Austérité, rigueur, gel, les mots pour ne pas le dire.

Et voilà nous y sommes : le gouvernement Fillon a franchi le Rubicon. Il a annoncé hier que les dépenses publiques seraient « gelées » sur les trois exercices à venir (2011-2013). Et que tous les Français allaient en savoir quelque chose, mais attention, précisent  la Ministre de l’Économie puis le Premier Ministre et quelques autres, il ne s’agit pas d’un « plan de rigueur »…  Certes, « la mobilisation n’est pas la guerre ».

Sans discuter sur la pertinence ou non du point de vue macroéconomique d’une telle annonce (qui réjouit mon cœur de fonctionnaire), la question qui se pose au politiste, c’est pourquoi diable les gouvernants de l’heure se sentent obligés de nier absolument l’évidence même de la nature de ce qu’ils annoncent. Tous les journalistes ne peuvent du coup que commenter l’annonce en disant qu’il s’agit d’un plan de rigueur, aux contours encore un peu indéterminés certes mais le meilleur va venir sous peu. Ils ne peuvent pas dire autre chose. Quand on prétend vouloir « geler » les dépenses publiques sans tenir compte désormais de l’inflation, et qu’on laisse entendre qu’il n’y aura pas  par ailleurs de « hausses massives » d’impôts (ce qui laisse comprendre évidemment même au plus benêt  qu’il y aura des hausses qui ne seront certes pas massives), je ne vois pas ce que pourrait dire d’autre un journaliste,  quelque soit son orientation par ailleurs. Par ailleurs, cette austérité, rigueur, gel, se trouve être a) exactement ce qu’attendent les agences de notation de la dette publique, b) ce qui est prévu dans les négociations sur ce sujet avec la Commission européenne, et c) s’approche un peu de ce dont rêvent les libéraux les plus dogmatiques.

Pourquoi ne pas dire alors que c’est là une entrée, désormais officielle, dans l’austérité ou  la rigueur, d’autant plus qu’on dit par ailleurs engager cette opération de gel « pour ne pas finir comme les Grecs » et conserver la bonne notation de la dette de la France par les agences  de notation? Pourquoi parler de « gel », de comportement responsable, ou de je ne sais quel autre terme dilatoire, pour ne pas le dire?

Tout d’abord, dans ce cas-là, il faudrait penser à un premier acte politique de rigueur : mettre à la porte de l’Élysée, Henri Guaino et Cie, ce qui constituera la (petite) participation de cette administration centrale au gel annoncé des dépenses. Il faudrait aussi  faire disparaitre de l’horizon tout discours précédent de la part de la Présidence  de la République sur « la rigueur qui ne marche jamais »…  Cela va peut-être venir : un peu de censure à la Chinoise me parait  être utile. Plus sérieusement, utiliser le terme de rigueur reviendrait à nier la validité de tout ce qui a été dit au début du quinquennat sur ce sujet. On se retrouve de fait dans un cycle fort semblable à celui de la gauche socialo-communiste en 1981-1983. Cette dernière avait gagné l’élection entre autres motifs sur un refus de la rigueur et de l’austérité, incarnée depuis 1976 comme Premier Ministre par le « premier économiste de France », Raymond Barre. En 1982-83, quand il s’avère que « le socialisme, cela ne marche pas », le retour à la politique économique précédente au nom de l’Europe est affublé du vocable de « tournant de la rigueur ». On sait le résultat politique, économique et social, de ce magnifique virage sur l’aile. Du point électoral, encore un peu vif en 1981,  le PCF en est mort, et le PS n’a dû qu’à l’habilité manœuvrière de François Mitterrand d’en ressortir vivant en 1988 (après les lourdes défaites de 1983- municipales, 1984 -européennes et 1986- législatives). On peut comprendre du coup que ces mots maudits de « rigueur » ou d' »austérité » soient évités par le gouvernement actuel au profit de dénégations à l’effet presque surréaliste, tant il est évident pour tout le monde – sauf peut-être pour  un libéral qui voudrait mettre les finances publiques en état de commencer à rembourser la dette publique dès la semaine prochaine –  que c’est bien de cela qu’il s’agit. Surtout une politique d’austérité ou de rigueur signifie pour les forces politiques de gouvernement une belle déroute électorale en perspective. Certes, en deux ans et demi, les socialistes et le reste de la gauche ont  très largement le temps de s’entredéchirer à belles dents, et de construire quelque machine à perdre de leur façon. En n’utilisant pas les mots austérité ou rigueur, qui sont une garantie de défaite électorale à  la prochaine échéance électorale, le gouvernement laisse déjà l’espoir à sa propre majorité de se maintenir en 2012.

De fait, modifier les choix budgétaires revient à modifier la répartition des revenus, présents et futurs, entre les citoyens. En schématisant, distribuer des revenus fait gagner des voix (ou  plutôt évite d’en perdre), taxer pour financer l’État en fait perdre à coup sûr (surtout si les gens s’en aperçoivent), l’art pour le gouvernement en place est donc de trouver le bon équilibre , pour gagner l’élection suivante, or, depuis les années 1970, cet équilibre politique a toujours impliqué un déséquilibre budgétaire (y compris lors des quelques périodes de croissance quand on parlait de « cagnotte » à redistribuer). Ce dernier, qui fait augmenter la dette publique année après année, permet de dépenser  tout en ne taxant pas trop.

C’est de cette situation dont le gouvernement Fillon prétend sortir. Il voudrait  s’attaquer  cette fois-ci à toutes les dépenses, y compris à la « dépense sociale »… Un conseil : il aura intérêt à viser les groupes sociaux les plus marginalisés, ceux qui s’expriment le moins sur le marché électoral/politique, et à éviter de s’en prendre aux  groupes qui participent le plus. Quand aux « niches fiscales » à revoir ou à « raboter », évoquées comme une ressource de financement, le gouvernement aura rapidement le choix cornélien entre désespérer Neuilly ou énerver l’ensemble des classes moyennes – voire les deux!  Imaginons que, pour se montrer équitable, le gouvernement , ayant enfin compris l’arnaque dont il a été  la victime (?), revienne sur la baisse de la TVA dans la restauration. Même si cette profession toute entière s’est déconsidérée aux yeux du grand public,  et s’il y gagnerait sans doute le soutien de la plupart des électeurs, est-il prêt à entendre les menaces, jérémiades, et autres plaintes, des pauvres restaurateurs poussés à la ruine et obligés de licencier leur employés dans les médias pendant des semaines? Est-il prêt de même à supprimer les avantages fiscaux qui restent aux journalistes? A faire vraiment le ménage dans les niches liées à l’immobilier et aux DOM-TOM? Pour ne rien dire des subventions aux entreprises? Dans chaque niche, il y a un chien qui aboie, est-il prêt à un grand  concert?

L’économiste Jacques Delpla propose dans le cadre de la justification de l’adoption par la France d’une règle constitutionnelle de déficit zéro l’idée selon laquelle dans ce cadre, droite et gauche, se trouveraient enfin devant leurs responsabilités. La droite veut diminuer les impôts, et bien il lui faut vraiment diminuer à proportion les dépenses publiques; la gauche veut redistribuer des revenus, et bien il lui faut augmenter les impôts à proportion. Le défaut de cette bonne idée (qui caricature un peu les positions de la droite et de la gauche) est d’oublier que sa proposition reviendrait à radicaliser en le rendant transparent le conflit de répartition entre citoyens. L’endettement public sert aussi à calmer le jeu politique, tout comme la croissance économique.

Ps. Petite satisfaction intellectuelle : il me semble bien avoir entendu le député UMP Claude Goasguen sur France-Inter le 13 mai 2010, expliquer qu’effectivement, les mot de rigueur ou d’austérité signifiaient déroute électorale à la clé pour le camp gouvernemental depuis les années 1970-80, et que, du coup, ils ne peuvent être utilisés. En même temps, quand on se trouve être député du XVIème arrondissement de Paris pour l’UMP, et qu’en pratique, seul Dieu peut mettre fin à votre mandat, on parle plus à son aise de l’inévitable défaite de son camp en cas de rigueur ou d’austérité.

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3 réponses à “Austérité, rigueur, gel, les mots pour ne pas le dire.

  1. Je me demande si ces écarts linguistiques sont mesurables, et si cela donnerait un indicateur de rhétorique significatif.
    Dans la série The West Wing, une secrétaire intitule par erreur une réunion “Recession Meeting”, que le chief of staff lui fait renommer “Robust Economy Meeting”. J’y pense à chaque fois que je lis les propos rapportés de DSK sur la Grèce. Il y a des discours plus honnêtes : Fitoussi, Piketty et al. cités dans le NYT.

  2. @ Fr : je ne sais pas si cela vaut la peine de mesurer dans la mesure où le sens des mots est aussi e, l’occurrence lié au contexte. Prétendre qu’on ne va pas vers la rigueur est en contexte absurde, aucune mesure ne pourra en rendre compte a posteriori. Par contre, sur la longue durée, probablement à mesure que l’on est entré dans la politique de masse (au XIXème siècle), de tels propos absurdes peuvent être tenus, justement parce que le jeu politique est tenu sous l’œil de non-professionnels. Enfin, comme on disait il y a 70 ans, « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts. »

  3. Face au chantage de l’empire financier :

    Crise des « subprimes », crise bancaire, accélération de la destruction de l’agriculture, de l’industrie et des emplois. Puis aujourd’hui crise de l’euro, crise de la dette publique des États, destruction du service public, chantage sur les retraites. Sans oublier les divers plans injustes pour sauver les banques !

    Nous devons nous organiser et nous mobiliser massivement pour demander à faire la lumière sur la crise financière en convoquant immédiatement une commission d’enquête parlementaire !

    Nous ne devons pas faire le choix de la défaite ! Alors rejoins moi sur mon groupe facebook : http://fr-fr.facebook.com/group.php?gid=104166076293247&ref=ts

    David CABAS
    david.cabas.over-blog.fr

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