Marc Lazar, Marie-Anne Matard-Bonnucci, L’Italie des années de plomb. Le terrorisme entre histoire et mémoire.

Marc Lazar et Marie-Anne Matard-Bonnucci, deux historiens bien connus de l’Italie contemporaine, viennent de diriger aux Éditions Autrement (Paris) un ouvrage collectif intitulé L’Italie des années de plomb. Le terrorisme entre histoire et mémoire, rassemblant plus de 25 contributions. Les livres en français sur cette époque  de l’histoire italienne contemporaine sont plutôt rares et médiocres; souvent, il ne s’agit que de témoignages d’acteurs, plutôt sujets à caution (comme avec les livres d’anciens responsables des Brigades rouges), ou d’ouvrages guère soumis aux contraintes de l’historiographie scientifique (comme le livre, fascinant par ailleurs, de l’écrivain Leonardo Sciascia sur l’affaire Moro, régulièrement réédité). Ici on se trouve face à  une compilation de textes académiques, auxquels des témoignages   ont été adjoints : celui de juges italiens bien connus au delà des Alpes (Gian Carlo Caselli et Armando Spataro), celui d’un ancien militant d’extrême-gauche devenu sociologue (Luigi Manconi), celui enfin de la fille d’un présumé leader du terrorisme rouge (Anna Negri). Ces témoignages introduisent utilement à l’ambiance de ces années. Le livre mêle par ailleurs les approches disciplinaires en mettant à contribution la plupart des sciences humaines : une partie entière (p. 209-288) est ainsi consacrée aux seules représentations des « années de plomb » (dans la photographie, l’affiche politique, le cinéma, et la littérature) – le nom même de cette période vient d’ailleurs du titre d’un film allemand de l’époque – , et les interventions des intellectuels italiens et français ne sont pas négligées (cf. les textes de F. Attal, p. 112-125, ou de François Dosse, p. 290-304). Le panorama proposé comporte aussi une utile chronologie (p. 409-416), des index des personnes, lieux, partis et mouvements (p. 422-437), une bibliographie (p. 420-421).

Malgré la diversité des auteurs et des points de vue, une première thèse domine  l’ouvrage : les « années de plomb » en Italie (1969- 1982) avec leur déchainement de  violence à motifs politiques ne sont pas  essentiellement le fruit d’un complot interne et/ou international contre la démocratie italienne; toutes les thèses qu’on nomme en Italie de « dietrologia » (de ce qui est derrière, caché aux regards), ou dit plus simplement, les théories du complot,  sont écartées tout au moins comme éléments centraux de la dynamique sociopolitique du pays dans ces années (voir en particulier sur l’enlèvement d’Aldo Moro, la réfutation de tout complot par  Agostino Giovagnoli, p. 178-191) . Les auteurs ne nient pas que de tels éléments aient pu jouer (voir par exemple ce qu’en dit Hervé Rayner, p. 36-49), mais ils affirment le primat de logiques sociopolitiques bien plus ordinaires.

Si les « années de plomb » italiennes en tant que cycle de violence à visée politique ne sont pas le résultat d’un vaste complot (conçu par quelque « grande vecchio » présidant quelque loge maçonnique vouée à la subversion de l’ordre républicain… toute ressemblance… ), quelles en sont les causes dominantes pour les auteurs, rendant compte ici de l’historiographie de la période?

Le premier facteur est lié aux méthodes de la répression policière des mouvements politiques et sociaux de la fin des années 1960. Comme le dit Donatella Della Porta (p. 164-177) : « L’un des facteurs qui, chez les militants de gauche, légitima la violence politique fut en effet l’expérience des affrontements avec la police : l’État était perçu comme violent et injuste. (…) Par delà les expériences concrètes de la répression violente, l’argument le plus puissant justifiant l’usage des armes fut, pour les gauchistes, la certitude que l’État était engagé dans une sorte de ‘sale guerre’. «  (p. 168). Isabelle Sommier dans son livre (La violence politique et son deuil : l’après 68 en France et en Italie, Rennes : PUR, 1998 -seul livre en français de la bibliographie des pages  420-421) insistait déjà fortement sur cette spirale de la violence due au caractère , pour dire les choses par euphémisme, mal conçu de la répression en Italie, aboutissant de plus à des phénomènes d’entrée dans la clandestinité par simple malchance de certains individus se trouvant au mauvais endroit au mauvais moment lorsque la répression frappe. Circonstance que I. Sommier signale aussi dans son article du présent ouvrage (p. 133-146) : les réseaux d’amitié ordinaires ont souvent menés certains à la violence politique (p. 144-145).

A cette violence liée aux erreurs initiales du maintien de l’ordre par la police, s’ajoute une violence diffuse entre jeunes d’extrême gauche et d’extrême droite. Cette violence juvénile prend au fil des années 1960-1970 des formes de plus en plus organisées, et surtout suscite la naissance de « services d’ordre » dans les différentes organisations politiques. Ces derniers finissent par être le vivier des terroristes rouges et noirs qui ensanglanteront le pays dans les années suivantes. A cela, s’ajoute une concurrence entre certains groupes d’extrême-gauche pour s’assurer une supériorité via justement la violence affichée des comportements. Et pour tout dire une bonne dose de machisme!

Le troisième facteur, très inscrit dans l’histoire politique italienne, semble bien être la volonté de guerre civile de la part d’une partie de  l’extrême-gauche. Dans ces groupes circule l’idée que la révolution sociale possible en 1944-45 à la suite de la chute du fascisme a été arrêtée  dans son élan populaire par les choix légalistes du Parti communiste italien (« tournant de Salerne »), il faut donc reprendre en cette fin des années 1960-début des années 1970 le flambeau de la révolution, en provoquant à cette fin une nouvelle résistance, une guerre civile. Les textes de Marie-Anne Matard-Bonnucci (p. 16-35), Guido Panvini (p. 50-63), Julien Hage (p. 98- 111), et Marc Lazar (p. 147-163) s’inscrivent dans cette thématique transversale. Ces  petits groupes ont , selon ces auteurs, voulu la guerre civile, mais, comme le dit Marc Lazar, l’immense majorité des forces politiques a refusé résolument une telle perspective. Le texte de Julien Hage,  peut-être le plus novateur de l’ouvrage, en s’intéressant aux maisons d’édition militantes, montre que la guerre civile, la guérilla, la lutte armée, constituent  dans ces années-là un thème  éminemment porteur. Les manuels de guérilla, souvent inspirés de l’expérience latino-américaine, se vendent alors plutôt bien. Comme on le sait sans doute, l’un de ces éditeurs,  le riche héritier Giangiacomo Feltrinelli, finira d’ailleurs par passer de la (mauvaise) théorie à la (mauvaise) pratique, et par mourir ainsi en manipulant ses propres explosifs.

D’autres facteurs invoqués à un moment ou un autre de l’ouvrage (par exemple, le blocage du système politique, le trouble au sein du monde catholique, les faiblesses des enquêtes judiciaires sur les « strage », etc.), mais ils ressortent ici moins clairement. De fait, la lecture de cet ouvrage  suppose, malgré la présence de la chronologie, d’avoir déjà une assez bonne idée du déroulement général de ces années. Le fait qu’aux élections politiques de 1972, la droite néofasciste connaisse  en réaction aux troubles sociaux des années 1968-72 son meilleur score électoral de l’après-guerre, n’est ainsi pas indiqué. Plus généralement, le fait que l’extrême gauche soit largement inexistante dans les urnes (malgré quelques tentatives) n’est guère évoqué, alors même que le PCI lui continue dans ces mêmes années sa progression en suffrages jusqu’à son apogée électorale de 1976. Un peu par un effet de loupe sur le terrorisme et sa mémoire, les auteurs donnent une image  sans doute un peu tronquée de l’isolement social des participants à ses groupes basculant dans la lutte armée.

Bien sûr, ces « années de plomb » italiennes vont concerner numériquement bien plus de personnes que les phénomène équivalents en France. Mais ce basculement dans le terrorisme d’une partie de la jeunesse politisée ne doit pas faire oublier que la majorité de gens de cette même génération – pourtant très politisée en regard des précédentes et des suivantes –  n’a pas fait ce choix-là du tout. L’intransigeance des actuels dirigeants de la gauche italienne ( en particulier du Parti démocrate, issu du PCI et de la DC) à l’encontre de tous les anciens terroristes de cette époque s’explique, en dehors d’une volonté de ne pas laisser la répression à la droite,  sans doute par ces parcours de vie très divergents dès ce moment. Un dirigeant de gauche d’aujourd’hui en Italie se trouve en effet être selon toute probabilité un ancien membre des jeunesses communiste ou démocrate-chrétienne des années 1970.

En dehors de cet objectif de rendre les « années de plomb » compréhensibles par les outils ordinaires des sciences sociales, l’ouvrage vise aussi à lever un malentendu franco-italien en la matière. Il s’agit dans le fond d’expliquer les tenants et les aboutissants de ce qui est connu sous le nom de « Doctrine Mitterrand » en matière d’asile en France d’anciens terroristes, ou  plutôt de personnes supposées telles par la justice italienne. On pourra donc voir dans cet ouvrage une contribution – à froid – aux débats engagés en France à l’occasion de l’extradition vers l’Italie, ou de la demande d’extradition d’anciens membres des groupes armés des années 1970-1980 (affaire Persichetti, affaire Battisti, etc.). De ce point de vue, en dehors du texte de Sophie Wahnich (p. 339-355) qui s’inquiète de l’assimilation, indue à ses yeux, d’actes de terrorisme à des crimes contre l’humanité imprescriptibles, le lecteur en retire l’impression qu’il s’agit ici de bien cadrer en la contextualisant ce que fut la « Doctrine Mitterrand » (texte de Marco Gervasoni, p. 323-338, ou de Jean Musitelli, p. 356-370). Cette dernière ne comportait en tout cas aucune trace d’acquiescement aux raisons des terroristes, ni aucune faiblesse vis-à-vis d’auteurs de crimes de sang ; par contre, elle n’était pas sans comporter une critique à peine voilée envers la manière parfois peu étayée juridiquement qu’avait la justice italienne de l’époque de demander de telles extraditions aux autorités françaises.  Il est alors un peu étonnant de voir un juriste français contemporain, Franck Lafaille (p. 305-322),  s’en prenant à ceux qui ont vue dans l’Italie de l’époque l’exemple même d’un « droit d’exception » défendre la thèse selon laquelle la législation  adoptée par l’Italie dans ces années-là restait dans les marges admises par l’État de droit, puisqu’elle avait été adoptée dans les formes requises par la Constitution républicaine, approuvée de plus par référendum populaire, et qu’elle ne remettait pas en cause les droits les plus fondamentaux à une défense des accusés dans les formes habituelles. On peut sans doute lui donner raison formellement – l’Italie des années de plomb ne fut certes pas une dictature -, mais, comme les autorités judiciaires françaises elles-mêmes le percevaient à l’époque, il est fort possible que les juges italiens n’aient pas été d’une rigueur et d’une clairvoyance absolue dans leurs accusations, sans compter la durée des détentions provisoires avant jugement dont F. Lafaille lui-même reconnait qu’elles posaient problème. De fait, F. Lafaille manque du coup de comprendre pourquoi des gens de gauche dans les années 1970-80, souvent des radicaux, se sont retrouvés au côté de Silvio Berlusconi au début de son aventure politique, justement parce qu’ils partageaient cette expérience de mauvaise justice. L’une des sources du « garantismo » de la nouvelle droite italienne des années 1990 tient en effet dans cette reconversion à droite de défenseurs des droits de l’Homme contre les excès des juges dans ces années-là. Certes, aujourd’hui, la droite italienne ne montre aucune tendresse vis-à-vis des terroristes (du genre C. Battisti), elle a oublié pour le passé l’arbitraire, l’inefficacité, que certains de ses membres prêtaient alors aux « juges rouges ».

Au total, une très bonne introduction pour le lecteur français  à ces années, et surtout à l’historiographie  la plus récente de ces dernières, qui ne fait sans doute que commencer à porter ses fruits.

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