A-solidarité(s) européenne(s)

Les choses se précisent pour ce qui concerne le renflouement de l’État grec par ses partenaires de la zone Euro et par le FMI. Les sommes évoquées  publiquement ces dernières heures s’envolent littéralement: selon ce que j’ai pu lire, on est passé d’une addition de 25 milliards d’euros, à une de 35, puis de 40, maintenant, on évoque 100-120 milliards, voire plus. A en croire les informations à ma disposition, via la presse français, allemande, et italienne, l’opération « Acropole » (pour lui donner un nom) devrait être engagée dans les tous prochains jours.

Ces chiffres commencent à me donner le tournis : même s’ils sont répartis sur plusieurs années, il faut rappeler les ordres de grandeur. En 2008, le budget total de l’Union européenne (« Bruxelles ») était de 129 milliards d’euros. Selon les perspectives financières 2007-2013, adoptées non sans discussion, il ne devait guère croitre d’ailleurs autour de cet étiage qui le fait osciller autour de 1% de la richesse produite en Europe. Comme le note l’économiste Jacques Le Cacheux, il avait déjà été difficile de trouver 5 milliards d’euros en mars 2009 dans ce même budget européen pour l’inscrire dans l’opération anti-crise économique coordonné par la Commission européenne (cf. J. Le Cacheux, « Les faiblesses du budget européen », in Renaud Dehousse (dir.), Politiques européennes, Paris : Presses de Science Po, 2009, p. 391-408). Certes, dans le cas présent, il ne s’agit pour les autres Etats de la zone Euro que de prêter de l’argent avec intérêts à la Grèce, et non de contribuer sans retour (explicite) à un budget commun, mais, en tenant à l’esprit ces ordres de grandeur, on commence à comprendre les hésitations de certains.  L’Allemagne paiera (comme dirait un Président français des années 1920), ou plutôt, l’Allemagne prêtera, quel beau slogan pour fêter les 60 ans de la Déclaration Schuman.

Ce qui me parait effrayant dans cette opération « Acropole », ce sont les sentiments, affects, préjugés, qui se révèlent à l’occasion de cette crise entre Européens. En musardant, j’ai ainsi trouvé hier soir la vidéo d’un commentateur économique d’une grand journal allemand (le Süddeutche Zeitung) , expliquant tout bonnement qu’il fallait d’évidence aider la Grèce pour éviter un effet domino en Europe, même si, d’expérience, les touristes allemands savaient bien que le climat n’ y était pas assez chaud, le vin mauvais et l’alcool fort y sentait le médicament… Sic. Je n’en croyais pas mes oreilles, même si, en toute fin de son propos, le commentateur  s’exprimant devant un drapeau grec à l’envers précisait que le vin et la nourriture grecques n’étaient pas aussi mauvais que leur réputation. Pour les germanistes, voir la vidéo . En gros, le message était, il faut sauver la Grèce parce que la raison économique, en particulier les contraintes de l’insertion de l’économie allemande exportatrice dans le marché européen et mondial,  nous y obligent chers compatriotes (d’Allemagne du sud…), mais pour ce qui est des Grecs… Dans un autre article, un journaliste  présent en Grèce présentait au lecteur, d’une part, un pauvre tavernier et son fils fonctionnaire surendetté, et, de l’autre, un riche tenancier de discothèque avec 4×4 et Rolex, opérant hors taxe… Charmante dichotomie des losers dépassés par la crise et du winner qui ne paiera jamais un sou d’impôt quoiqu’il arrive, tout en précisant avoir croisé des jeunes touristes canadiens qu’on ne reprendrait plus à passer par ce pays au rapport qualité/prix défaillant.

J’avais lu quelque part sous la plume d’un journaliste français que la tonalité des courriers des lecteurs en Allemagne était fort remontée contre toute aide à la Grèce. J’ai voulu vérifier. Je n’ai pas été déçu. Dans les réactions des internautes aux articles sur la Grèce parus sur les sites des grands journaux d’Outre-Rhin, je n’ai pas trouvé la moindre trace d’appel à la solidarité européenne envers les Grecs, ni même aucun débat entre internautes sur ce point, mais des tombereaux de propos anti-hellènes, anti-gouvernementaux, anti-Europe. Il est logique,bien sûr, que les plus hostiles à une telle aide s’expriment le plus sur ce genre de défouloirs, mais le ton de ces réactions atteint souvent un niveau de pathétique qui m’a surpris. Ces internautes se sentent littéralement braqués par leur classe politique. Cela m’a fait penser à ce que j’avais lu sous le clavier des internautes américains avant le plan de sauvetage des banques à l’automne 2008. (Et ils avaient raison de s’inquiéter, pourrait-on dire ex post).  J’ai mieux compris du coup les atermoiements apparents de la Chancellerie : toute une partie de l’opinion publique allemande, clairement centriste par ailleurs vu les remarques anti-Linke et anti-NPD qu’on trouve aussi,  semble bien  être exaspérée au plus haut point, et  cherche un moyen d’expression lors de l’élection régionale en Rhénanie du Nord-Westphalie.  Par comparaison, les réactions des lecteurs en France, tout aussi peu favorables à une aide à la Grèce il faut bien le dire, sont souvent marquées par un plus grand recours à l’insulte, la scatologie, la blague salace, la dénonciation du capitalisme et/ou du socialisme au choix.  La différence de ces réactions tient sans doute à l’écart dans la qualité des informations disponibles : la presse allemande en ligne s’avère ainsi beaucoup plus précise sur la situation de la Grèce, sur les engagements des uns et des autres vis-à-vis de ce pays, sur ce que cela pourrait coûter au total. J’ai un peu ressenti un « effet Tchernobyl » : comme par un heureux hasard, la France devrait échapper aux coûts que représentera le sauvetage à long terme des finances de l’État grec. J’ai même entendu un ministre de la République répéter ce matin que ces prêts à la Grèce vont nous rapporter…. ce qui est bien sûr une façon plutôt agréable de présenter la solidarité à la Grèce, la solidarité de l’usurier avec celui qui lui emprunte. D’ici que cette opération Acropole nous permette de rembourser notre propre dette publique… De l’autre côté du Rhin, on commence par contre déjà à faire l’addition de l’inévitable rééchelonnement de la dette grecque…

Au total, si les hommes politiques au pouvoir en Europe ne veulent pas perdre d’un coup tout l’investissement fait depuis des années dans l’intégration européenne en laissant la situation dériver vers un point de non-retour, une solution sera trouvée pour « sauver la Grèce » et peut-être quelque autre PIGS du même genre si nécessaire, mais il me semble que la situation présente  bâtit les aigreurs de demain de part et d’autre. La solidarité affirmée par les politiques va renforcer l’a-solidarité ressentie par les électeurs. A en croire les sondages, et les réactions des internautes, les populations ne sont absolument pas prêtes à payer les unes pour les autres, elles ne sont peut-être pas prêtes non plus à changer du jour au lendemain leur façon de vivre (ce qu’on promet aux Grecs). Probablement, la zone Euro va résister à la tempête en cours, mais cela m’étonnerait que les opinions publiques  fassent plus crédit à l’Union européenne qu’auparavant une fois la crise surmontée… Cette crise  désunit donc l’Europe en profondeur. On est en train d’aboutir à l’effet inverse de celui recherché depuis si longtemps.

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4 réponses à “A-solidarité(s) européenne(s)

  1. La comparaison sur la communication gouvernementale avec l’épisode Tchernobyl me paraît assez impropre, puisque le gouvernement français (et d’autres, dont Cohn-Bendit me semble -t-il) prétend que le prêt à la Grèce sera bénéfique pour la France, mais aussi pour l’Allemagne et pour tout pays prêteur (alors que, pour Tchernobyl, comme pour la crise de 29 d’ailleurs, on disait que cela contournerait uniquement les frontières françaises).

    D’ailleurs, je vous ai trouvé assez évasif sur ce point précis. A vous lire, j’ai l’impression que vous contestez le fait qu’un pays prêteur gagnera de l’argent au final (comme cela l’a été comme on a prêté de l’argent aux banques). Je ne me suis pas spécialement informé là-dessus (je suis victime de la stratégie de communication du gouvernement !!), mais je ne comprends pas (et je souhaiterais comprendre) pourquoi vous contestez cela.

    Une des choses remarquables de cet épisode grec est aussi de voir combien l’euro est perçu comme une menace par l’Allemagne. Il est déroutant de voir qu’en France, on se plaint que l’euro est l’équivalent du Deutschmark (BCE indépendante, forts taux d’intérêts qui avantagent l’Allemagne…), alors que pour les Allemands, l’euro est laxiste, et ils se sont fait avoir en l’adoptant. Si chaque pays européen vit l’euro comme un coup porté aux intérêts de son pays par solidarité envers les autres (les Grecs pourraient aussi dire que l’euro les désavantage pour la reprise économique), je me demande comment le fonctionnalisme peut marcher (on n’aura pas une communauté des citoyens européens en se plaignant tous de notre monnaie).

    Puisque vous semblez dans votre article ne souligner que les inconvénients de la faiblesse budgétaire de la Grèce, soulignons tout de même que la baisse de l’euro favorise Airbus contre Boeing… Pourtant, j’entends beaucoup de commentateurs déplorer également la baisse de l’euro. Je n’y comprends plus grand chose !

  2. @ champagne : ma comparaison avec la situation de Tchernobyl est peut-être excessive, mais il m’a semblé qu’en Allemagne, le discours selon lequel cela va rapporter aux Etats prêteurs est inaudible (si même il existe quelque part), parce que tout le monde semble persuadé qu’il s’agit d’une aide à fonds perdus (derrière le discours officiel selon lequel il s’agit d’un prêt), ce qui n’est pas le cas en France.

    Ma propre position est qu’au point où nous en sommes arrivés, il serait désormais plus simple de laisser agir seul le FMI. Après tout, cet organisme est fait pour cela, et vient d’être refinancé au niveau mondial pour ce genre de cas. Il n’y a plus rien à sauver de l’image de la zone Euro comme « club de gens sérieux » – comme l’a dit A. Merkel, la Grèce n’avait pas sa place dans cette dernière. De fait, dans ce plan, le FMI prêtera de l’argent à un taux moindre à la Grèce (2,5% par an si mes informations sont exactes), c’est bien là le paradoxe de la situation! Les autres pays de l’Euro vont faire payer leur solidarité plus cher que le FMI (autour de 5%), mais certes bien moins que les marchés affolés.
    On aurait pu aussi imaginer que, vu la catastrophe en cours, la BCE finance directement l’État grec à un taux minimum, mais cette action-là est bien sûr strictement interdite par les Traités.

    Effectivement, si toutes les opinions publiques nationales regrettent leur ancienne monnaie nationale, on aboutit à un étrange effet fonctionnel ; en même temps, cela n’est pas nouveau : pour les pays du sud de la zone Euro, son introduction en particulier en Italie a signifié une augmentation sévère des prix perçue par les citoyens. En plus, ceux qui sont restés en dehors (Britanniques pour ne citer qu’eux) vont aussi être touchés par le phénomène (en l’occurrence un lâche soulagement).

    Pour ce qui est de votre incompréhension sur le taux de change de l’Euro contre le Dollar, il correspond à une hésitation fondamentale sur l’intérieur supérieur de la zone.

    Doit-on utiliser l’arme monétaire pour regagner de la compétitivité? La situation de baisse de l’Euro fait l’affaire des exportateurs hors zone Euro; j’ai même lu que des analystes soupçonnent la Chancellerie allemande d’avoir sciemment trainé des pieds pour aboutir à cette situation et faire ainsi baisser un peu l’Euro – sans le dire bien sûr puisque l’ordre international officiel (cf. déclarations du G20) interdit ce genre de pratiques de dévaluation compétitive (même si la Chine le fait à très grande échelle).

    Doit-on au contraire viser à tout prix un Euro fort anti-inflationniste (permettant d’acheter à bas prix énergie, matières premières, produits semi-finis, etc.), attirant les investissements financiers dans la zone Euro, et favorisant les exportations de qualité à long terme? La Suisse en grand en somme. C’est la position officielle de l’Allemagne, et par là, de la BCE.

    Il y a réellement une hésitation, et par ailleurs, on ne peut pas écrire : « L’Euro baisse, nous allons prendre les parts de marché des Japonais et des Américains ». Cela peut se faire, mais ne dit pas, y compris dans la grande presse.

    Pour ma part, vu l’état du marché du travail presque partout en Europe, je crois peu aux risques d’envolées inflationnistes. L’Euro peut baisser. No problem.

  3. Je vois tout de même au moins deux avantages à ce que le FMI et l’UE (et les Etats, car comme vous le soulignez, ce n’est pas la BCE qui intervient directement) interviennent ensemble.

    Tout d’abord, on sait que les Etats ont tendance à renvoyer aux organismes internationaux les responsabilités des politiques impopulaires qu’ils prennent. Cette fois, même si cela aura été laborieux, cela devrait être plus difficile pour chacun de nier ses responsabilités.
    Si le FMI intervenait seul, on pourrait entendre dire que Washington impose aux autres pays ses solutions (une forme d’ingérence américaine).
    Si l’UE intervenait seule, on entendrait dire par la gauche anti-européenne que les technocrates de Bruxelles imposent la rigueur aux citoyens grecs, et par les souverainistes que les apatrides européens dilapident notre argent.

    Ainsi, le fait d’avoir une « entente » entre le FMI, l’UE et les Etats est peut-être plutôt de bonne augure (en comparaison avec les autres solutions).

    Et ensuite, deuxième point positif (je pêche sûrement par optimisme) à ce que l’UE intervienne en partenariat avec le FMI (plutôt que ce soit le FMI seul, comme vous le suggérez): de cette manière, on peut dire qu’il y a un précédent qui est créé (comme d’ailleurs le craignent les Allemands). Et si, finalement, la Grèce arrive à remonter la pente et que, dans 20 ans, on est confronté au même problème, on pourra toujours dire que l’intervention passée s’était bien déroulée. Mais cela, c’est si l’UE et l’Euro n’implosent pas, et s’il n’y a pas une nouvelle crise dans 3 ans…

  4. @ champagne : vous avez raison pour la dilution des responsabilités : au moins, comme cela, les citoyens grecs ne peuvent se raccrocher à rien, et sont libres d’ accuser le monde entier… Il ne leur reste plus que la révolution (ou l’envol de leur pays pour la planète Mars) pour se sauver de la hache maniée par tant de gens bien intentionnés à leur égard. Bien dégagé derrière les oreilles…

    Pour l’avis d’un économiste libéral, favorable à l’intervention du FMI, voir le texte de C. Wyplosz.

    Il est vrai cependant, à l’inverse du raisonnement de C. Wyplosz, que les pays européens peuvent avoir intérêt à créer un précédent favorable, il s’agit d’un investissement pour l’avenir européen, et je reconnais votre optimisme en la matière – mais des doutes sont légitimes sur le capacité de la Grèce à changer du jour au lendemain son modèle économique. Il faut dire que les partenaires de l’UE sont aussi responsables de la situation, en ayant laissé faire les dirigeants grecs depuis 1981 (par exemple, en les laissant utiliser bêtement, ou détourner, les fonds structurels alloués). La vraie nouveauté serait que le collectif des pays européens arrive littéralement à imposer à un pays membre presque toute sa politique économique : si une telle mise sous tutelle fonctionne avec les Grecs, l’avenir nous le dira.

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