Sarkomontade

Les années se suivent, les mois passent, et le « décisionnisme » affiché de notre actuel Président de la République se transforme peu à peu en autre chose, qui n’a pas encore de nom bien clair : à la façon populaire, on parlerait peut-être d’art  consommé du rétropédalage, ou de celui de la valse à trois temps,  je proposerais pour ma part un mot-valise « Sarkomontade », pour signifier l’art de la rodomontade que nous atteignons désormais.  Il ne s’agit nullement pour moi d’offenser le Président en tant que personne ou en tant que fonction, mais de décrire l’accentuation de l’écart entre les mots utilisés et les possibilités réelles d’action. Un drame médiatisé survient; pour y répondre en capitaine sûr de lui dans la tempête, bien persuadé d’être responsable de nos corps et de nos âmes, une décision résolue et irrévocable est annoncée et justifiée aux yeux du monde – aucun mot n’est assez fort pour signifier la résolution prise – ; ensuite, lorsque les conséquences inattendues (?) de la politique annoncée  se profilent, on décide de tout remettre en question en pratique tout en ne remettant rien en question en théorie. La taxe carbone fut la plus visible de ces sarkomontades jusqu’ici. (Certes, que l’on l’approuve ou que l’on la critique, la politique menée depuis 2007 ne se réduit nullement à cet aspect le plus médiatisé des choses, mais c’est cette part-là qui détermine le  magistère présidentiel. De Gaulle a certes fait la même chose entre 1958 et 1961 sur l’Algérie, mais, au moins, n’a-t-il pas trop multiplié  par ailleurs ces retournements de politique   sur d’autres sujets.  Ces changements de trajectoire sont donc  présents chez de nombreux dirigeants, rappelons pour mémoire le « Ni-Ni » mitterandien, N. Sarkozy n’est donc en rien exceptionnel de ce point de vue parmi les présidents de la Vème République, mais il existe  un art du virage sur l’aile que ne maîtrise pas bien notre actuel Président et aussi une progression  de la liberté des médias audiovisuels de rappeler visuellement au grand public  la déclaration précédente démentie par les nouveaux développements de la situation.)

Les événements de ces derniers jours autour de la mise en sécurité de certaines parties de la zone côtière atlantique touchée par la tempête Xynthia vont constituer un nouveau cas d’école.

Une tempête exceptionnelle frappe les côtés charentaises et vendéennes. Un peu moins de 60 personnes sont tuées d’un coup par noyade. De nombreux bâtiments sont détruits ou abîmés. L’eau de mer stagne dans ces zones situées en dessous du niveau de l’Océan atlantique. Les télévisions peuvent montrer à l’envi les conséquences de cette catastrophe tout de suite labellisée « drame national ». Le Président de la République entame l’air bien connu du « plus jamais ça » et promet par une mise sur agenda instantanée de radicales décisions de mise en sécurité des populations concernées en rupture avec le laxisme précédent en matière de permis de construire. Les préfets des départements concernés sont chargés de déterminer à la minute (ou presque) divers périmètres de mise en sécurité. Ils le font dans le plus bref délais possible; ils informent élus d’abord et populations concernées ensuite, et, cela ne pouvait manquer d’arriver, la colère des personnes concernées par les destructions immobilières éclate. Rapidement, c’est le festival des réactions médiatisées, individuelles d’abord, collectives ensuite, les élus locaux se rangent pour la plupart du côté de leurs administrés pour contester le zonage effectué par les services préfectoraux au nom de l’État, et la Présidente de Région, qui se trouve être  par un coup de malchance pour la majorité présidentielle Ségolène Royal, vient ajouter son grain de sel au nom du respect des personnes et des procédures ordinaires du droit. Dans un tout premier temps, le gouvernement fait mine de ne pas reculer, mais, dans un second temps, recule, tout au moins sémantiquement, en envoyant des Ministres déminer ce qui ressemble fort à un début de chouannerie de petits propriétaires. Selon Jean-Louis Borloo, on ne doit plus parler de « zone noire », mais de « zones de solidarité nationale », au sens où l’État veut effectivement faire détruire  tout habitat dans ces zones, mais  en préservant au maximum les intérêts économiques des propriétaires concernés, d’où la notion de solidarité nationale. Il faut dire que les médias y mettent du leur pour faire lever la pâte. Même TF1 fait un reportage à charge sur l’île de Ré, où le téléspectateur  croit comprendre que le zonage y a été fait dans l’esprit du « bouclier fiscal »… Est-ce vrai? Le journal de TF1 est-il infiltré par le NPA? Quoi qu’il en soit, il y a effectivement de quoi énerver encore plus les populations touchées.

Bref un bel exemple de gestion de crise raté, qui fera un bon exemple pour les apprentis communicants.

Les mécanismes de ce ratage en disent long sur la politique contemporaine :

1°) Un poids démesuré de l’image-choc, de l’inhabituel, dans la définition même de l’importance sociale de l’événement. Des morts par inondation marine…. voilà qui fait nouvelle. A toutes fins utiles, je rappelle qu’encore aujourd’hui dans un pays comme la France meurent d’accidents de la route  pas moins de 4000 personnes par an. (Ce chiffre a diminué depuis 10 ans, mais  la mortalité routière – sans compter les survivants frappés de handicaps lourds – reste la cause de mortalité évitable aux âges les plus sûrs de la vie.) Autrement dit, les tués de la tempête ne représentent en proportion qu’un peu moins de 2% des tués par an en France sur les routes. C’est devenu la règle générale en matière de mise sur agenda de la  cause de votre décès  : mourez par paquets, vous aurez droit à l’attention des médias, surtout si l’instrument de votre décès s’avère être en plus bien visible (inondation, avalanche, accident de cars, trains, avions, etc.), et surtout veillez à ne pas mourir un par un, de facteurs peu visibles ou trop ordinaires pour être montrés par les médias.

2°) Une décision forte soit-disant du « plus jamais ça » prise dans la foulée et faisant semblant (?) de croire que la vie peut être « zéro risque », que nous sommes tous destinés à l’immortalité. Du genre, « Oyez Français, moi le Président des Français par la volonté du Peuple, je vous garantis que vous ne mourrez pas d’un tel aléa, ni de n’importe quel autre qui vous touchera en groupe, je prendrais les mesures et lois qui s’imposent ». Une telle logique – qu’on retrouve aussi en matière de délinquance et de criminalité – ne peut qu’être démentie par les faits  – comme l’idée d’une « Der des der » pour la guerre – : aucun luxe de précaution ne peut nous immuniser contre tout accident – ou contre toute déviance criminelle. Au contraire, puisque nous repoussons chaque jour les limites du caractère anthropique de notre environnement, nous ne cesserons d’avoir des mauvaises surprises. Cette décision traduit aussi une hypocrisie collective : si on veut diminuer la mortalité accidentelle avec la même vigueur que l’on  croit montrer pour les inondations sur nos côtes, il ne reste plus qu’à interdire dès demain tous les véhicules allant à plus de 5km/ heure (et encore)… Et je ferais remarquer de surcroît qu’entre mourir noyé pendant son sommeil, écrasé dans son véhicule ou par celui d’un autre, il n’existe qu’une différence de fréquence relative… Ou serait-ce à dire qu’avant de s’endormir dans un lit, nous croyons ne rien risquer et que nous ne nous sommes en conséquence pas préparé à la venue de la Parque, et qu’en montant dans un véhicule, nous avons, si j’ose dire, fait nos prières ou mis nos affaires en ordre ? Il y a dans cette insistance des médias sur les personnes mortes par surprise dans leur sommeil quelque chose d’éminemment archaïque : une telle mort par submersion subite contredit l’idée que nous ne faisons que la mort doit être bien « préparée » – mais quelle différence par rapport à un accident quelconque? Une vieille dame s’est fait renverser dans ma ville, j’exige que cela n’arrive plus jamais. Monsieur le Président, prenez des mesures aussi radicales que pour les morts par noyade! Interdisez les automobiles dans ma ville!

3°) En conséquence de cette décision politique des plus hâtives, censé remettre le monde en ordre (« Plus jamais ça! ») au même titre qu’un Fils du Ciel garantit les récoltes de l’année par quelque geste propice, la mise en œuvre administrative et/ou législative  est obligée d’aller plus vite qu’elle ne le devrait dans une société aussi complexe que la nôtre, où les intérêts divergent profondément entre personnes. (Dans le cas présent, on constate en plus une différence dans l’aversion au risque des personnes concernées.) C’est certes parfois une fenêtre d’opportunité pour des administrations ou des groupes d’intérêts pour  faire passer des mesures étudiées de longue date, mais c’est aussi parfois du  vite fait/pas pensé/mal fait. Du coup, les populations assujetties à la décision, si elles possèdent les ressources pour s’exprimer, et si, en plus, elles reçoivent des soutiens institutionnels comme dans le cas présent (cf. le vote unanime d’un des Conseils généraux concernés pour une redéfinition du zonage), se rebiffent, « grognent » comme disent les médias, se rebellent, et, si cela menace d’aller trop loin, il faut trouver des accommodements. Je ne doute pas ainsi qu’au final, la plupart des intérêts en jeu réussiront à se faire entendre. Bien sûr,  comme il y aura nécessairement des mécontents au final quoi que fasse l’État vu la sensibilité extrême des affaires immobilières, l’affaire est destinée à se finir devant les tribunaux administratifs et le Conseil d’État. Cela traînera donc fort longtemps.

Le seul espoir dont pourrait être porteur cette « sarkomontade » pourrait être d’entraîner une modification dans le décisionnisme présidentiel, mais j’en doute largement tant N. Sarkozy semble être au fond prisonnier de logiques socio-politiques qu’il exploite certes pour être  poplaire, mais qui le dépassent largement.

Ou alors  il faudrait oser annoncer aux Français que l’État ne peut leur garantir l’immortalité!

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Une réponse à “Sarkomontade

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