L’Euro, la Grèce et nous…

La situation grecque ne s’est guère éclairée depuis un mois. Les dirigeants de l’Union européenne promettent de l’aide au cas où, mais, comme au poker, il faut espérer que les spéculateurs ne paieront pas pour voir quelles cartes ont vraiment en main les partenaires de la Grèce  pour lui venir en aide.  N. Sarkozy se montre plus  sûr de lui que jamais dans cette affaire, espérons sincèrement qu’il ne bluffe pas. Ces jours-ci, d’aucuns évoquent l’idée d’un « Fonds monétaire européen », mais, vu les délais de mise en œuvre de toute décision institutionnelle européenne, la présente crise grecque sera finie d’une façon ou d’une autre avant que ce « machin », quelque  soit  sa nature exacte (nouvelle institution? nouveau rôle d’une ancienne institution? version révisée du ‘Pacte d'(in)stabilité et de (dé)croissance?’) soit en mesure de fonctionner.  Si tempête il y a dans une semaine ou dans quelques mois, il faudra faire avec les moyens du bord – ou, avec le FMI, ce qui sud-américaniserait l’Europe du sud… Pendant ce temps, les économistes les plus distingués de la planète se livrent à une sorte de « concours Lépine » (cf. ce point de vue qui peut faire office de résumé des épisodes précédents et où l’on remarquera l’importance des mésaventures argentines), dont les attendus sont les suivants :

a) étant donné que la Grèce doit emprunter en Euros pour faire tourner au jour le jour sa machine étatique, parce que ses dépenses publiques et ses rentrées fiscales sont très durablement en désaccord (évasion fiscale, clientélisme, militarisme, etc.), et qu’au delà des mesures d’urgence à prendre (combattre l’évasion fiscale, la corruption, le clientélisme, etc.), les déséquilibres budgétaires de la Grèce s’expliquent par une perte de compétitivité de l’économie grecque;

b) étant donné  par ailleurs que la Grèce se trouve insérée dans une monnaie commune, l’Euro, dont le niveau de change est déterminé par des variables hors de son contrôle direct, et ce à un niveau de prix nominaux internes (salaires, rentes, loyers, etc.) incompatibles avec le maintien de sa compétitivité internationale  sur les différents marchés où la concurrence s’exerce par les prix (par exemple, entre un séjour à Santorin/ Grèce et un séjour à Dubrovnik / Croatie vous choisissez quoi?);

que faire pour sauver le « soldat Ulysse »?

Le plus évident, le plus classique, serait de dévaluer la monnaie grecque, soit en laissant faire les marchés qui s’en chargeraient tous seuls en régime de change flexible si la drachme existait encore (comme cela a été fait par exemple pour la Grande-Bretagne ces temps-ci), soit en annonçant une modification du taux de change en régime de change fixe vis-à-vis des principales monnaies (avec l’aide du FMI version années 1950/1960). On peut discuter  sur les avantages et les inconvénients d’une telle situation de dévaluation,  sur le type de spécialisation dans la division internationale du travail qu’elle renforcerait si elle avait lieu (finalement, c’est super sympa Santorin, et l’ouzo n’y est pas cher…), mais c’est sans doute là   un moyen de relancer la machine économique, et, du coup, de faire augmenter les ressources fiscales (à niveau d’évasion fiscale  stable). Un petit coup de pouce du FMI ne serait bien sûr pas malvenu. Cette solution classique n’est autre que celle qu’ont appliqué la Hongrie et la Roumanie, en laissant filer leur monnaie par rapport à l’Euro.

Que fait-on quand on ne peut vraiment pas dévaluer sa monnaie pour regagner de la compétitivité? Je le répète : il est impensable que, dans l’état actuel du droit européen, la Grèce ou tout autre pays de la zone Euro s’extraient de cette dernière sans devoir sortir en même temps de l’Union européenne. A l’impossibilité légale, j’ajoute l’impossibilité partisane. Pour l’instant, tous les pays de la zone Euro susceptibles de la quitter (les fameux « PIGS » ou « PIIGS » selon qu’on y met l’Italie ou non) sont gouvernés par des partis ou des coalitions de partis, qui ont lié leur destin à l’existence même de l’Union européenne (il n’y a en effet qu’en Italie que la Ligue du Nord  participe à la coalition comme junior partner tout en n’ayant pas son brevet d’européanisme en règle). On peut sans grande crainte de se tromper parier que cela sera encore le cas dans le futur proche. Pour quitter la zone Euro, il faut sortir de l’Union européenne : quel parti grec peut exprimer une telle volonté radicale? Sûrement pas l’un des deux grands partis de gouvernements, le sortant, « Nouvelle Démocratie », ou l’entrant, le PASOK, respectivement membres  du PPE et du PSE. Pour organiser politiquement la sortie de l’Euro et donc de l’Union, il faut imaginer une montée en puissance, soit de l’extrême-gauche,  soit de l’extrême-droite. C’est bien sûr possible à terme, mais avant que l’un de ces extrêmes domine la vie politique grecque au point de déterminer un tel choix, on aura dû trouver une autre solution que la sortie de l’Euro pour sauver le « soldat Ulysse ».

Comme on ne peut pas sortir,  on doit inventer une politique interne revenant au même effet de baisse du prix relatif des produits et services produits dans le pays par rapport à ceux de ses concurrents/partenaires, à savoir qu’il faut appliquer la méthode allemande (ou chinoise si l’on élargit le regard). A l’occasion de la crise grecque, des commentaires reprennent une antienne déjà bien entendue en France depuis une demi-décennie sur le fait que les  dirigeants allemands en place ont choisi une voie bien peu coopérative depuis 15 ans au moins.  Heiner Flassbeck, un ancien responsable politique allemand, travaillant actuellement pour la CNUNED à Genève, l’a rappelé clairement dans un article récent qui reprend des éléments désormais bien connus. Depuis les « folles années » de la réunification, le principal pays de l’Eurozone  s’est orienté vers une politique de limitation radicale des coûts salariaux, et a réussi de ce fait à mettre en difficulté ses partenaires commerciaux européens. Il faut bien avouer que nous Français n’avons rien à répondre sur le plan de la morale à ce choix drastique dans la mesure où nous avions inventé la « désinflation compétitive » dans les années 1980 pour regagner de la compétitivité sur cette même Allemagne. La stratégie allemande a été une réussite extraordinaire du point de vue de la compétitivité du « made in Germany » dans le monde, et encore plus dans la zone Euro, mais,  si l’on regarde l’évolution sociale de l’Allemagne que ce choix a entraîné, on se dit que décidément, « Dieu est français ». En gros, cette compétitivité de l’Allemagne s’est payée sur le salariat allemand et ses franges « assistées » – on en arrive en fin de course à une Cour constitutionnelle  allemande qui s’inquiète du niveau « indécent » de l’aide sociale dans un pays censé représenter le cœur du « modèle social européen ».  Non moins significativement, l’Allemagne, c’est le pays où l’une des plus grands chaînes de magasin, symbole de la consommation de masse des années du miracle économique des années 1950-1960, disparait sans phrase et surtout sans repreneur, un peu comme si  la FNAC faisait faillite faute de clients .

Quel rapport avec la Grèce? Eh bien, le « concours Lépine » des économistes semble vouloir faire échapper la Grèce à la solution « germanique », du moins dans sa forme  originelle. L’un d’entre eux, Martin Feldstein, a suggéré le 17 février dans le Financial Times une « mise en vacances » de la Grèce par rapport à l’Euro : pour les paiements internes, on introduirait une nouvelle monnaie, qui se dévaluerait par rapport à l’Euro, mais on garderait l’Euro pour les paiements externes, ce qui voudrait dire sortir sans sortir, tout en pouvant revenir une fois qu’on aurait réajusté tous les prix à un niveau compatible avec la compétitivité du pays. Cela me parait pour le moins folklorique, et tellement peu en accord avec les traités européens et les réalités de la vie économique qu’on se demande comment une personne informée peut avoir de telles idées.

Pour ma part, je manque d’imagination. Je suppose plutôt que les mesures d’ajustement fiscal qui ont déjà été annoncées (diminution du traitement des fonctionnaires, hausse de la TVA et de diverses taxes, etc.) et celles qui suivront vont nécessairement provoquer une diminution de la demande  de la part des consommateurs grecs, donc une augmentation du chômage en Grèce favorable à une contraction des revenus du travail par diminution des salaires des nouveaux embauchés. Dans un premier temps, avec toutes les hausses d’impôts indirects en cours, le tourisme devrait lui aussi pâtir (non, cet été, Santorin, finalement c’est trop cher… tu as vu leur taxe sur l’ouzo…) La Grèce semble condamnée à regagner sa compétitivité perdue par un ajustement nominal des prix exprimés en euros. Or on sait depuis Keynes et les expériences des années 1930 en ce sens dans les pays européens  les plus développés  qu’une telle réduction s’avère très difficile à mettre en œuvre, a priori extrêmement conflictuelle : les salariés en place se battent en effet plus facilement pour refuser des baisses nominales de salaires que  pour contrer des baisses réelles de pouvoir d’achat amenées par une dévaluation faisant augmenter les prix à la consommation – même si, contrairement à ce que croyait Keynes, l’illusion monétaire s’évanouit de plus en plus rapidement à mesure que les salariés et leurs représentants ont compris la manœuvre de contournement.

Les économistes semblent considérer qu’il est difficile dans le cas général de baisser d’un coup les salaires nominaux. Pour ma part, je pense que cette situation, très années 1920/30, n’est pas universelle dans l’Europe contemporaine. La situation grecque peut en effet être comparée avec la situation de la Roumanie.  Comme on le sait, ce pays fait partie avec la Hongrie et la Lettonie des pays de l’Union européenne qui ont eu droit à une intervention du FMI en bonne et due forme.  Comme la presse l’a dit ici, le plan imposé par le FMI a débouché sur des réductions drastiques de salaires dans le secteur public ; ce qui a été beaucoup moins dit de ce côté de l’Europe, c’est que le secteur privé roumain  a embrayé sur les mesures d’austérité salariale du public et ne s’est pas gêné pour donner le choix à ses salariés entre la porte et des baisses radicales de revenus (souvent d’ailleurs par suppression de la part occulte de ce dernier, ou plus légalement de toutes les primes s’ajoutant au salaire de base). Cela n’a pas été une mesure générale qu’aurait promue le patronat roumain, mais un ajustement spontané des revenus versés en fonction du maintien de la viabilité économique des entreprises.  Certains salariés du privé ont ainsi pu échapper à cette baisse drastique de leur revenus. Or, face à cette déflation salariale, a-t-on vu un vaste mouvement de protestation en Roumanie? Les syndicats y sont tellement faibles, y compris dans le secteur public, que ce réajustement s’est fait jusqu’ici sans grandes protestations. Je connais moins les cas irlandais et lettons, mais j’ai bien l’impression que, pour l’instant, la déflation salariale y suit son cours. Il est vrai  sans doute avec plus de réactions syndicales en Irlande qu’en Lettonie. Un ministre de ce dernier pays suggérait que ses compatriotes, licenciés ou mis à la retraite, résisteraient à la crise en se réfugiant à la campagne pour assurer leur auto-subsistance…

J’ai l’impression qu’une variable proprement politique doit donc être introduite dans le raisonnement des économistes : le rapport de force entre salariat et employeurs est-il tel qu’on puisse viser la « dévaluation interne » par un coup de force sur les salaires nominaux? En Allemagne, ce coup de force a bel et bien eu lieu sur la durée de plus d’une décennie, en Roumanie, en Irlande et en Lettonie, il a fallu à peine quelques mois, et en Grèce, combien de temps faudra-t-il?

J’ajouterai un élément à ma réflexion: la flexibilité des autres prix que les salaires. La réflexion à la Keynes insiste surtout sur la rigidité (politique) à la baisse des salaires nominaux. Le cas allemand me semble particulièrement remarquable par l’absence d’envolée sur la dernière décennie des prix de l’immobilier, et, par conséquent, des prix du logement.  Revenus salariaux et prix de l’immobilier ont stagné de concert. Ajoutons-y la performance de la distribution « low cost » dans ce pays (les Lidl, Aldi, et Cie). On comprendra qu’une des raisons cachées de la déflation salariale allemande (ou de la quasi-stabilité des coûts salariaux sur la dernière décennie) n’est autre que le maintien du coût de l’entretien de la force de travail à un niveau compatible avec une vie encore supportable malgré tout pour les petits salariés allemands. En Roumanie, le faible prix de la nourriture non transformé, le nombre de propriétaires dans la population en raison des privatisations post-communistes, le lien maintenu à la campagne par beaucoup de gens, explique aussi que la société tient pour l’heure le choc – pour l’instant, les plus en difficulté sont les personnes qui se sont endettées en euros pour acheter un bien. Qu’en est-il en Grèce de cette flexibilité à la baisse des autres prix que les salaires?

Avant la présente crise, à l’occasion d’émeutes d’une partie de la jeunesse hellénique, on avait déjà pu lire bien des choses sur la « génération des 700 euros », à savoir ces jeunes se plaignant (à juste titre) d’être au salaire minimum grec malgré quelques études supérieures et d’être soumis à une situation de précarité durable rendant impossible toute projection dans l’avenir. Ils sont l’équivalent exact de la « génération des 1000 euros » en Italie – notons qu’en France, un terme ad hoc n’a pas (encore) été inventé. La logique macroéconomique, si j’en crois les partisans d’un ajustement pour regagner de la compétitivité, voudrait qu’ils soient payés encore moins (entre 10 et 30% de moins selon ce que j’ai pu lire) tout en payant plus de taxes indirectes diverses pour participer comme tous les consommateurs présents sur le sol grec au renflouement de l’État. Or, jusqu’à récemment, le fait que les nouveaux entrants sur le marché du travail grec aient été plutôt mal payés n’a pas engendré une baisse du coût de la vie… La situation risque donc d’être insupportable pour de nombreux (jeunes et moins jeunes) travailleurs grecs… Il y aura sans doute pas mal de barouf, mais rien de plus.

En quoi tout cela nous concerne-t-il? On l’aura peut-être compris : dans la mesure où tous les pays européens en crise semblent vouloir continuer au grand jeu « moins compétitif que moi tu meurs », les dirigeants français risquent rapidement d’être eux aussi incités à faire preuve d’encore plus de « rigueur » et à vouloir regagner de la compétitivité via une baisse (supplémentaire) des coûts salariaux. Cela ne changera pas beaucoup la vie de millions de salariés qui sont habitués à ce refrain depuis longtemps, mais la perpétuation de la logique baissière devrait inciter à aller un cran plus loin.

On pourrait aussi imaginer que les dirigeants allemands abandonnent la deflating machine qu’ils ont installée au cœur de la zone Euro et que les dirigeants européens s’accordent sur une politique économique européenne qui tienne compte de cette impasse collective en tenant compte des intérêts autrement compris de tout le monde, mais j’en doute.

Ps. J’ai d’autant plus de raisons de douter que je viens de lire qu’une agence de notation avait exprimé l’attention de dégrader la note française si notre gouvernement ne faisait pas plus d’efforts budgétaires (espérons que le recul de l’âge de la retraite suffira…), que le cher Trichet vient de réclamer une rigueur budgétaire accrue pour tout le monde, et ce dès 2011 (c’est Sarkozy qui va être content… et sa réélection alors!), et que certains se lâchent dans des propos explicites : Martin Hutchinson (relayé par ReutersBreakingViews/le Monde du jeudi 11 mars 2010): (à propos du Fonds monétaire européen), « Un principe clé serait celui de la conditionnalité des prêts : l’argent ne serait versé qu’aux pays réduisant de façon draconienne leur secteur public, les retraites, les dépenses de santé et plus généralement les salaires ». Sic. Il est vrai que le bonhomme est un banquier converti au journalisme financier… voir sa biographie résumée. Au moins semble-t-il la cohérence même.

Publicités

4 réponses à “L’Euro, la Grèce et nous…

  1. Il va falloir maintenant se poser sérieusement la question de la « demande globale » dans un monde (occidental) où les gens voient leurs salaires nominaux stagner ou baisser, leur capacité d’emprunt réduite, et le soutien de l’Etat en baisse du fait d’un endettement public jugé insoutenable (d’où un charcutage dans les dépenses, notamment les salaires des fonctionnaires et un coup de massue dans les impôts notamment la TVA).
    C’est bien joli de vouloir produire à tout va en cherchant à être toujours plus compétitif, mais encore faut-il qu’il y ait des gens capable d’acheter. Si le modèle allemand a « fonctionné », c’est parce qu’il y a eu des Français et des Italiens pour acheter. Si tout le monde se saigne pour exporter, va-t-il encore rester des gens capables d’importer ?
    Quoique finalement c’est peut-être comme ça qu’on arrivera à la décroissance et qu’on sauvera la planète…

  2. @ Simon : bonne remarque, c’est ce que certains ont appelé le problème du « consommateur en dernier ressort ». Il se trouve que ce dernier a été sur les dernières années en Occident, un individu plutôt mal payé, mais à l’endettement facilité, comme le fameux « consommateur américain ». Les politiques actuelles en Europe ne vont pas en tout cas dans le sens de favoriser le consommateur en dernier ressort…

  3. Dire que c’était déjà comme ça il y a un an et demi.

    Après les banques en 2008, maintenant ce sont les états et le banques, le point positif c’est que ça ne pourrait pas être pire, si ^^ ?

    • @ Vassilis : effectivement, quand je me relis, j’ai bien peur de ne pas avoir grand chose à changer aux propos tenus en… 2010. Les dirigeants persistent joyeusement (enfin sans faillir tout au moins) dans leur ligne… Austérité pour tout le monde, et vogue le navire sur les rochers de la dépression!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s