18 juin 2010

Encore un exemple d’inflation mémorielle… L’ère des célébrations (enterrements de première classe?) ouverte lors du bicentenaire de la Révolution en 1989 ne se referme décidément pas. Pour les 70 ans de l’« Appel du 18 juin 1940 », les institutions publiques et privées en auront vraiment beaucoup fait. Il  y a sans doute matière à quelques mémoires de master.

Comme individu un peu informé de la manière dont se porte le monde par devoir professionnel, je ressens pourtant comme un  malaise. Cette célébration à tout prendre constitue une cinglante accusation à l’encontre de notre temps. Le Progrès de Lyon titre ce jour en faisant un jeu de mot  minable (« La pelle du 17 juin », à propos de la défaite de l’équipe de France de la veille).  Comme un signe du décalage.

J’attends toujours qu’un écrivain invente le mot pour cette situation. Paul Veyne se demandait si les Grecs croyaient à leurs mythes. La situation actuelle me semble du même ordre et requière sans doute une réponse argumentée similaire, mais le mot manque. Ou, du moins, me manque.

Advertisements

5 réponses à “18 juin 2010

  1. J’ai peut-être mal compris le dernier paragraphe (qui ne me semble pas très clair d’ailleurs, mais c’est peut-être parce que je n’arrive pas à lire entre les lignes). En tout cas, quand Veyne se demande si les Grecs croyaient à leurs mythes, il répond que bien entendu, les Grecs croyaient à leurs mythes, et il dit aussi que nous-mêmes nous avons des mythes auxquels nous croyons. Mais le mot « mythe » pour Veyne n’est pas du tout péjoratif (comme on dirait « c’est un mythe » pour dire que c’est faux).

    Je ne pense pas (mais je ne m’y suis pas penché beaucoup) qu’on puisse dire que le football forme un mythe aujourd’hui. On parle du mythe du progrès, du mythe de l’âge d’or, du mythe de la rationalité, du mythe de l’unité, du mythe de la Science (thème de mon mémoire, je l’avoue…), etc… mais ces pensées mythiques nous traversent tous, elles ne touchent pas seulement quelques illuminés du sport.

    J’avais juste un peu l’impression (peut-être erronée) que vous cherchiez à railler le sport en le qualifiant de mythe. Mais dans ce cas, la mention de Veyne me semble impropre.

  2. @Jérémy : effectivement, ce nouveau appel du 18 juin m’a paru bien nécessaire; et, en plus, il est sûr qu’à (moyen) terme, tout ira bien mieux pour l’Équipe de France. Un peu comme pour l’équipe de Reims en nationale en somme…

    @champagne : dans mon souvenir (lointain il est vrai), le propos de P. Veyne est plus subtil, les Grecs croyaient à leurs mythes un peu comme on croit au Père Noël quand on est enfant, avec sérieux et avec jeu, mi-figue, mi-raisin en somme.

    Pour ce qui est du statut de « mythe » du sport spectacle contemporain,je crois que vous sous-estimez la place de cette activité (ludique en principe) dans la vie économique, sociale, culturelle, diplomatique contemporaine. Voyez les travaux de Pascal Boniface pour une vision positive (et positiviste) de la situation. Pour ma part, ce sport me parait l’objet d’un véritable culte (laïc). Rappelez-vous des propos de Rama Yade quand la France a eu droit d’organiser la Coupe d’Europe en 2016, qui soulignait que le football était le moyen du bonheur public. Et que faites-vous des « valeurs du sport »? Donc ne sous-estimez pas le phénomène. Vous parlez de « quelques illuminés du sport », mais, contrairement à la philatélie ou au Rubik’s Cube, il s’agit d’une bonne part de la population française, y compris des élites dirigeantes! Une ministre de la République est mobilisée pour réparer les dégâts… Plus encore, un homme politique français doit toujours dire que l’équipe nationale de football doit gagner (sauf s’il veut provoquer de manière extrémiste), et je ne vois pas un homme politique emporter la présidentielle en 2012 en disant qu’il va mettre fin à toute subvention publique pour cette activité ludique à fin lucratif qu’il qualifierait au choix d’ indécente, de machiste ou même de fascisante. Le sport est donc aujourd’hui une vache sacrée peut-être plus importante que d’autres activités.

  3. L’expression « quelques illuminés du sport » était fâcheuse dans mon propos, car cela a dénaturé ma pensée. J’aurais du dire « les adeptes du sport ». Je me repens.

    En tout cas, dans ce que j’écrivais, je ne contestais pas l’idée que le sport soit un culte, ou l’opium du peuple (je ne l’approuvais pas non plus en fait, je ne parlais pas de ça). Je suis d’accord pour dire que le sport est un phénomène social total, et je soutiens l’idée qu’à travers le sport, on peut essayer de lire les imaginaires d’une société (par exemple, on pourrait comparer aux yeux des Français la figure de Zidane après son coup de boule et la figure de Cambronne chez Victor Hugo: deux héros qui finissent en défendant leur honneur au grand jour, contre toute raison, et qui sont finalement les véritables vainqueurs de la bataille (car les Italiens n’ont pas vraiment gagné, comme Blücher à Waterloo))

    En revanche, ce que je continue à contester, c’est votre référence à Veyne. Effectivement, il évoque le père-noël en disant que les enfants croient au père-noël tout en croyant que leurs parents déposent les cadeaux près du sapin. Et il montre que ces deux croyances, qui semblent contradictoires, sont pourtant toutes les deux fermement crues.

    Ce qu’il tente de montrer ensuite (d’après ce que j’ai compris du livre, bien entendu, je ne suis pas un interprète sans faille), c’est que nous-mêmes (et pas seulement les enfants naïfs), nous avons des contradictions dans nos croyances. Il ne faut donc regarder avec mépris, ni la croyance des Grecs en leurs mythes, ni la croyance des enfants au père-noël, ni nos propres croyances contradictoires.

    Je cite sa dernière phrase du livre: « Le propos de ce livre était donc très simple. A la seule lecture du titre, quiconque a la moindre culture historique aura répondu d’avance : « Mais bien sûr qu’ils y croyaient, à leurs mythes ! » Nous avons simplement voulu faire en sorte que ce qui était évident de « ils » le soit aussi de nous et dégager les implications de cette vérité première. »

    Il me semble que vous employiez le terme de mythe dans le sens d’une illusion absurde et naïve. Et j’ai même eu l’impression que vous vous excluiez de la croyance dans le mythe que vous décriviez. Ce sens du mot mythe existe, à mes yeux, mais ce n’est pas comme ça que l’entend Veyne.

    Je donne un exemple de croyances contradictoires mais pourtant assumées dans notre société: on peut croire fermement qu’en Science, toute théorie peut toujours être remise en cause (puisqu’un des fondements de la Science est le doute) et en même temps croire fermement que la théorie du darwinisme est vraie (et que les créationnistes sont des débiles obscurantistes). Je ne sais pas vous, mais moi j’ai ces deux croyances, pourtant contradictoires à première vue.

  4. @ champagne : pour revenir au début de la discussion (le statut de mythe de la Résistance incarnée par le 18 juin 1940), ce que je disais sur le mythe correspond à la situation que vous décrivez dans votre dernier paragraphe. A la fois, nous croyons sincèrement à la Résistance, et nous acceptons qu’elle soit traitée de cette manière : le journal régional de la « capitale de la Résistance » qui se permet de faire une blague idiote en première page pour les 70 ans de l’Appel. Personne n’est allé manifester devant le Progrès pour exprimer son indignation. D’où mon allusion aux Grecs. C’est un degré de croyance assez différent de celui que démontrait un Torquemada ou un Pol Pot (pour ne pas faire d’exemples contemporains).

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s