La brise de gauche ne passe pas les Alpes…

Les élections régionales italiennes de cette année constituent une étape supplémentaire dans le chemin de croix du centre-gauche italien. Sur 13 régions en jeu, le score finit à 7 à 6 pour le centre-gauche, victoire apparente donc, mais cela ne doit pas cacher l’océan de difficultés qui se profilent pour la gauche.

Premier point : une partie des électeurs se sont abstenus (+8% d’abstention par rapport à 2005), mais il n’est pas dit que cette abstention ne soit pas venue des électeurs proches de l’opposition. Plus encore, dans certaines régions, apparaissent des dissidences « anti-partis »,  avec les listes du « Mouvement Cinq Etoiles » de l’humoriste entré en politique, Beppe Grillo.  Elles témoignent de fait d’une dissidence au sein même de l’électorat susceptible de voter pour l’opposition. L’une d’entre elle fait même perdre avec ses 4% une région, le Piémont, pourtant gagnable par la gauche alliée aux centristes de l’Union du centre (4% aussi). En Emilie-Romagne, région conservée par la gauche, ce mouvement né d’abord sur Internet ne fait pas moins de 7%! La critique de masse de tous les partis politiques, surtout ceux de gauche à dire vrai, correspond à l’incapacité de la gauche d’incarner une opposition crédible. Le centre-gauche a gouverné le pays sur une ligne « sociale-libérale » d’adaptation aux contraintes européennes, entre 1996 et 2001, puis, très brièvement, en 2006-2008, elle en paye sans doute encore aujourd’hui le prix face à une droite qui prend bien soin depuis 2006 au moins d’apparaître comme finalement plus « protectrice » qu’elle. Le camp qui l’emporte dans la droite représente d’ailleurs avec la « Ligue du nord » la ligne la plus défensive des intérêts des seuls Italiens (du nord) dans tous les domaines (immigration, économie, sécurité, culture, etc.).

Second point : les défaites de la gauche s’effectuent dans un contexte où  vraiment tout a été dit depuis un an sur Silvio Berlusconi. Récemment, sont sortis dans la presse des écoutes téléphoniques le montrant en train de faire pression sur les autorités compétentes de la RAI et de l’équivalent local du CSA pour faire interdire d’antenne un opposant médiatique historique…  De fait, avec ce qu’on a appris via les médias italiens sur S. Berlusconi & Cie, il y avait sans doute matière à faire démissionner les 26 autres chefs de gouvernement de l’Union européenne…  et le Très Saint Père en prime. Mais, malgré tout cela, l’Église catholique italienne a presque officiellement appelé à voter pour son camp (au nom de la « défense de la vie »); S. Berlusconi a pu intervenir massivement dans les télévisions, publiques et privées, à la veille du vote, après que son camp politique a fait tout bonnement interdire toutes les émissions de débat politique dans les semaines précédents les élections en retournant une loi adoptée par le centre-gauche à son profit, et il a donc réussi après avoir organisé un grand meeting de soutien à Rome « au nom de l’amour contre la haine » (sic) un dernier effort de mobilisation contre « les communistes », « les juges rouges », les « médias », etc., le tout presque comme d’habitude malgré le poids des casseroles et des … ans, qu’il traine de plus en plus visiblement. Son parti a certes perdu des voix par rapport aux Européennes de 2009 et encore plus par rapport aux élections politiques de 2008, et, dans le nord du pays, son allié de la Ligue du Nord semble bien le phagocyter, mais, à ce stade, réussir à gagner des régions tient littéralement du miracle. Je n’évoque même pas ici les difficultés de l’économie et de la société italiennes – qui font apparaître par comparaison les gros ennuis de notre pays comme une promenade de santé.

Troisième point : les régions perdues par le centre-gauche le sont le plus souvent à juste titre vu le désastre de la gestion de centre-gauche précédente. La Campanie et le Latium avaient perdu en route leurs présidents de région pour cause de scandale (privé ou public), la Calabre voyait se représenter un Président de région avec une dissidence de gauche contre lui, soulignant l’importance de l’honnêteté en politique. CQFD. Le Piémont, où la Présidente sortante n’avait pas fait parler d’elle pour sa mauvaise gestion, sera lui perdu en raison de la montée en puissance d’une dissidence « anti-partisane » de gauche, le « Mouvement Cinq Etoiles ». Ne résistent parmi les régions qui ne sont pas presque automatiquement acquises à la gauche  que la Ligurie au nord (où il n’y avait d’ailleurs pas de liste « Mouvement Cinq Etoiles », et où l’électorat est réputé le plus âgé du pays), et au sud, les Pouilles, où l’atypique Nichi Vendola reste à son poste (largement grâce à sa capacité à réunir toute la gauche, et aussi grâce à une liste autonome de l’Union du centre qui fait prés de 9%). Pour le reste, le centre-gauche conserve des régions qu’elle ne pouvait pas perdre : l’Emilie-Romagne, la Toscane, l’Ombrie, les Marches dans le centre où elle fait fructifier l’héritage du PCI, et la Basilicate au sud où c’est celui de la vieille DC  développementaliste du sud qui la sauve… C’est par comparaison avec les récentes élections régionales françaises les « Alsace » du centre-gauche italien. Perdre ces régions voudrait dire perdre toute espoir de reconquête – mais, même là, des failles sont apparues.

Quatrième point : l’organisation interne de la coalition de centre-gauche se complique de nouveau. Le Parti démocrate, qui était censé dominer lors de sa formation en 2007 largement son camp et qui a déjà perdu quelques pièces depuis l’année dernière, s’étiole dangereusement au profit d’alliés dont aucun n’émerge franchement lors de ces élections régionales. L’Italie des Valeurs d’A. di Pietro, le plus grand des alliés du PD, fait un bon score sans plus, les diverses tendances à sa gauche (« Fédération de la gauche »,  « Gauche, écologie, liberté », « Fédération des Verts », etc. ) existent un peu, mais sans qu’émerge un acteur significatif et avec une nette prédominance de logiques locales.  Dans le camp d’en face, la situation est assez similaire, le grand parti s’affaiblit au profit de ses alliés, mais elle reste bien plus claire : le Peuple de la Liberté diminue son poids dans la coalition au profit d’un allié, la Ligue du Nord, qui augmente sa performance électorale dans ses fiefs (Vénétie, Lombardie et Piémont) et qui fait désormais sentir son influence jusque dans les Marches (6% des voix, là où le « parti du nord du Pô » faisait à peine 1% des voix cinq ans plus tôt…). Quant aux  autres petits  alliés du Peuple de la Liberté, leurs performances respectives sont tellement disparates et localisées qu’elle ne dessinent aucune dynamique déstabilisatrice pour la coalition. Gianfranco Fini doit s’en vouloir d’avoir laissé s’opérer la fusion entre Alliance nationale et Forza Italia lors des élections politiques de 2008, et S. Berlusconi se féliciter encore une fois de son coup de génie du fameux « discours du marchepied » de l’automne 2007.  AN aurait-elle été encore indépendante qu’elle  aurait pu regrouper d’ autres déçus internes du berlusconisme autour d’elle que ceux attirés par la Ligue du Nord…

Bref, les élections régionales italiennes de 2010 sont, vues à l’échelle nationale, une nette défaite pour le centre-gauche italien, contrairement à ce qu’a  prétendu aujourd’hui Pierluigi Bersani, le leader du Parti démocrate, pour essayer de sauver la face. A l’échelle régionale, la gauche peut bien sûr être compétitive, mais, malgré un contexte national tout de même a priori très favorable à une opposition quelconque,  on ne discerne aucun mouvement de fond en sa faveur. Des élections locales partielles, municipales et provinciales, étaient aussi organisées ce week-end, le bilan est tout autant en demi-teinte. Venise, une ville traditionnellement « rouge » dans la Vénétie « blanche », est certes sauvée au premier tour d’un des ministres les moins fréquentables du gouvernement Berlusconi. Lecco, ville située dans ce nord de la Lombardie  où la Ligue du Nord s’est  d’abord affirmée il y a maintenant une vingtaine d’année, est gagnée par la gauche unie au premier tour contre un candidat de la Ligue du Nord, Roberto Castelli, lui aussi ministre, tentant il est vrai de sauver une municipalité où la coalition de droite avait éclatée précédemment. Il existe donc encore quelque chose à faire pour une gauche unie dans le « Nord profond », mais la route y est encore longue.

Du coup, on comprend la remarque d’Umberto Bossi, le leader de la Ligue du Nord, le soir de sa victoire. Il a regretté (encore une fois) que la gauche n’ait pas su être fédéraliste. D’une certaine façon, à regarder son confinement électoral dans quelques régions bastions, le PD pourrait trouver avantage à une fédéralisation poussée de l’Italie, en abandonnant la chimère d’une (re)conquête du pouvoir national. Il faut espérer que le Parti démocrate  repousse cette avance et qu’il cherche résolument une autre politique qui séduirait enfin une majorité d’Italiens.

… …  mais comme il dit la chercher depuis bien longtemps déjà …  …

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5 réponses à “La brise de gauche ne passe pas les Alpes…

  1. (commentaire à censurer)

    Je ne me permets cette remarque que parce que j’apprécie la qualité de votre langue dans vos articles. Et je suis tout à fait conscient de mes limites en la matière.

    Mais… troisième paragraphe, ligne 12, je n’ai pas pu m’empêcher d’être surpris par l’emploi du subjonctif après la locution conjonctive « après que ». Citation:  » après que son camp politique ait fait tout bonnement interdire ».
    Or, même si c’est souvent ignoré, dans notre grammaire, « après que » est suivi de l’infinitif ou de l’indicatif.

    Je peux me tromper (même si je suis assez sûr de moi)

  2. @ champagne : vous avez raison, du moins selon A.V. Thomas, Dictionnaire des difficultés de la langue française, Paris, Larousse, 1956, p. 35. J’ai donc corrigé, mes souvenirs d’école commencent à dater un peu, et ce n’est pas mal de les rafraîchir ainsi.

  3. Bravo pour cet article complet et merci de toutes ses informations.

  4. Sachant que la Ligue du Nord a obtenu deux présidences régionales et plus de 12% des voix, soit le meilleur score de son histoire si la presse dit vrai, est-ce qu’on pourrait imaginer que Bossi réclame et surtout remporte la succession de Berlusconi, une fois l’heure venue (et nous souhaitons tous que cette heure vienne le plus tard, possible, n’est-ce pas ?) ? Et quels sont les rapports de force actuels entre Bossi, Fini et d’autres éventuels candidats à la succession ?

  5. @ Mathieu : Umberto Bossi, en tant que personne, est fortement diminué par son très grave accident de santé de 2004 qui a failli le tuer et l’a laissé handicapé d’une partie du visage; il est plus jeune à l’état-civil que S. Berlusconi, mais un bookmaker les mettrait sans doute à égalité devant la perspective de rejoindre l’éternité dans un délai raisonnable. U. Bossi n’est donc de ce point de vue pas un successeur envisageable. De plus, malgré la proximité des électorats Ligue Nord/PdL, il reste que ce sont deux organisations différentes, avec, d’un côté, un parti à l’ancienne, et, de l’autre, un conglomérat d’anciens partis et de groupes divers, encore mal structuré. Un peu, le vieux RPR d’un côté et l’ancienne UDF de l’autre pour prendre des points de comparaison français. De plus, en cas de décès de U. Bossi, il n’est pas très évident de savoir qui lui succèderait à la tête de son parti.
    U. Bossi, par ailleurs, n’est populaire (du moins auprès d’une forte minorité) qu’au nord du pays; même si les choses ont changé depuis 10 ans avec la participation de la Ligue du Nord au gouvernement depuis 2001 qui n’a pas constitué une rupture radicale pour les régions méridionales et qui a dans le fond rendu le personnage moins inquiétant, il reste pour le moins peu apprécié au sud du pays.

    Pour ce qui est de la succession de S. Berlusconi, tout le monde y pense depuis des (longues) années, mais rien n’avance, bien au contraire, les « jeunes » prétendants à la succession (G. Fini, président de la Chambre des députés, ex-leader d’Alliance nationale, R. Formigoni, réélu pour la quatrième fois président de la Région Lombardie, par exemple) sont eux-mêmes devenus des vieux politiciens plus ou moins « usés, vieillis, fatigués » pour reprendre la formule adéquate. Pour la première fois, S. Berlusconi a évoqué il y a peu l’idée d’une succession à travers un vote au sein des adhérents du « Peuple de la Liberté », tout simplement pour laisser ses chances à tous ceux qui se sentent des prétendants. Personne ne se détache nettement du lot : tout le monde à droite a vécu dans l’ombre de S. B. depuis 15 ans, il n’y a que U. Bossi qui y a échappé, mais, par définition (l’homme du seul nord) et par circonstance (affaibli depuis 2004), il ne peut pas prendre la place du chef. Cela explique un peu leur accord durable.

    L’énigme restera donc entière, et tout dépend maintenant de l’état de santé du Cavaliere.

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