Antonio Gibelli, Berlusconi passato alla storia.

Il est toujours un peu imprudent pour un spécialiste de science sociale d’intervenir dans un domaine qui n’est pas le sien, mais les résultats sont parfois non dénués d’intérêt pour le lecteur. Tel est le cas avec le petit livre (à peine 120 pages de petit format) de l’historien, spécialiste de la Première Guerre Mondiale, membre de l’Historial de Péronne, Antonio Gibelli, Berlusconi passato alla storia. L’Italia nell’era della democrazia autoritaria (Rome : Donzelli, 2010), livre dont le titre pourrait se traduire comme « Berlusconi comme  objet d’histoire. L’Italie dans l’ère de la démocratie autoritaire ». Le thème général de l’ouvrage est de considérer qu’à ce stade, l’aventure politique de Silvio Berlusconi durant depuis maintenant plus de 15 ans, elle a marqué toute une époque de la vie italienne de son empreinte, et que le temps est donc venu d’en faire un premier bilan à chaud. La comparaison est explicite chez l’auteur avec l’époque d’avant la guerre de 1915-1918 (pour l’Italie) dite du « giolittismo » du nom du grand personnage politique de l’Italie libérale finissante, Giolitti. Il ne s’agit pas de constater que S. Berlusconi aurait été au pouvoir tout au long des dernières années (il ne l’a été que brièvement en 1994, puis en 2001-2006 et depuis 2008), mais, comme pour Giolitti autrefois, de constater que sa personne et son nom ont fini par synthétiser une certaine façon de faire de la politique. Le giolittismo peut ainsi se synthétiser dans l’art de faire durer des majorités politiques au Parlement pour une minorité sociale liée au libéralisme politique en déclin, ce qu’on appellerait aujourd’hui en France l’art de l’ouverture. Le berlusconismo est, si l’on suit l’auteur, un art entièrement d’illusion, permettant de faire croire aux masses électorales que le bonheur matériel est au coin de la rue, dans un présent sans lendemains, que tous les miracles sont possibles hic et nunc. A. Gibelli reprend ainsi des thèmes bien connus désormais selon lesquel le berlusconisme  comme force politique aurait été préparé de longue date par la révolution culturelle provoquée chez les Italiens par l’avènement de la télévision commerciale, dominée justement par les innovations de l’entrepreneur de télévision, Silvio Berlusconi. Le succès politique de ce dernier tiendrait au fond à sa capacité à incarner directement le rêve consumériste de jouissance sans limites qu’il a instillé dans le public par ses propres télévisions. On lira ainsi les pages (p. 43-47, « Succès ») de l’auteur qui semblent faire la morale, mais qui saisissent bien le cœur du message de S. Berlusconi :

« Bien plus qu’un modèle de politique économique, le libéralisme proclamé de l’alliance de centre droit a été surtout un résumé de tout cela : la proposition d’un modèle de vie à atteindre, à imiter, ou du moins à désirer. L’acception sous laquelle le terme de ‘liberté’ est entrée comme mot clé des dénominations successives du mouvement dirigé par l’entrepreneur [S. Berlusconi], possède cette claire connotation d’exaltation du droit à faire comme il sied à chacun et à libérer sa propre libido sans limites aucune, comme le suggère avec une extraordinaire perspicacité et un non moins extraordinaire effet comique un sketch dans lequel l’acteur satirique Corrado Guzzanti pisse sur un divan [sic]. Un tel motif s’est par ailleurs mélangé, de manière aussi incongrue qu’efficace – selon les normes les plus classiques de la publicité qui n’exigent ni vraisemblance ni cohérence -, avec la réaffirmation formelle d’une éthique familiale bien pensante d’origine catholique bien à même de satisfaire les demandes de l’Église et de l’électorat modéré de provenance démocrate-chrétienne. » (p. 45, ma traduction)

Ce dernier aspect des rapports entre S. Berlusconi et l’Église catholique ne laisse pas en effet de fasciner : jusqu’à très récemment, lorsqu’il se fit prendre à fréquenter mineures et prostituées, cette dernière en a usé avec lui comme elle en usait avec un roi de France jadis. Peu importe son degré de croyance et de pratique, peu importe son priapisme, peu importe le néo-paganisme jouisseur qu’il entretient à travers ses médias dans la population italienne, l’essentiel est qu’il nous assure le gîte et le couvert (par exemple en embauchant en masse des enseignants de religion ou en finançant les écoles privées catholiques), et qu’il fasse respecter dans le droit positif italien notre vision des droits fondamentaux de la personne humaine (par exemple en matière de bioéthique ou de droits des homosexuels). Ce donnant-donnant S. Berlusconi /Église catholique ne laisse pas de fasciner par le tour psychologique que cela traduit à la base chez une bonne part des électeurs et électrices italiens.

Sans doute parce qu’il n’est pas un spécialiste de la période contemporaine, l’historien (clairement engagé) s’autorise des formulations aussi synthétiques qu’efficaces. Par ailleurs, il se permet tout au long de l’ouvrage de souligner la parenté entre les méthodes de séduction des masses du fascisme et celles à l’œuvre dans le berlusconisme. C’est là le but essentiel de son ouvrage, me semble-t-il : (ré)autoriser en sciences sociales cette comparaison qui, justement, a plutôt été refusée jusque là au nom du refus des analogies rapides (dans le champ des sciences sociales) et au nom de risque de la diabolisation (dans celui de la vie politique). Au delà d’évidentes différences de contexte qu’il connait parfaitement pour être spécialiste des débuts du XXème siècle, le parallélisme consisterait dans le fait qu’aussi bien le fascisme que le berlusconisme feraient partie de cette classe de phénomènes politiques, le « modernisme réactionnaire », marqués par « un pouvoir fondé sur des facteurs irrationnels et personnels de type archaïque, qui, en même temps, mobilise à son profit d’immenses énergies rationnelles et modernes (l’argumentation des juristes, la culture des politologues, les technologies de la prévision statistique, celles de la chirurgie esthétique, du maquillage, de la construction médiatique, et ainsi de suite). » (p. 84) Pour qui connait les aventures de S. Berlusconi, la remarque est des plus censée : tout au long des dernières années, sa supériorité « technologique » sur ses adversaires a souvent constitué la clé de son succès (plus qu’un charisme particulier lié à l’homme proprement dit), et l’on pourrait construire un dictionnaire avec tous les noms de ceux qui l’ont aidé à un moment ou à un autre à assurer cette supériorité. L’auteur cite les noms les plus connus, mais oublie les techniciens de l’ombre. La réussite de S. Berlusconi tient aussi à sa capacité à acheter les savoirs nécessaires, s’il ne les trouvait pas dans son propre groupe économique (Fininvest, Médiaset).

Sur l’avenir, l’historien avoue sa perplexité : dans la mesure où toute l’époque repose sur le personnage même de S. Berlusconi, pour des raisons purement biologiques tenant à l’âge de ce dernier, elle est nécessairement plus proche de sa fin que de son début. En même temps, les facteurs de berlusconisme lui semblent encore bien en place, faute aussi d’alternative à ce consumérisme du présent éternel. Une nuance cependant : les technologies de « modernisme réactionnaire » dont use S. Berlusconi sont sans doute parfaitement adaptées à l’ère de la télévision comme source privilégiée d’informations politiques (comme le montre l’auteur citant une recherche du CENSIS datant de 2009 qui confirme cette prééminence bien connue), mais quid des nouvelles générations italiennes élevées dans l’époque Internet? Pour prendre un exemple, lors de la récente décision de la Cour de cassation italienne sur le procès Mills, cette dernière a exonéré de peine l’ancien avocat de S. Berlusconi pour prescription des faits qui lui sont reprochés. Le journal de la première chaîne italienne, le TG1, a présenté cette situation comme une décision d’absence de culpabilité de Mills. Les journaux de la presse écrite, quand ils sont indépendants de  S. Berlusconi, ont donné la bonne version. La presse internationale aussi. Et, bien sûr, Internet s’est rempli de la bonne version. Une large part du contrôle de S. Berlusconi de l’opinion résidait dans sa maîtrise, directe ou indirecte, des télévisions faisant l’opinion, la situation est en train de changer avec l’apparition d’un autre média, Internet. Il n’est pas étonnant que le présent gouvernement S. Berlusconi veuille soumettre à autorisation préalable tout site Internet diffusant des vidéos. Le pouvoir ne craint pas tant les gens qui lisent sur Internet (toujours minoritaires dans la population adulte comme les lecteurs de journaux et sans doute pour la plupart liés à une vision du monde bien établie), que les gens qui regardent grâce à Internet et qui, par la force de l’image animée, pourraient découvrir bien des choses. La forme de « modernisme réactionnaire » que représente le berlusconisme saura-t-il inventer les technologies nécessaires pour se survivre dans cette nouvelle situation, la seule répression constituant un aveu d’échec? A en juger par les performances de ses alliés et concurrents, aucun homme politique n’est prêt à assumer pleinement cette phase 2.0 de la politique.

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