Calendes européennes.

La semaine dernière a vu apparaître une nouvelle expression dans le vocabulaire politique français : « remettre quelque chose aux calendes européennes ». Formé sur le bien connu « remettre quelque chose aux calendes grecques » pour dire que quelque chose n’aura jamais lieu, il a été immédiatement utilisé lorsque N. Sarkozy a annoncé la semaine dernière qu’il abandonnait la taxe carbone « dans un seul pays » au profit de  son application  en Europe et/ou aux frontières de l’Europe.

Tous les commentateurs y ont vu un abandon pur et simple de l’idée. La presse s’est remplie de verbatim de petits contribuables réjouis par la nouvelle. La Présidence a bien explicitement indiqué par la suite que ce n’est que partie remise, qu’au mois de juin de cette année, la Commission européenne ferait une proposition en ce sens; or le Président de la Commission européenne s’est montré plutôt embarrassé quand la presse l’a interrogé à ce propos. En effet, en tout état de cause, comme dans l’Union européenne, la fiscalité est, même avec le Traité de Lisbonne, un domaine dans lequel la règle de l’unanimité prévaut. Le Conseil européen de la semaine dernière a bien pu accepter que la Commission européenne réfléchisse à un texte sur ce sujet, il reste que la probabilité que quelque proposition que ce soit de taxe carbone faite par la France, via la Commission (elle-même un filtre puissant aux diktats français en la matière), soit adoptée en l’état est infime, sauf à choisir dès le départ un plus petit dénominateur commun qui portera sur quelque chose ayant trait à la taxe carbone, mais  si minuscule qu’il  ne gênera vraiment personne… La manœuvre présidentielle est toutefois habile en renvoyant le blâme en cas d’échec (probable) sur l’Union européenne. Du genre, en 2012, « désolé parmi mes promesses de 2007, je n’ai pas pu faire la taxe carbone, car nos partenaires n’en ont pas voulu »… L’opposition n’aura alors qu’à rappeler le cas de la Suède qui possède une taxe carbone… et conserve une industrie.

Ce qui m’intéresse pour ma part dans cette affaire, c’est la verbalisation croissante parmi les commentateurs du fait que l’Union européenne est incapable de prendre les grandes décisions qu’elle pourrait prendre (sur le papier). Des « calendes européennes » en somme, un horizon indéterminé. Un peu comme jadis on disait qu’on créait une commission pour enterrer un problème.

La même semaine, lors du Conseil européen, les dirigeants européens ont pourtant précisé leur plan d’aide d’urgence à la Grèce, et, en général, à tout État de la zone Euro  qui viendrait à se trouver en difficulté financière extrême. Là, au moins, une décision a été prise, mais quelle décision! Une belle illustration du consensus obligé à l’européenne : la caricature du « Coupons la poire en deux! », « Embrassons-nous, Folleville! »,  et surtout reparlons plus tard des choses qui fâchent. Si j’ai bien compris, suite à une décision unanime de la collectivité des pays de l’Euro, on s’entraidera  par des prêts bilatéraux pour les deux tiers et, pour un tiers et surtout pour l’expertise « réductrice de têtes »,  on fera appel à l’aide du FMI. Jean-Claude Trichet lui-même a trouvé selon la presse la recette bien saumâtre, et a déclaré que les dirigeants nationaux « prenaient leurs responsabilités » – terme choisi pour dire que ces derniers ont fait une énorme bourde pour rester poli au regard des objectifs de l’Euro, mais qu’il n’avait pas la capacité d’empêcher seul cette erreur.

Jusqu’à preuve du contraire, l’Euro a avait, en dehors de ses vertus (supposées?) proprement économiques, un objectif « fédéraliste », à savoir d’être l’embryon d’une puissance nommée Europe. Or ce compromis revient à admettre que l’Union européenne est encore loin d’être une puissance un peu unifiée autour d’un « intérêt général européen ». Certes, deux tiers des prêts (ou en tout cas une majorité) seront bilatéraux – mais le FMI interviendra bel et bien dans la bergerie de l’Euro. Le FMI sera-t-il ensuite dans la foulée autorisé à aider la Californie?   Il est vrai que cet organisme avait déjà aidé la Lettonie, la Hongrie et la Roumanie. Cela encouragera peut-être à terme une prise de conscience de leur sort commun entre les populations ainsi (mal) traitées, mais il reste que l’Union se démontre aux yeux du monde  à cette occasion incapable de protéger en son cœur même son « intégrité symbolique », et surtout de sortir des schémas prévus lors du Traité de Maastricht .

En effet, ce compromis insiste lourdement sur le respect des critères issus de ce traité. Voir le communiqué de presse des chefs d’État et de gouvernement en date du 25 mars 2010, qui semble plus qu’explicite. Le « gouvernement économique » qui se renforce ainsi semble surtout un rappel selon lequel  tous les pays de la zone Euro  – et de l’Union européenne en général  – doivent  suivre la voie de la rigueur et de l’ajustement structurel. Interviewé par le Monde, Jean-Paul Fitoussi lit la décision de la semaine dernière de cette manière. (Il est regrettable que cet interview ne soit pas passé dans la version papier du quotidien). Sur un autre bord idéologique, notre collègue Dominique Reynié sur le site de « Toute l’Europe » tire une conclusion semblable : « Ce que je crois très important, c’est qu’à partir de maintenant un message est adressé à tous les Etats membres de l’Union, et ce message est que, s’ils ne veulent pas se retrouver dans une situation comme celle-ci, qui est quand même une situation très inconfortable pour les Grecs [ admirons l’euphémisme!], il faut prendre des mesures nationales dès maintenant de rigueur, d’économie, en tout cas d’équilibre des finances pour éviter une dégradation de ce type. » Opposant l’Europe laxiste et l’Europe rigoureuse, D. Reynié parie pour une prédominance à terme de la vision rigoureuse, qui ne suppose une solidarité d’autrui qu’après avoir tout tenté pour s’aider soi-même.

Comme l’affirme d’entrée le communiqué de presse des chefs d’État et de gouvernement, « Nous réaffirmons que tous les membres de la zone euro doivent mener des politiques nationales saines conformes aux règles agréées. » La conclusion est de la même encre : « Pour le futur, la surveillance des risques économiques et budgétaires et les instruments de leur prévention, y compris la procédure pour déficit excessif, doivent être renforcés. En outre, nous devons disposer d’un cadre robuste pour la résolution des crises, respectant le principe de la responsabilité budgétaire de chaque État membre. »

Ce qui veut dire en pratique qu’on réaffirme la conception du Traité de Maastricht et du Pacte de stabilité et de croissance selon laquelle chaque pays européen constitue une case séparée des autres qui doit gérer seule les chocs économiques qui la frappent. Le communiqué de presse cité précise même que l’aide d’urgence ne doit pas être une trop bonne affaire pour celui qui serait aidé ni une trop grande charge pour les Etats prêteurs puisque « Les taux d’intérêt seront non concessionnels, c’est-à-dire qu’ils ne contiendront aucun élément de subvention. » Cependant, si tous les pays européens se mettent à la diète (sur la moyenne durée comme l’Allemagne, sur le modèle thérapie de choc auto-infligée à l’Irlandaise, ou imposée de l’extérieur par le FMI comme pour la Hongrie, la Roumanie et la Lettonie), le risque devient patent d’aboutir à une atonie généralisée de la demande (interne) en Europe. Comme le déclare J. P. Fitoussi, « Le plus tragique, c’est que le signal est désormais donné pour que tous les pays conduisent une politique budgétaire restrictive, il va y avoir contagion de la rigueur, car cette affaire s’est produite au plus mauvais moment, alors que nous sommes encore en pleine crise. » Et j’ajouterais qu’en plus, les agents économiques, qui en ont les moyens, vont anticiper sur cette rigueur à venir en épargnant plus s’ils sont salariés, ou en n’investissant pas pour satisfaire les consommateurs européens s’ils sont entrepreneurs…

J. P. Fitoussi, en bon néo-keynésien, suggère que l’Union européenne se dote d’instruments budgétaires au niveau central permettant de faire une politique communautaire contra-cyclique. Prudemment, il suggère d’accroître un peu le budget européen à partir de son niveau de 1% du PIB européen. De toute évidence, ce n’est pas du tout le chemin qui va être emprunté.  Il est sans doute totalement impraticable vu l’état des opinions publiques. On s’oriente plutôt vers un « Pacte de stabilité et de croissance ter » (après la version 1997 et la version 2005). Quant à la croissance créatrice d’emplois, elle est toujours censée revenir grâce à des politiques adéquates du côté de l’offre (flexibilité des marchés du travail, innovation, formation, réductions du périmètre de l’État prédateur,  réformes des retraites, etc.).

Le moins que l’on puisse dire est que cette crise confirme que l’Union européenne n’est pour l’heure qu’une « copropriété », plus ou moins bien gérée, et, en aucun cas, une « communauté ». Il n’existe aucune volonté  fédéraliste de la part des dirigeants de penser l’Union comme un tout avec une vision globale du territoire européen… Ce n’est peut-être pas  le seul fait de l’indolence grecque  si la Grèce, isolée au fond des Balkans, a plus de difficulté à profiter de la mondialisation que les Pays-Bas.  D’après l’enquête par sondage de la Fondapol sur les opinions des Allemands, Britanniques, Espagnols, Français, et Italiens, face à la crise grecque (qu’il faut vivement remercier de cette initiative d’utilité publique), ils suivent largement en cela leur mandants : les sondés allemands et britanniques sont aux trois quarts opposés à une aide de leur pays à la Grèce, les sondés les plus favorables à une aide se trouvent parmi les (futurs) possibles aidés (Espagnols, Italiens, Français). Idem pour l’idée d’un nouvel impôt européen qui ne séduit qu’une petite majorité d’Espagnols et d’Italiens, mais dont l’idée révulse Britanniques, Français et Allemands.

Une seule vraie lueur d’espoir : tous les sondés sont majoritairement inquiets pour la dette de leur pays et pour les retraites; quand on leur demande où il faudrait couper dans les dépenses publiques (question 7, voir résultats page du 10 du rapport en version longue), il est intéressant de voir que la défense arrive très largement en tête, sauf chez les sondés britanniques, et viennent ensuite les aides aux entreprises. Inversement, 1 ou 2% des sondés dans chacun de ces pays voudraient couper dans les retraites, 2 à 4% dans l’éducation, la santé et la police… Comme en plus, les sondés, quelque peu contradictoirement, seraient prêts à transférer des prérogatives à l’Union européenne si cela faisait faire des économies… on entrevoit une solution élégante, à savoir supprimer les armées nationales au profit d’une armée européenne (cette solution avait été évoquée il y a quelques années par l’économiste français Pierre-Cyril  Hautcoeur pour faire d’une pierre deux coups : renforcer l’Europe politique et créer de fait un budget stabilisateur automatique au cœur du système européen).

En tout cas, comme le laisse entrevoir D. Reynié dans son commentaire, au vu de telles données, l’Europe-puissance (militaire) semble à enterrer de suite.  B. Obama a raison de tenir les Européens pour quantité négligeable.  Pour en revenir aux Grecs dont tout ce pataquès est parti, le plus simple à tout prendre ne serait-il pas de leur suggérer que, pour faire vraiment des économies, ils suppriment leur armée et arrêtent d’acheter des armements à leurs voisins de l’ouest européen… en se fiant à une armée européenne à créer pour assurer leur sécurité. Mais, là encore, c’est parler de calendes européennes.

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2 réponses à “Calendes européennes.

  1. On pourrait dire au fond que l’Allemagne par sa politique (soi-disant vertueuse) répond à la crise par une forme de protectionnisme, comme après la crise de 1929. A la différence du protectionnisme des années 1930, la réponse a cette fois été enclenchée avant la crise (les mesures du gouvernement Schröder précédaient 2008), et, de ce fait, les autres pays européens ne peuvent pas répondre à l’Allemagne par le protectionnisme.

    Ainsi, si le protectionnisme est une mauvaise chose, puisqu’il plonge dans la crise les autres pays pour sauver le sien, l’Allemagne n’est pas très vertueuse. Surtout que cela se fait sur le dos de ses salariés.

    Mais en même temps…. On dit qu’il y a un problème de la demande, et que les consommateurs empruntent pour acheter plutôt qu’être payés justement. Il faudrait donc revenir à Keynes et favoriser la demande et les déficits.

    Mais, selon Keynes, les déficits sont bons en temps de crise et les excédents sont nécessaires en temps de croissance. Aujourd’hui, on traduit cela par: équilibre en temps de forte croissance (fin des années 1990), déficit en-dessous de la barre des 3% en temps de faible croissance (début des années 2000) et gros déficits en temps de crise.
    Cela n’est pas très raisonnable, et on peut toujours critiquer la BCE d’encourager à des politiques pro-cycliques, mais ce sont avant tout les Etats qui sont pro-cycliques en refusant de faire des excédents par beau temps.

    Quelle réponse apporter au dilemme (d’autant plus que si on veut désendetter l’État, on endettera les citoyens à la place), à part la suppression du « bouclier fiscal » (suppression dont je suis bien sûr partisan) ? Les thèses de F. Hollande là-dessus me semblent intéressantes

  2. @ champagne : vous avez partiellement raison sur le déficit « autorisé » à 3% maximum en temps de forte croissance, mais cela correspond à l’idée de stabiliser (ou de diminuer) le ration Dette/PIB. Si le pays devient plus riche, il peut emprunter plus au nom de l’État.

    Par ailleurs, il y a eu des Etats européens comme l’Irlande qui, avant la crise, affichaient des excédents budgétaires… sauf que lorsque la crise vint, leur dette publique a explosé encore plus qu’ailleurs. En effet, les rentrées fiscales massives qui expliquaient cet excédent étaient dues à une économie dopée par un taux d’intérêt réel faible (taux de la BCE fixé pour tout le monde dans la zone Euro – inflation sur le prix des biens et des services dans le pays considéré, égal ou inférieur à zéro). Quand cela se retourne, c’est le château de cartes – l’Irlande vient encore hier d’annoncer un énorme plan de sauvetage de ses banques privées ou ex-privées au frais du contribuable… Idem dans une moindre mesure pour l’Espagne.
    Bref, la règle consistant à être budgétairement prudent en temps de vaches grasses dépend dans son succès de la manière dont la croissance est obtenue.

    Pour le dilemme évoqué, il s’agit donc d’abord d’avoir une croissance fondé sur une conquête régulière de marchés solvables plutôt que sur une spéculation quelconque sur un actif. Ensuite, il faut probablement redistribuer beaucoup plus en taxant tous les comportements à conséquences sociales et environnementales négatives (par exemple, usage abusif de l’espace rural, alors que des milliers de friches industrielles existent).

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