Ch. économiste p. justifier zone Euro. Urgent.

Depuis que la procédure d’aide conjointe FMI/UE d’aide aux finances de l’État grec a été engagée ce week-end, le festival est ouvert pour les récriminations des économistes. Il n’y en a pas un pour sauver le principe de la zone Euro, et surtout celui de son fonctionnement actuel.

Le Monde du mercredi 5 mai 2010 offrait deux visions : dans un entretien, le vénérable et un peu daté tout de même Jean-Jacques Rosa expliquait que, décidément, la zone Euro (comme le socialisme???) cela ne marche pas parce que ce n’est pas une « zone monétaire optimale ». Pour ce qui est de la Grèce, il faudrait pouvoir dévaluer la monnaie pour regagner de la compétitivité.  Les mesures d’austérité prises vont tuer la demande, qui ne sera pas retrouvée de sitôt sur les marchés extérieurs (y compris en fait le tourisme en Grèce) faute de possibilité de dévaluer. Pour ce qui est de la zone Euro, J. J. Rosa évoque pour la stabiliser la création d’un « impôt  fédéral qui représenterait 30 à 40% du produit intérieur brut ». Dans un texte quelques pages plus loin, le  post-keynésien Jean-Paul Fitoussi met en garde contre la déflation générale à laquelle mène la décision européenne d’aide à la Grèce.

Dans un éditorial du Financial Times du 4 mai 2010 (disponible en ligne en s’inscrivant sur le site), le très effrayant Martin Wolf (je dis effrayant, car tous ses articles traduits dans le Monde possèdent un ton apocalyptique marqué) sous le titre « A bail-out for Greece is just the beginning » explique que tout cela ne peut pas marcher et que ce n’est que le début d’une  longue histoire. (Il existe une traduction italienne du texte sur le site du IlSole24Ore. Ajout du 11 mai : La traduction française n’est parue dans le Monde que dans son édition du mardi 11 mai 2010 sous le titre « Grèce : pourquoi le plan échouera ». ) La Grèce est trop endettée pour ne pas avoir à restructurer sa dette à terme, sauf miracle. Toute reprise nette de l’économie grecque est exclue faute de pouvoir regagner d’un coup une compétitivité perdue sur une dizaine d’années au moins.

Conclusion plus générale :  « For the eurozone, two lessons are clear: first, it has a choice – either it allows sovereign defaults, however messy, or it creates a true fiscal union, with strong discipline and funds sufficient to cushion adjustment in crushed economies (…); and, second, adjustment in the eurozone is not going to work without offsetting adjustments in core countries. If the eurozone is willing to live with close to stagnant overall demand, it will become an arena for beggar-my-neighbour competitive disinflation, with growing reliance on world markets as a vent for surplus. Few are going to like this outcome. » On remarquera que l’éditorialiste du FT fait la synthèse en quelque sorte entre J.J. Rosa (nécessité d’un budget fédéral) et J. P. Fitoussi (peur d’une compétition dans la déflation entre Etats membres), tout en partageant avec eux le doute absolu sur la possibilité de relance de la croissance grecque dans de telles conditions.

Plus radical encore, un économiste de l’école toulousaine, Gilles Saint-Paul se demande via le site http://www.voxeu.org (en anglais dans le texte), « Is the euro a failure? ».  La réponse est pour lui : oui. Pour deux raisons, d’une part, paradoxalement, parce que dans un tel régime de monnaie unique, un État membre peut progresser plus discrètement vers l’insolvabilité que dans un régime de change flexible où les marchés le sanctionnent plus vite quand sa trajectoire budgétaire devient insoutenable (ce que confirme de fait les cas des pays membres de l’UE hors zone Euro…), d’autre part, parce qu’un tel plan de rigueur appliqué aux Grecs ne peut pas rétablir la compétitivité (en fait l’auteur parie comme tout le monde que les prix et les salaires ne vont pas s’ajuster en Grèce à la manière lettone…). Cet article au ton un peu sec  est  remarquable de clarté.

L’économiste en poste à Genève, Charles Wyplosz, expliquait le 3 mai 2010 dans un court texte sur le même site http://www.vox.eu  que le plan de sauvetage de la Grèce  n’allait pas marcher. Le plan d’économies drastiques proposées à la Grèce ne peut pas fonctionner puisque cela provoquera une forte récession de la demande interne sans rebond de la demande externe adressée à ce pays. Il approfondit son anathème en italien sur le site du Corriere della sera, sous le titre « Salvare Atene? Non funzionerà. Ciascuno risponda dei propri errori ». Je résume (Sauver Athènes? Cela ne fonctionnera pas. Que chacun réponde de ses propres erreurs) : le clause de non-sauvetage (no bail-out) contenue dans les Traités était raisonnable en prévoyant une telle situation, c’est la seule  qui pouvait responsabiliser les gouvernements dans une telle zone monétaire ; or, avec la Grèce, on entre dans une spirale de sauvetages successifs (Portugal, Espagne, Irlande, etc.) impossibles à assumer… Dans le fond, la question devient pour lui : une bonne faillite de la Grèce tout de suite est mieux qu’une faillite demain de tout le monde (Allemagne comprise) ou une hyperinflation pour solder le tout…

En plus positif et très « concours Lépine », le très libéral Jacques Delpla fait paraitre dans les Échos ce jour une proposition de subdivision de la dette publique de chaque État  en « dette bleue « (garantie conjointement par tous les Etats) et en « dette rouge » (de la seule responsabilité de l’État émetteur) (tout impensé politique dans le choix des couleurs est pure spéculation de ma part). Son approche ne va pas faire plaisir à J. P. Fitoussi, ni à Martin Wolf, puisqu’il propose dans ce cadre que chaque pays se dote d’une clause constitutionnelle à l’allemande de déficit public zéro. On se demande alors pourquoi la proposition d’une dette bleue (super-sûre) pour les investisseurs, apte à concurrencer le marché des obligations d’État des Etats-Unis, aurait encore un sens, puisque  tous les pays européens iraient vers un désendettement rapide. A l’autre bout de l’échiquier politique, Gille Raveau fait un post sur son blog en rêvant d’une solution démocratique. Sur le fond, il pense comme les autres économistes que le plan d’aide à la Grèce ne fonctionnera pas  : « Et cela pour une raison simple : l’argent dépensé par un État ne part pas dans le caniveau. Il constitue un revenu pour des millions de ménages et d’entreprises, qui utilisent ensuite cet argent pour consommer à leur tour.(…) Or tout le but du jeu n’est pas seulement que l’État dépense moins, mais que le rapport entre le déficit public et la production nationale diminue.(…)Mais si le PIB diminue lui aussi, le ratio ne va pas diminuer beaucoup. » Il signale aussi sur un autre post que J. Stiglitz lui aussi fait preuve de défaitisme et que le gouvernement slovaque  « socialiste-national » rechigne à aider les fainéants de grecs socialo-communistes.

De ce rapide tour des opinions d’économistes (universitaires ou pas) sur la situation, il ressort que la croyance dans le plan adopté ce week-end parmi les économistes est faible. Il ne faut pas s’étonner alors que les marchés (alias les gens qui lisent ces opinions sur le FT et ailleurs) semblent à moitié rassuré (moi non plus, je ne suis pas rassuré du tout!) Tous finalement spéculent sur une issue politique à la crise : soit un éclatement/implosion de la zone Euro, soit un renforcement de celle-ci à l’occasion de cette dernière.

Comme politiste, je suis très dubitatif sur les deux options.

D’une part, les gouvernements des pays de la zone Euro feront tout pour ne pas provoquer une sortie d’un ou plusieurs pays de la zone Euro. En finir ainsi avec l’intégration européenne constituerait une redistribution des cartes telle qu’aucun parti de gouvernement (libéral, conservateur, chrétien-démocrate, socialiste) ne pourra s’y résoudre. Cela serait dire aux électeurs : nous avons erré pendant vingt-cinq ans. Il s’agit d’un suicide politique auquel personne ne se résoudra (avec en plus des extrêmes droites aux portes).

D’autre part, que de vrais innovations institutionnelle soient introduites (du genre fort budget commun, ou caisse commune pour l’endettement) à l’occasion de cette crise,  je n’y crois   pas non plus. Les fédéralistes de cœur ou de raison risquent d’être déçus. Il a fallu tant d’années et de discussions pour aboutir au Traité de Lisbonne que toute discussion institutionnelle en est plombée pour longtemps (avec en plus les Conservateurs britanniques éventuellement revenus au pouvoir…).  Cette hypothèse suppose un Cavour, un Bismarck, ou simplement un Monnet ou un Schuman, des personnalités qui possèdent vraiment une idée de la fédération européenne à venir. Aucun des dirigeants européens de premier plan ne présente – à ma connaissance – un tel profil. le plus visionnaire d’entre eux est encore N. Sarkozy! Et,  de toute façon, partout dans l’Union, les électeurs ne sont absolument pas prêts à un tel saut qualitatif!

Il ne faut donc pas s’attendre à de grands bouleversement institutionnels. Par contre une révision du PSC, dont l’échec est désormais plus que patent, ne pourra pas ne pas se faire à courte échéance.  Il est certes évident que, comme les économistes l’avaient vu dès le départ,  la « zone Euro » ne constitue pas (encore?) une « zone monétaire optimale ». Le caractère étrange de la « zone Euro » demeurera, et sur le fond, il n’y a pas grand chose à y faire (sauf à proposer aux Grecs de venir tous travailler en Allemagne en parlant allemand). La nouvelle version du Pacte de (in)stabilité et de (dé)croissance, qui ne sera jamais que la troisième en quinze ans (!), comme l’a laissé entendre notre ministre de l’Economie Christine Lagarde, devrait aussi surveiller les aspects de compétitivité de chaque économie nationale pour éviter de telles dérives. En d’autres termes, pour que des pays ne perdent plus de compétitivité les uns par rapport aux autres, il faudrait aller vers une politique des prix, salaires et revenus, compatibles avec une permanence de chaque pays dans la zone Euro : d’une part, les salaires du pays le plus compétitif étant figés, tout le monde fige à sa suite ses propres salaires (ou les diminue si possible pour les moins compétitifs); d’autre part, pour qu’un pays ne croisse plus porté par une bulle spéculative (comme l’Irlande et  surtout l’Espagne sur l’immobilier), il faut que le taux d’intérêt unique de l’Eurozone soit compensé par un mécanisme qui tue les bulles de crédit dans ces secteurs particuliers avant qu’elle n’aient le temps de faire des dégâts (du genre encadrement du crédit à ces secteurs explosifs). Cela voudrait dire que tout le monde règle son pas (prix, salaires, croissance) sur les pays les plus compétitifs.  On fera ici remarquer qu’en Allemagne, ni les salaires, ni les loyers (liés aux prix de l’immobilier), n’ont beaucoup connu de nette augmentation depuis dix ans : ce qui rend les choses (presque) vivables, contrairement à tous ces pays engagés dans une course salaires-loyers (ou remboursements d’emprunts pour se loger). Cela ne nécessite pas de nouveau traité, mais revient à l’affirmation que, désormais, tout le monde doit suivre les indications données par le petit groupe de pays centraux à la zone Euro (Allemagne, France, Pays-Bas, Belgique). C’est peut-être faisable, mais cela revient très exactement au cauchemar de J. P. Fitoussi. Tout le monde devra adopter la diète crétoise (et plus personne ne  devra spéculer sur l’immobilier).

Enfin, qui sait peut-être sommes-nous à la veille d’un grand soir, national ou fédéral? Comme d’habitude, l’universitaire se tromperait sur le sens de l’histoire.

Ps. Et pour ajouter à ma collection de propos pessimistes venus d’horizons idéologiquement différents au sein de la science économique, voir le texte de Pierre Dockès, professeur à l’Université Lyon II,  publié dans les Echos. Lui aussi ne croit pas aux vertus de la « déflation compétitive ». Selon un article du Monde, daté du jeudi 6 mai 2010 (p. 16), La contagion de la crise à l’Espagne met l’euro en danger, Joseph Stiglitz, Paul Krugman et Patrick Artus sont à adjoindre au chœur des Cassandre. Pour d’autres références encore (Nouriel Roubini par exemple), voir ce post du blog (ultra-énervé) « Aux infos du nains » (quel titre!).

Et puis il y a eu hier soir François Fillon qui nous a annoncé sans prononcer le mot la RIGUEUR! (la rigor mortis)….

Ps. Correction de ma copie en date du 11 mai 2010 : Pierre-Antoine Delhommais dans sa chronique du Monde du dimanche/lundi 9/10 mai 2010, intitulé « Un d’mi? Ben ça f’ra 15 francs, m’sieur! » (p. 16). Ce chroniqueur économique présente la même conclusion partagée des économistes. « La preuve, en tout cas, que la crise est gravissime, c’est que même les économistes américains les mieux intentionnés à l’égard de l’Europe et de l’euro, tels les Prix Nobel d’économie, Paul Krugman ou Joseph Stiglitz, se montrent aujourd’hui aussi pessimistes que les eurosceptiques de la première heure ou les friedmanienss de stricte obédience. »

Ps (2). Encore un économiste Cassandre que j’avais oublié, le très vénérable Florin Aftalion, dans sa réaction donnée au Monde (interactif). Il faudrait faire la liste des économistes revenant sur le devant de la scène (s’ils sont encore parmi nous) et rappelant qu’ils avaient bien prévus l’échec. Quand certains ont tendance à penser que la pensée économique a été toute puissante dans la construction européenne du dernier quart de siècle, il faut bien préciser  laquelle. La myopie volontaire sur la notion (simple) de « zone monétaire optimale » constitue un sujet de recherche en soi (même si la crise actuelle va bien au delà de ce que les Cassandre anciens avaient prévu à partir de cette notion). 


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