A. Cohen, B. Lacroix, P. Riutort, Nouveau manuel de science politique

Un grand éditeur, La Découverte, a publié à l’automne 2009 un Nouveau manuel de science politique sous la direction d’Antonin Cohen, Bernard Lacroix et Philippe Riutort. Il s’agit d’un livre de presque 800 pages, dont une très abondante bibliographie de plus de 50 pages, un glossaire et un index des notions. Cet ouvrage collectif a mobilisé le ban et l’arrière-ban de la discipline pour définir une nouvelle approche de la science politique. Comme l’expliquent les curateurs, dans les deux premiers chapitres, il s’agit de partir de la définition de la politique inscrite dans l’histoire longue des formes de domination par Max Weber  (chapitre introductif, section 1 Qu’est-ce que la politique?, p. 11-17) et de tenir compte de l’ouverture nouvelle de la science politique aux apports de la sociologie et de  l’histoire (chapitre introductif, section 2 Qu’est-ce que la science politique?, p. 21-27) .  « A partir des années 1970, en effet, les problématiques sociologiques sont importées dans la science politique française par une nouvelle génération de ‘politistes’ soucieux de rompre définitivement avec le droit, encore dominant, au profit d’une véritable ‘sociologie politique’ (…). A partir des années 1980, cette référence à la sociologie s’accompagne d’un retour à l’histoire, soucieuse de restituer les genèses des processus politiques […], dans la lignée de Norbert Elias […] au profit de ce qui est bientôt baptisé ‘sociohistoire’. (p. 25) C’est à la présentation de cette nouvelle normalité scientifique issu de ce double mouvement d’importation (et non de colonisation) qu’est en effet consacré l’ouvrage.

Connaissant assez bien cette perspective, pour avoir fait ma thèse sous la direction d’un des représentants les plus éminents de cette tendance, Michel Offerlé (qui donne d’ailleurs un texte dans le présent ouvrage), je ne peux que constater que les curateurs de l’ouvrage tiennent avec une belle constance la ligne annoncée , et c’est bien là le problème! En effet, cet ouvrage semble faire reposer l’inspiration intellectuelle de la science politique toute entière (du moins celle présentée ici au lecteur) sur un nombre plutôt restreint d’auteurs canoniques cités  à longueur de page : Max Weber, Nobert Elias, et Pierre Bourdieu. Cette réduction n’est nulle part plus visible que dans les introductions des 12 chapitres, tous divisés en sections et encadrés, qui composent l’ouvrage. On peut espérer d’ailleurs  que les étudiants ne s’aviseront pas de lire ces introductions tant elles pourraient porter à sourire les plus  caustiques d’entre eux.

En effet, dans ces introductions, historicité, genèse, concurrence, compétition, configuration, groupe (s) social(aux)légitimité, légitimation, champ politique, « plus ou moins », spécifique, propre, et quelques autres termes en nombre limité, surtout si l’on considère quelque peu perfidement les synonymies, semblent  constituer les marqueurs de cette position scientifique. Un petit extrait pour s’amuser  et donner une idée de cette prose digne de la meilleure novlangue, tout en n’atteignant pas la beauté de la French theory :

 » Ces rapports de force entre ‘élites’ dont les revendications de légitimité sont le plus souvent antagoniques, conduisent en effet à des transactions plus ou moins [une fois ] convenues, et par là, plus ou moins [ deux fois ] consolidées, mais aux résultats historiques plus ou moins [trois fois] contingents, qui se traduisent par l’existence de ‘règles du jeu'[ Bailey, 1971] organisant la circulation du pouvoir entre ces groupes interdépendants. » (p. 227, introduction du chapitre 4 Le champ du pouvoir).

La ligne générale de l’ouvrage tend de fait à une répétition massive de cette seule idée : la politique telle qu’on l’entend aujourd’hui est le résultat inattendu pour les  individus qui y ont participé d’interactions sur la longue durée.  Pour comprendre par exemple ce que fait, ce qu’est le bureaucrate ou l’expert d’aujourd’hui, il faut remonter aux légistes du Moyen-Age, et passer par milles étapes intermédiaires. La dépendance aux grands auteurs cités  qui ont déjà mis en avant cette idée, des plus banales il faut bien le dire, est parfois patente comme avec le texte de Bernard Lacroix dans sa section du chapitre 1, Genèses et constructions de l’Etat moderne (p. 52-70). Elle est heureusement un peu plus discrète dans la plupart des autres chapitres.  Tout l’ouvrage semble cependant organisé sur une réitération de cette idée  d’une genèse datée du politique telle que nous l’entendons aujourd’hui.  Les répétitions sont évidentes, les chapitres se suivent et se ressemblent (en particulier les  1, 2, 3, 4, 5, 6 et 10) qui enfoncent plus qu’il n’en était besoin cette idée de l’historicité de toutes les formes de ce que nous appelons le ou la politique.  Heureusement, les chapitres consacrés aux partis (chap. 8), aux mobilisations (chap. 9), à la construction européenne (chapitre. 11) et aux relations internationales (chap. 12), ainsi que de nombreuses sections de chapitres ou encadrés dans des chapitres les plus sociohistoriques, sortent de cette lourde rengaine. Mais est-il dans le fond besoin en 2009 d’un manuel qui enfonce à ce  point le clou de la sociohistoire, alors même que cette approche apparait bien présente dans la discipline depuis le début des années 1990? En quoi est-ce « nouveau »? De fait, pour paraphraser la phrase d’Emile Durkheim en l’inversant, cet ouvrage est moins que la somme de ses parties. Pour le dire plus simplement, de nombreux textes (chapitres, sections, encadrés) présents dans cet ouvrage peuvent être lus avec profit de manière indépendante (je ne ferais pas pas de best of pour ne pas trahir mes sympathies), mais, si on s’égare comme moi par  indolente perversité (ou autolesionismo comme disent les Italiens), à vouloir lire l’ensemble d’une traite, on ne peut qu’être attristé de tant de répétitions, redites, ratiocinations.

Pour aller plus loin dans la critique (constructive?),  ce manuel semble  par ailleurs fondé sur une vision du devenir historique et sociologique qui interdit de prendre au sérieux les idéologies ou les idées politiques, en dehors du cas spécifique des régimes totalitaires du XXème siècle. Enzo Traverso, dans sa section sur Le fascisme et le nazisme (p. 152-161), évoque l’idéologie fasciste. Bernard Pudal dans celle sur Le soviétisme (p. 162-172) fait lui aussi  allusion à cet aspect idéologique du régime soviétique même s’il en donne une clé de lecture sociologique. Pour le reste, il faut bien chercher des allusions à des croyances idéologiques, morales, ou banalement politiques, qu’auraient eu des  acteurs importants dans le récit qui nous est fait ici.  Dans cette nouvelle science politique, les idées n’ont aucunement droit de cité, on ne leur consacre pas  même un chapitre. Pour le dire un peu vulgairement, la politique telle qu’elle nous est présentée ici au fil de ces 800 pages semble régie par le principe selon lequel les individus, et surtout les groupes , ont agi tout au long de l’histoire et agissent encore  selon le simple  slogan, « Pousse-toi de là, que je m’y mette! ». Version adaptée à notre temps de la défunte « lutte des classes » qui , comme chacun devrait le savoir, n’existe pourtant pas! Les discours ne sont que les voiles d’ambitions individuelles ou collectives, ils ne jouent que le rôle de miroirs aux alouettes pour les gogos qui se prendraient à y croire. La philosophie politique est un oxymoron. Je ne peux m’empêcher de remarquer que cette façon de penser l’action humaine ressemble comme deux gouttes d’eau à celle des partisans les plus simplistes du rational choice. Simplement, mes collègues français ne calculent pas à travers de savants jeux réitérés l’issue de la compétition entre individus, ils parlent de configurations « plus ou moins » stables et répétées qui aboutissent à des résultats « plus ou moins » permanents de la concurrence entre groupes. Personnellement, comme le savent bien mes étudiants, je ne nie pas du tout cet aspect intéressé par les places à prendre pour les chefs et sous-chefs de l’action politique, je ne manque pas de les initier à la vision désenchantée et libérale-conservatrice de A. Schumpeter qui en constitue la plus magistrale synthèse, mais je suis tout aussi persuadé que la politique, si on veut y comprendre quelque chose, contient aussi un aspect idéel, intellectuel, idéologique. Il n’y a pas que de la lutte des places, il y a aussi le délire des âmes.

La faiblesse insigne de ce nouveau manuel est alors de négliger tout ce qui fait l’extraordinaire de la politique, et qui se trouvait aussi chez Max Weber, à savoir l’aspect prophétique ou, si l’on veut, poétique, créateur, innovant, en bien et en mal, de cette activité humaine – Victor Hugo et  le comte J. A. de Gobineau en somme pour prendre des références littéraires. Les auteurs décrivent certes le fil ordinaire de la vie politique telle qu’elle se déroule le plus souvent. Cette approche se trouve de plus bien évidemment en phase avec une époque de désenchantement du politique telle que nous la vivons, à une basse époque de conservatisme un peu ranci. Dans ce monde là, tel qu’il nous est décrit, aucune rupture liée au poids des idées, de la prophétie, de la poésie, voire même de la simple morale,  ne peut intervenir. Les groupes luttent pour la suprématie à armes inégales, et le plus fort gagnera bien sûr à la fin. Rien ne peut se produire d’inédit, tout est subtile continuité.

Par ailleurs, ce manuel entretient un étrange rapport aux institutions démocratiques . Christophe Voillot, dans la section L’opération électorale (p. 395-404) n’est pas loin de réitérer sous des formes savantes le très anarchiste « Élections, pièges à cons! », puisqu’il conclut son texte ainsi : [parlant des élections au Timor-Oriental en 2007], « Là encore, avec toutes les limites qu’imposent des comparaisons improbables, on retrouve une vertu [ pour qui? en quel sens?] ancienne de l’opération électorale pour les groupes dominants : imposer dans une logique de ‘sortie de crise’, un équilibre des pouvoirs au sein de l’État, et renforcer la capacité des détenteurs des positions de pouvoir à s’adosser au monopole légitime de la violence qui constitue la colonne vertébrale de ce dernier. »(p. 404). Le même auteur présente ensuite les machines à voter dans un encadré (p. 405) en s’inquiétant des manipulations qu’elles pourraient rendre possible. On aimerait que l’auteur choisisse : si les élections, au Timor et ailleurs, ne sont au fond qu’une aimable manière de faire ratifier une domination déjà là par les man(d)ants, est-ce bien raisonnable de s’inquiéter alors de la véridicité de cette validation? Si cela n’est que des élections pour de rire comme en Union soviétique, au nom de quoi s’offusquer puisque de toute façon les uns vont diriger et les autres être dirigés? De même, Nicolas Hubé dans une section fort bien faite, Le recrutement social des professionnels de la politique (p. 335-354), essentiellement consacré au cas français, montre, données à l’appui, à quel point les professionnels de la politique viennent du haut de la société française. Il  se veut explicitement non normatif, mais, pourtant, il reprend la conclusion de Roberto Michels selon laquelle existe une « loi d’airain de l’oligarchie » (p. 353), sans examiner les conclusions politiques que cet auteur en avait lui-même tiré (anarchie? et/ou fascisme?). En effet, à force de démontrer au fil des chapitres que la démocratie représentative n’est sans doute pas du tout ce qu’elle prétend être (ne serait-ce que parce qu’elle semble bel et bien aux mains d’élites professionnalisées qui vivent de la politique), ne faudrait-il pas préciser les conséquences qu’on entend en tirer? Le même texte est suivi d’un encadré de Delphine Dulong, Les femmes en politique (p. 355-356), qui milite clairement pour une meilleure représentation des femmes parmi… ces mêmes professionnels. Au nom de quoi? Sinon d’une théorie de l’optimum social qui affirme que le représentant doit ressembler au représenté pour le bien représenter… théorie dont on aimerait savoir ce qu’en pense, en dehors de toute normativité bien sûr, Nicolas Hubé.

Il ne s’agit pas pour moi de dresser les auteurs les uns contre les autres, mais de montrer que les curateurs de ce manuel auraient grandement enrichi le propos de l’ouvrage en se donnant un temps de réflexion sur le devoir-être de la politique moderne. Faire la sociohistoire de nos configurations politiques présentes fort bien, mais au nom de quelle visée? Aucune, seulement la Science, semble être la réponse officielle (la sacro-sainte « neutralité axiologique » issue de Max Weber, le plus idéologique des savants que la terre d’Allemagne ait porté…), mais alors comment expliquez-vous, cher B. Lacroix, votre présence dans un cercle de réflexion tel que la Fondation Copernic, ou cher P. Riutort, votre participation à un colloque organisé par cette dernière? Que voulez-vous apporter à la gauche de la gauche? Ne serait-ce pas que vous possédez de fait une théorie, pour ne pas dire une idéologie, de ce que devrait être la vie politique? Pourquoi ne pas clarifier philosophiquement vos raisons? Empiriquement, vous avez beau jeu de montrer que l’État et sa souveraineté ne sont sans doute pas issus d’un contrat social, que  les professionnels de la politique dominent le jeu politique, qu’il existe de la domination pour user du terme qui fâche certains, mais quelle conclusion en tirez-vous? Après tout, vos adversaires conservateurs, l’autre aile de la science politique, pourrait dire : mais, chers Messieurs, tout cela est fort bien. Aucune personne issue des basses classes de la Nation dans la représentation nationale, et bien peu de femmes, voilà qui est fort bien. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Pourquoi ne dit-on plus, tout au moins en public et aussi clairement, ces choses-là? Ne serait-ce pas un fait moral, idéologique? Vous me direz que la sociohistoire vise justement à expliquer pourquoi certains propos peuvent désormais être tenus et pas d’autres, mais, vous, qu’en pensez-vous? Verseriez-vous une larme sur la démocratie française d’aujourd’hui  si elle disparaissait?

Pour finir par des récriminations de bien moindre importance, on notera que :  de nombreux textes se targuent d’un titre général alors qu’ils ne traitent en fait que de la France (XIX-XXème siècle); que, dans le tour du monde des régimes politiques,   « Les concurrences ‘ailleurs’ «  et « Les transitions démocratiques » (sections 3 et 4 du chapitre 3), l’Amérique latine se trouve absente (ce qui nuit à la  prétention du manuel de faire le tour de la question alors même que des auteurs français existent sur le sujet),;que  les politiques publiques, même conceptualisées comme « Action publique », se trouvent assez peu présentes dans ces pages, tout comme les rapports entre économie et politique (pourtant si vitaux comme la crise économique nous l’apprend à nouveaux frais depuis deux ans); que  les relations internationales et les études européennes sont fort classiquement rejetées en fin d’ouvrage, alors même qu’on aurait pu partir au contraire d’une prémisse inverse tout aussi justifiable d’un point de vue sociohistorique en commençant la politique contemporaine par là.

Bref, ce manuel constitue un excellent état des lieux d’une partie (dominante?) de la science politique française contemporaine, mais il en désigne aussi à mes yeux les apories. En ce sens, il faut remercier les curateurs d’avoir fait l’effort de cette synthèse, qui devrait offrir à chacun matière à réflexion sur le devenir de la science politique.

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13 réponses à “A. Cohen, B. Lacroix, P. Riutort, Nouveau manuel de science politique

  1. Belle critique de l’ouvrage ; le débat entre idées et intérêts n’est apparemment pas terminé en France (alors que, personnellement, j’ai trouvé dans l’ouvrage de Craig Parsons la réponse que je cherchais sur cette question, et aussi sur l’articulation entre définition des intérêts et psychologie politique – un champ négligé en France si ma représentation du champ est valide).

    Est-ce que l’on peut aussi envisager une critique opérationnelle, c’est-à-dire : comment faire de la science politique dans le cadre d’analyse et d’interprétation fixé par les auteurs ? Par exemple, la statistique a-t-elle un autre rôle que la production de données descriptives ou vaguement corrélationnelles sur des objets de science politique ?

    En définitive, je remarque quand même que la France se porte bien au niveau des manuels : il y a au moins 4-5 manuels de sociologie politique disponibles pour enseigner et chercher, de même qu’il y a au moins 4-5 manuels d’analyse des politiques publiques pour ces mêmes tâches. C’est peut-être un effet d’optique, mais, en langue anglaise, les synthèses sont plus rares (à moins de compter les Oxford Handbooks comme manuels, mais ce n’est pas réellement ce que j’en retiens).

  2. @ Fr. : merci pour votre appréciation, mais vous me faites penser du coup que je n’ai guère envisagé dans ma lecture critique les aspects de méthode.Il n’y a pas en effet de chapitre particulier ou quoi ce soit de distinct sur ces derniers. De fait, ce « Nouveau manuel de science politique » ne les traite pas à part. Comme le fil directeur proposé est essentiellement historique et sociologique, les méthodes suivent d’emblée, mais uniquement en filigrane en lien avec chacun des objets étudiés. Il faut bien dire qu’aucun encadré par exemple ne présente une méthode ou un problème de méthode (par exemple l’ecological fallacy dans les études électorales ou le problème du déclaratif dans les enquêtes d’opinion). Le manuel présente surtout une vision du monde social et politique. Pour le cas précis de la statistique, il va de soi que l’on n’est pas dans l’univers de la Freakonomics ou même dans celui de la recherche à la Esther Duflo. Ce ne sont pas les méthodes statistiques élaborées qui feront avancer le savoir, mais un effort de conceptualisation (nomination?) du réel.

    Vous avez peut-être raison sur l’abondance de manuels en français, mais, en même temps, ceux qui s’affichent par leur titre comme les plus généralistes comportent de plus en plus un biais, évident dans le présent cas, de présenter une science politique presque identique à une sociologie politique. Ils font par ailleurs doublon entre eux : en particulier, ce manuel collectif s’avère sans doute bien moins intéressant dans la veine socio-historique que le manuel classique de Jacques Lagroye. Le Traité de science politique paru aux PUF dans les années 1980 était lui véritablement généraliste, et cela nous ne l’avons plus en français un quart de siècle plus tard.

  3. Alors là, cher Christophe, je dois avouer (tu t’en doutes) que je ne comprends pas grand chose à cet amas de critiques. A mon sens, tu fais quatre critiques très différentes les unes des autres :
    – d’abord le côté orienté du manuel – des sociologues bourdieusiens qui, comme chacun sait, occupent les positions de pouvoir dans les sciences sociales (encore que on pourrait dire que taper sur Lacroix, c’est un peu tirer sur une ambulance) ; et donc il faut arrêter la contagion, et les bons vieux manuels (genre Baudoin) sont quand même d’une autre trempe… (tu m’excuseras l’ironie, mais tu m’as énervé !) D’accord pour demander quelque chose d’un peu plus pluraliste, mais en même temps on peut toujours se demander si la science avance avec le pluralisme.

    – Ta deuxième critique est liée à la place des idées et de la philosophie politique ou du moins des idées politiques ; éventuellement d’accord là aussi, même si comme tu le dis B. Pudal et E. Traverso font ce travail. Mais autre question toute bête : est-ce que les idées circulent toutes seules, dans un ciel tout pur ? Tu as l’air de critiquer une perspective sociologique d’analyse des idées politiques. Autre chose est-il possible ? Et quoi ?

    – le pompon, pour moi, c’est ta critique du cynisme schumpeterien ou michelsien et ton appel à l’idéalisme : venant de toi, pour qui te connaît, c’est trop fort ! Christophe Bouillaud devenu défenseur idéaliste de la démocratie représentative… (là, j’avoue, j’ai ri, gentiment, hein, pas méchamment ?)

    – Le dernier élément, qui est lié, est pour moi très obscur : tu voudrais qu’un manuel, qui se veut universitaire, prenne une position politique ? Ou tu critiques l’engagement politico-scientifique de politistes ? Tu trouves qu’ils ne devraient pas s’égarer dans des lieux où ils peuvent sinon avoir l’illusion du moins croire qu’ils peuvent utiliser leur expertise dans ce à quoi ils croient ? et si c’est ce que tu critiques, que dire de ton blog et des posts sur l’Europe, sur l’euro, sur le régime actuel, qui sont autant de prises de positions scientifico-politiques, exactement comme à Copernic ou comme à Savoir/Agir ?
    Voici donc quatre petites question un peu brutales et qui permettront peut-être d’entamer la discussion avec les un(e)s et les autres

  4. Vous avez raison, le Traité n’a pas eu de suites, alors que les anglo-saxons ont une suite de textes qui permettent ce pluralisme : depuis le New Handbook de Goodin et Klingemann, il y a eu les Oxford Handbooks et les State of the Discipline de l’APSA.

    Mais les institutions comptent ici : ne serait-ce pas le rôle de l’AFSP de lancer, avec l’aide d’une maison d’édition comme les Presses de Sciences Po, une série équivalente de quasi-manuels ? À mon sens, c’est ce qui se passe avec les volumes 1 et 2 de Politiques publiques aux Presses de Sciences Po, et avec le Dictionnaire dans le même domaine aux mêmes presses. Et le Dictionnaire des mouvements sociaux ouvrira peut-être la même opportunité pour ce champ.

    Ces quelques idées pour étayer mon impression : je trouve le champ éditorial hexagonal très actif ces deux-trois dernières années, et ce pour le mieux. Et j’aimerais disposer d’une somme équivalente en sociologie électorale et politique—mais celle-ci se conçoit peut-être comme trop hégémonique pour se plier à l’exercice, et préférera peut-être les manuels “à la Lagroye”, qu’on m’avait un jour décrit comme une tentative de “coup [d’État] disciplinaire”.

    Je reste inquiet, pour des raisons différentes, au sujet de deux disciplines : la sociologie et la psychologie politique. La première a un sérieux problème d’institutions ; la seconde n’a pas voix au(x) chapitre(s), pace Philippe Braud (et encore, le symbolique et le Jardin des délices n’épuisent pas la question). J’ai déjà été trop long et trop abstrait, je m’arrête donc là.

  5. @ Laurent W :merci tout d’abord de ta réaction argumentée et sarcastique, qui vaut mieux que l’absence de réaction.

    J’essaye de te répondre point par point :

    – tu as raison de dire que la science n’avance pas nécessairement par un consensus mou, mais ici il s’agit d’un « manuel » qui a donc vocation à présenter la discipline à des étudiants, manuel de 800 pages publié par ailleurs par une maison d’édition importante, je regrette du coup que l’approche manque clairement de pluralisme (comme d’ailleurs le manuel ancien que tu cites). A la limite, il aurait été mieux d’évacuer explicitement tout ce qui n’est pas aux yeux des auteurs de la science politique, de clarifier encore plus leur position s’ils voulaient faire un texte manifeste (paradoxalement, le texte de B. Lacroix de 1985, « Ordre politique et ordre social » publié dans le Traité de science politique est plus clair dans ses options). Par ailleurs, tout ce qui est dit dans le dit Manuel n’étant pas du tout neuf du point de vue de la recherche, on ne peut pas le juger comme un livre de recherche qui, lui, bien sûr aurait droit à sa partialité. Quant à s’en prendre à B. Lacroix : dans la mesure où il a été capable de diriger avec deux autres personnes un tel Manuel, je ne le vois pas comment quelqu’un de marginal, à épargner.

    – sur les idées, je ne dis pas qu’elles se baladent toutes seules dans l’histoire sans support humain, institutionnel, etc. (je me sens par exemple plutôt proche par exemple de l’approche de Dezalay et Garth sur la progression du néo-libéralisme en Amérique du sud, ouvrage d’ailleurs cité dans l’ouvrage), mais je trouve que cette question des idées, de l’idéologie, n’est pas traitée en tant que telle dans le plan de l’ouvrage (alors que l’on sait tout sur la différenciaton du champ politique depuis le premier capétien). Si tu demandes à un étudiant de te faire un exposé sur cette question à partir de ce manuel, tu risques d’avoir des surprises. Il est à parier qu’il aura du mal à comprendre le rôle qu’on leur assigne exactement dans cette science politique là. Il aura de fait plus de fruit à lire quelque numéro d’ARSS des dernières années. Un manuel doit aussi répondre à des questions que l’étudiant lambda serait en droit de se poser, puisque justement la politique pour les profanes (qui lisent), c’est aussi des idées.

    – sur le retournement de mon cynisme schumpétérien, tu as raison, cela fait partie d’une interrogation montante de ma part. J’en ai discuté aussi avec l’un des auteurs d’un article du « manuel », par ailleurs militant politique dans un parti de gouvernement. Il se demandait lui aussi si cette science politique là n’a pas des effets démoralisateurs (aux différents sens du terme) sur les jeunes auxquels on enseigne cela. Bien sûr, on pourrait dire que ce n’est nullement notre affaire d’enseignants; seule la vérité scientifique compte; nous leur expliquons que la vie politique, c’est une affaire de professionnels luttant pour des postes lucratifs, qu’il existe des filières pour y faire carrière, que l’Etat n’est au départ qu’une mafia qui a réussi, que l’idéologie (au sens de valeurs morales élevées) n’est pas trés importante, etc., mais qu’en advient-il ensuite? Dans le fond, on reste pris dans le paradoxe bourdieusien : il attendait comme je l’ai entendu de mes propres oreilles dans une conférence de sa part au milieu des années 1980 que sa sociologie libère les individus des contraintes structurales qui pesaient sur eux, or il constatait que les individus avaient tendance à s’adapter à la situation décrite, que l’effet de sa sociologie critique était un renforcement conservateur. On peut bien sûr ne pas s’en soucier, cela a été longtemps mon cas, mais il se trouve que cela me préoccupe plus désormais. On change.

    – enfin, et là je comprends que tu ne comprenne pas, je ne reproche pas au manuel d’être fait par des gens engagés politiquement ou socialement par ailleurs. Je voudrais simplement que ces auteurs se dotent explicitement d’une norme de ce qui serait à leurs yeux le bon gouvernement pour reprendre le terme traditionnel. J’imagine ta surprise en lisant ces mots! Tu me répondras que c’est là une question philosophique ou de devoir-être qui n’est pas pertinente du tout pour une science sociale. Celle-ci doit se contenter de décrire empiriquement ce qui advient, ce qui suffit bien à sa peine. Pour ma part, j’en suis venu à penser que, dans le cas de la science politique, on ne peut pas laisser de côté ces questions de devoir-être. Elles sont au principe du questionnement. Les auteurs rassemblés dans l’ouvrage ne sont sans doute aucunement des partisans du « gouvernement des élites, pour les élites, par les élites », mais ce qu’ils décrivent de la situation présente revient au fond à cela (avec des nuances certes). Il me paraitrait plus « critique » de dire explicitement ce que devrait être le régime de leurs voeux. Nos collègues anglo-saxons utilisent par exemple le concept d’accountability, et regardent empiriquement si les gouvernants rendent effectivement des comptes aux gouvernés. Quand tu te poses une telle question, en fait, tu poses comme prémisse philosophique qu’un bon gouvernement repose sur une forme de contrôle des gouvernants par les gouvernés. Cette prémisse ne va aucunement de soi. On pourrait affirmer le contraire : le meilleur gouvernement, c’est quand justement les élites qui savent ne sont pas gênées dans leur action par les sentiments irrationnels des masses. Tu me diras que ce n’est pas à la science politique de résoudre ce dilemne (peut-être insoluble), mais simplement de décrire la situation. Or, en pratique, les auteurs du manuel sont clairement du côté de la valorisation des masses en politique, aucun ne va dire comme cet universitaire australien qui enseigne en Chine continentale que la méritocratie que représente le PCC est une forme de bon gouvernement (je fais allusion à un texte publié dans le Monde que tu as peut-être vu passer). Pour ma part, je trouve beaucoup plus intéressante l’approche synthétique d’un Colin Crouch (dans son livre Postdemocracy) qui décrit les mêmes phénomènes que les auteurs du manuel, mais l’inscrit dans un cadre normatif clairement posé. Ou encore la grande étude menée par Theda Skocpol sur l’état de la démocratie américaine il y a quelques années. Pense aussi au cas islandais : des élites sans aucun contrôle populaire dans une vieille démocratie, et voilà l’addition. Pour résumer, je crois de moins en moins qu’on puisse étudier la vie politique d’un pays sans avoir une idée de ce qui devrait être le bien – un grand mot certes, mais qui correspond à des enjeux de recherche bien concrets (par exemple toutes ces thèses en cours sur la démocratie participative qui découlent clairement d’un questionnement philosophique proposant une amélioraton du régime au nom justement de la conciliation masses- élites).

    J’espère m’être fait comprendre. Peut-être ces questions mériteraient de plus amples développements qu’une réponse à un post.

  6. Bravo cher Christophe pour cette critique que je partage pleinement. L’entreprise est particulièrement « signée » – parfois de manière si caricaturale qu’on se pince pour y croire – comme si la pente sociohistorique était désormais suffisamment inclinée pour que ses architectes dans la science politique française ne prennent plus aucune précaution.
    Outre leur imperméabilité à toute pluralité dans langages dans la discipline et simplement à toute prise en compte de la réalité complexe (« le bois tordu de l’humanité »…) de la politique, ils situent la neutralité axiologique dont ils se drapent sans cesse… à gauche toute.
    Or ce n’est ni de cette manière que l’on doit penser ni de cette façon que l’on doit agir politiquement.
    Ils se trompent doublement et outre les difficultés que cela peut provoquer à l’intérieur de notre discipline – malheur aux doctorants non orthodoxes… –, ce n’est pas très rassurant sur l’apport possible des sciences sociales au politique.
    Bravo en tout cas. C’est bien qu’une telle critique vienne de vous.

  7. @ Laurent Bouvet : qu’elle vienne de moi, tient peut-être au fait que je prends les choses trop à cœur… et que je suis sans doute le plus désolé des lecteurs de cet ouvrage.

  8. Courte incise : un compte-rendu du livre de Crouch serait le bienvenu !

  9. Bonjour,
    je prépare le concours d’entrée pour Science Po paris, je voulais si cet ouvrage pourrait m’aider pour les révisions pour le concours. Merci.

    • @ chalbi : non, je ne crois pas que cet ouvrage vous serait d’une grande aide, surtout s’il s’agit du concours de 1ère année.

  10. Johny Wessmuller

    Bonjour,

    Je cherche un livre de ce genre, mais d’après votre critique fort complète, ce ne serait pas le dessus du panier, or tant qu’à faire je cherche le fleuron de la licence au moins. Vous citez Jacques Lagroye, Le Traité de science politique aux éditions PUF comme étant un excellent ouvrage malheureusement vous précisez qu’il n’est plus disponible. D’où ma question, vous l’aurez deviné, quel seraient les meilleurs choix qui s’offre à moi, je vous prie ?

    • @ Johny Wessmuller : si vous êtes capable de lire un manuel relativement compliqué, je vous conseillerais d’aller voir : Yves Schemeil, Introduction à la science politique, publié chez Dalloz il y a quelques années. Cela donne une bonne image de la science politique au delà d’un contexte franco-français.

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