l’UMP, voir son site pour ceux qui ignoreraient son existence et le contenu de ses propositions indubitablement conformes aux enseignements de l’Église de Rome. Ce genre de pratiques politiques mêlant religiosité et participation à la vie  politique  française ne firent pas (c’est un euphémisme!) et ne font pas (c’est un euphémisme là encore!) l’unanimité des acteurs de cette dernière depuis deux siècles, mais il est de coutume depuis un petit moment de laisser à ces pratiques la place que les électeurs souhaitent leur donner par leurs suffrages, pourquoi ne pas respecter cette tradition-là, inscrite dans notre « identité nationale » si j’ose dire, sans distinguer les religiosités en question?

Pour revenir à la candidate qui fait scandale, je noterais aussi que comme par un étrange hasard sociologique, elle incarne exactement l’inverse sociologique du « professionnel de la politique » qui domine actuellement de sa présence les institutions centrales de la République (homme, plus de 50 ans, métier d’origine avant de faire de la politique plutôt du bon côté de la hiérarchie socioprofessionnelle)(cf. la synthèse à jour de Nicolas Hubé, « Le recrutement social des professionnels de la politique », in A. Cohen, B. Lacroix et Philippe Riutort [dir.], Nouveau manuel de science politique, Paris, La Découverte, 2009, p. 335-354).

Publicités

5 réponses à “Cachez ce voile que je ne saurais voir…

  1. Je m’étonne par ailleurs que personne n’ait interrogé le cas de Marise Joissains, la députée-maire d’Aix en Provence, qui, en 2009, comme l’a rappelé Cécile Duflot, avait fait des affiches de campagne avec une bonne grosse croix catholique autour du cou sans que ça ne dérange personne… Cela ne me dérange pas non plus, mais il y a clairement deux poids deux mesures, non ?
    Pour voir l’affiche en question :
    http://www.arretsurimages.net/vite.php?id=7100

  2. @ Xavier M : en effet, sur cet exemple, il y a deux poids deux mesures. C’est même caricatural. On peut sans doute multiplier les exemples. En même temps, personnellement, je serais pour que chaque candidat fasse ce qu’il veut en la matière, les électeurs doivent juger ensuite par leur vote. De fait, un gommage complet de la religion dans l’espace public est impossible, ne serait-ce parce que de nombreux prénoms indiquent une (ou plusieurs) origine(s) religieuse(s). Ou alors, il faut donner aux candidats des prénoms en chiffres…, et il resterait ensuite les noms de famille…

  3. Je ne peux qu’approuver votre post. Sans être particulièrement favorable aux manifestations religieuses dans l’espace public, (ni religieuses en général, mais c’est un autre problème), je suis agacée de constater, encore une fois, que le problème est bien plus la crispation vis à vis de l’islam que le fait de montrer son appartenance religieuse en public (histoire de rire, imaginons qu’on s’indigne qu’un candidat porte une kippa).

    Le problème est bien que la défense de la laïcité, traditionnellement ancrée à gauche, rassemble aujourd’hui aussi bien les athées convaincus que les islamophobes qui ne disent pas leur nom. C’en est ironique de voir des Boutin ou autres intégristes catholiques brandir la laïcité au même titre que NPNS. Le vrai enjeu, c’est qu’une grande partie des Français veulent bien qu’il y ait des musulmans en France, à condition qu’ils marchent à l’ombre, boivent du vin et prient là où on ne les voit pas.

  4. @ Camille B : oui, je crois effectivement qu’au fond c’est le rêve de rendre invisible une partie de la population qui se trouve en cause. J’ai bien peur que « désolé, ça va pas être possible », cela va en devenir absurde.

  5. Je crois surtout qu’un gommage complet de la religion dans l’espace public n’est pas souhaitable, et ce n’est pas l’esprit de la loi de 1905, fondatrice de la fameuse laïcité à la française (si unique…)
    Cette affaire me semble intéressante pour comprendre l’évolution d’une partie de l’extrême-gauche sur le thème de la laïcité. Je me souviens avoir lu il y a plusieurs années dans La Vie (hebdomadaire chrétien) une interview de Besancenot qui disait quand on l’interrogeait sur ses rapports avec la religion « je me sens plus proche des croyants qui défendent les sans-papiers que des athées adorateurs du dieu-argent ».
    Au moment de la rédaction de la loi de 1905, il y avait (pour résumer grossièrement) deux sortes d’anti-cléricalisme. Ceux qui voulaient s’attaquer à la religion et la faire diminuer (symbolisé par Combes) avec même dans leurs rangs certains qui voulaient maintenir le Concordat, qui permettait un contrôle de la religion par l’Etat. Et ceux qui voulaient séparer la religion qui est de l’ordre du privé, de la croyance personnelle, et l’Etat, qui est de l’ordre du public, de l’intérêt général (symbolisé par Briand). C’est cette deuxième interprétation qui l’a emporté (Briand a été le rapporteur de la loi)
    L’Eglise de l’époque, et de l’autre côté des anti-cléricaux ont interprété la loi comme étant une attaque à la religion. Mais en réalité, afficher ses convictions religieuses, ça relève du même registre qu’afficher des convictions idéologiques autres.

    Je crois que le NPA, en mettant sur ses liste une femme voilée par choix personnel, respecte l’esprit de la loi de 1905 (et donc n’est pas anti-religion comme une partie de l’extrême-gauche) : les convictions personnelles de cette femme lui appartiennent, et elle peut s’en revendiquer (tout à la fois ses convictions religieuses, mais aussi son féminisme, son anti-capitalisme ou son internationalisme)

    art. 1: l’Etat ne reconnaît ni ne salarie aucun culte
    art. 2: l’exercice des cultes est libre

    Ca ne veut pas dire que l’Etat ne veut voir aucune manifestation de croyance religieuse.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s