Europe : la force de l’inertie.

Deux jours après l’annonce du plan de sauvegarde de l’Euro (ou plutôt des banques européennes et autres…), mes sentiments sont très  mitigés.

D’une part, du point de vue de la validité des savoirs que j’enseigne en suivant les acquis des études européennes, je constate que la mise en danger de l’existence même de l’Euro, et par là, de l’Union européenne, a fini par enclencher une réaction de la part des décideurs politiques nationaux et européens.  Les investissements politiques dans l’Union européenne sont devenus tels que « there is no alternative » pour les dirigeants nationaux actuels.  La synchronie entre l’annonce de ce plan de sauvegarde et les 60 ans de la Déclaration Schuman constitue un symbole facile de cette inertie. Même le couple franco-allemand, supposé moribond,  est redevenu d’actualité. Il est amusant de constater que tous les obstacles juridiques (supposés) ont sauté comme par enchantement en un weekend  et que l’on trouve désormais des articles du Traité de Lisbonne en veux-tu en voilà pour justifier toutes ces mesures inédites, et que la Banque centrale européenne (supposée parfaitement indépendante des pouvoirs politiques) a agi de manière coordonné avec les autorités nationales (et mangé son chapeau en s’autorisant à faire du rachat d’obligations publiques de la zone Euro). On ne saura sans doute que dans quelque temps à quel point la situation était grave pour que des décisions aussi radicales soient prises. On a déjà une petite idée de qui étaient (selon les marchés) les acteurs économiques les plus menacés à voir le bond de leur cours de bourse lundi 10 mai 2010, à savoir les grandes banques européennes.

De fait, du point de vue théorique, on dirait que la théorie néo-fonctionnaliste du spill-over va connaitre un renouveau : en raison des difficultés budgétaires de certains Etats membres et de leurs pertes de compétitivité dans la zone Euro,  et  surtout des conséquences potentiellement fatales sur les grandes banques européennes (internationalisées dans leurs portefeuilles d’actifs), les Etats européens sont en train d’entrer dans de vastes relations financières entre eux, ou via la Commission, d’une échelle surprenante si on compare les chiffres évoqués avec le budget actuel des institutions bruxelloises (en particulier via un fonds ad hoc de 400 milliards d’euros sur 3 ans pour jouer le rôle de « Fonds monétaire européen »). On aurait donc un début de fonctionnement du complot fédéraliste que constituait pour certains l’Euro : l’intrication des économies européennes finit par obliger les politiques à se montrer « solidaires ». J’utilise les guillemets dans la mesure où, rappelons-le, il s’agit de prêts ou de garanties de prêts entre Etats membres. En continuant ainsi, une montagne de dettes partagées scellera l’Union définitive des Etats européens, bonne idée, la Belgique tient aussi un peu ainsi…  Il ne reste plus qu’à inventer une fiscalité réellement européenne sur le capital (le facteur mobile) pour entrer dans le rêve fédéraliste. (Pas étonnant que les Britanniques se soient tenus, comme toujours, prudemment à l’écart.)

De l’autre côté, du point de vue de la sociologie politique, je ne peux que m’attrister des conditions qui accompagnent ce sursaut : il suffit de lire le communiqué du Conseil des Ministres « Ecofin » de ce dimanche 9 mai 2010 pour se rendre compte que, s’il y a une politique économique commune aux pays européens, elle est définie comme une poursuite et un approfondissement du Pacte d'(in)stabilité et de (dé)croissance. Certes, les économistes ont raison de souligner qu’il n’a pas fonctionné jusqu’ici, mais, en paroles tout au moins, ses objectifs restent parfaitement valables pour tous les dirigeants européens. Tout le monde, en particulier les Etats espagnols et portugais cités dans le communiqué, doit faire des plans de réduction rapide de son déficit budgétaire. Tous les pays de la zone Euro doivent se rendre  vers la ligne des 3% de déficit, et y aller à marche forcée. Le mot croissance n’apparait d’ailleurs presque pas dans le communiqué. Comme en plus, tous les pays membres  sont invités à rester ou à devenir compétitif,  et pour cela, à faire d’urgentes réformes structurelles, il n’est pas bien difficile de voir où veulent en venir les dirigeants européens. Là encore, l’inertie l’emporte : le modèle d’ajustement des économies reste néo-libéral (avec idéalement zéro dépense publique, zéro fonctionnaire et zéro droits sociaux tout marcherait tellement mieux…). La fracture européenne, entre perdants et gagnants de l’Union européenne au sein des populations, déjà bien visible dans les résultats électoraux des référendums des dernières années, devrait encore croitre et prospérer.  Le progrès vers une politique économique partagée, vers un budget européen (indirectement) élargi, s’accompagnent d’une rigueur pour tout le monde tout à fait « anti-sociale ». En effet,  comme on le voit dans les pays déjà soumis  en Europe au traitement façon  FMI, ce sont les budgets  civils des Etats qui vont subir le choc. Ainsi, en Roumanie, le Président « libéral » Bacescu vient de choisir la baisse des salaires des fonctionnaires de 25% (pour les 90% qui ne seront pas licenciés), la diminution de toutes les aides sociales, y compris les pensions de retraite, de 15%, la fermeture de 300 hôpitaux publics, etc…. Plus généralement,  dans ce cadre, le marché du travail ne sera jamais assez flexible! Les spécialistes des « travailleurs pauvres » ont un magnifique marché unique qui s’ouvre devant eux.  Quand aux spécialistes de l’Europe sociale, dont Jean-Claude Barbier qui donne au Monde (version Internet) son chant du cygne à cette occasion,  je propose leur mise à la retraite d’office. Une meilleure compréhension européenne à la base, via un multilinguisme plus partagé, comme J. C. Barbier le propose, pour sauver l’aspect social de l’Europe, autant attendre la parousie pour résoudre nos problèmes. En somme, je ris très, très jaune : l’Union européenne  s’identifie de plus en plus sur la moyenne période, du moins pour  la France, avec l’austérité, la rigueur, la régression économique des parties les plus fragiles des populations. L’« Europe des résultats », dont J. M. Barroso se voulait le défenseur dans son premier mandat (2004-2009), ne risque pas d’améliorer la légitimité de l’Union européenne. La rigueur à l’allemande pour tous, ce n’est pas cela qui va aider la majorité des Européens à apprécier l’Union européenne. (Et je ne tiens pas compte inversement de l’énervement des contribuables en colère des pays européens « compétitifs » et « rigoureux », pourtant les gagnants objectifs de l’unification économique de l’Europe, se sentant littéralement braqués par l’aide promise aux pays aux budgets fragiles.)

Enfin, comme je lis aussi ce qu’écrivent les économistes, il me semble que leurs arguments de la semaine dernière pour démontrer que le plan de remise en ordre de l’économie grecque ne peut fonctionner restent toujours valables, et peuvent s’étendre à d’autres cas où aucune dévaluation compétitive de la monnaie n’est possible. De même, si tous les Etats européens (y compris la France) se mettent à une rigueur budgétaire (accrue!), si tout le monde imite le style allemand de consommation, il est impossible d’avoir une augmentation de la demande à l’échelle de l’ensemble… Et après, on va s’étonner des longues années de stagnation économique que les pays européens vont connaitre.(Au moins on émettra moins de CO2 sans trop se forcer.)

Conclusion: dans moins d’un siècle, l’Union européenne sera un État fédéral. L’espoir renait.

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4 réponses à “Europe : la force de l’inertie.

  1. J’ai déjà fait cette remarque, mais je vais la refaire d’une autre façon, car c’est une question qui me taraude (modérément) en ce moment:
    Sans parler des questions sociales qui sont primordiales bien entendu, mais en restant dans le domaine économique, on constate depuis 30 ans que le modèle de croissance en Europe se base sur les déficits et sur la dette des Etats.

    On sait qu’il faudra bien que cela s’arrête un jour et qu’on rembourse les dettes.
    Par ailleurs, comme vous l’avez fait remarquer, la rigueur budgétaire type espagnole ou irlandaise devant la crise peut avoir des conséquences encore plus néfastes pour la dette des Etats, en l’absence de stabilisateurs sociaux.

    Quel choix faut-il donc faire (je sais que vous n’êtes pas économiste, mais vous fustigez tout de même l’Europe libérale qui appelle à 3% de déficit et qui n’appelle même pas à l’équilibre voire aux excédents à court terme…) entre les besoin de relance et les besoins d’équilibre budgétaire ?

    Toute réponse est dangereuse, et l’on voit bien que le FMI ou l’UE se font attaquer sur les réponses qu’ils fournissent. Peut-être ont-ils effectivement tort, et qu’il est trop tôt pour la rigueur. Mais dans ce cas-là, quand sera -t-il temps (puisque depuis au moins 10 ans, on repousse l’équilibre pour « dans trois ans » à chaque fois que la commission nous le demande) ?

  2. @ champagne : la solution qui me parait la plus juste et efficace serait d’enfin rétablir la base fiscale des Etats sur les facteurs mobiles (capital proprement dit et formes de travail symbolique fortement internationalisé). Mario Monti, un libéral s’il en est, le dit depuis deux-trois ans, et d’ailleurs en jouant le rôle de poisson-pilote pour J. M. Barroso : il faut que les impôts des capitalistes (particuliers et/ou entreprises) rentrent de nouveau dans les caisses, l’Union européenne ne peut pas être percée de paradis fiscaux et ne peut plus laisser les revenus qui augmentent depuis un quart de siècle (ceux des capitaux, de certains entrepreneurs, indépendants et salariés) se mettre à l’abri de la fiscalité. C’est difficile à faire tant le navire fait eau de toute part, et tant certains Etats membres de l’Union y trouvent leur compte (par ex. l’Irlande, Chypre ou le Luxembourg) et bien plus, mais c’est là une mesure nécessaire. Ou alors, la concurrence fiscale (et les déficits publics qui vont avec pour les grands Etats qui assument des charges pour l’ensemble : forces armées, diplomatie mondiale, R&D, domaine maritime, etc.) continuera à couler le navire. N’oubliez pas que toute cette affaire a commencé dans les années 1970 en Californie par une révolte fiscale des riches qui ne voulaient plus payer… et qu’elle connait son épisode actuel dans un pays, la Grèce, où en gros, les riches (et même, les pas très riches), ne payent pas de facto d’impôts. Il faut remettre les choses d’équerre, où alors un pays comme la France doit réduire drastiquement les dépenses qui font d’elles une moyenne puissance capitaliste (armement nucléaire, industrie d’armement, diplomatie tout azimuts, post-colonies diverses, etc.), devenons nous aussi une Suisse ou un Luxembourg. Laissons le monde se débrouiller sans nous, et demandons-lui de venir se reposer dans nos paysages.

  3. D’accord, mais est-ce que cela sera suffisant pour ramener 150 milliard d’euros par an dans le budget de l’État ? (voire plus car il faudra bien aussi rembourser la dette)
    Je suis assez d’accord pour faire une révolution fiscale (augmenter les impôts, les rendre plus progressifs, moins taxer la production et réduire les niches fiscales), une révolution des institutions européennes (davantage d’harmonisation des politiques économiques, fin du dumping fiscal…). Mais est-ce qu’on pourra éviter une redéfinition des services publics (selon le modèle scandinave peut-être ?), est-ce qu’on pourra éviter une certaine dose de rigueur pour le budget de l’État ?

    J’attends avec impatience les propositions du PS sur les retraites, mais je serais déçu qu’ils n’aient que des propositions qui en fin de compte reviendraient à privilégier la génération baby-boom. Et ce n’est pas (seulement) un conflit de générations, mais c’est aussi la question de savoir quelle société nous voulons pour demain.

  4. @ champagne : déjà une fiscalité mieux ciblée privilégierait la croissance, en ne faisant payer que les gens qui, aujourd’hui, épargnent trop.
    Par ailleurs, il y a des économies à faire dans certains secteurs en les repensant de A à Z : est-il nécessaire de dépenser aussi mal autant d’argent dans le secteur du logement? En aidant d’une part les « investisseurs » à y investir, et d’autre part, les gens à payer leur loyer pour rendre l’investissement dans la pierre rentable? Le contribuable paye deux fois! Ne faudrait-il pas mieux repenser entièrement ce secteur? Sans parler du gag que représente le 1% logement (en voie de résorption cependant…). Idem pour la formation professionnelle qui profite aux… déjà bien formés. C’est donc moins une pure question d’économie qu’une capacité à affronter les lobbys correspondant.

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