La femme de César.

Nos amis italiens, dont la vie politique est scandée par des scandales depuis au moins le milieu des années 1950, possèdent une expression qui indique que « la femme de César ne peut être soupçonnée ». Cette expression ressort régulièrement dans la presse ad nauseam lorsqu’un proche (femme, enfant, ascendants, etc.) d’un homme politique (ou, plus rarement, d’une femme politique) est mis en cause par la justice et/ou  par la presse italiennes de s’être livré à quelque malversation au détriment des caisses publiques, ou simplement envers la morale publique.

Le dernier gouvernement du centre-gauche (2006-2008) dirigé par Romano Prodi est tombé, entre autres motifs, parce que la femme du Ministre de la Justice, Clemente Mastella, était soupçonnée de quelque délit somme toute anodin au vu des standards locaux. Le Ministre y a vu un complot contre sa personne, et il a fait exploser la majorité.

La situation du couple Woerth me parait assez semblable – sans que bien sûr la majorité soit en danger d’une semblable explosion. La femme d’un ministre important, du Budget dans un passé récent, du Travail aujourd’hui, travaille ces dernières années pour une société gérant la fortune de la femme la plus riche de France; cette société se livre selon les révélations de la presse et selon ce que son porte-parole vient lui-même de reconnaitre, en parlant d’une régularisation à effectuer, à de l’évasion fiscale; quelque soient les responsabilités de cette femme de Ministre dans cette société –  y aurait-elle été standardiste ou femme de ménage -, il y aurait dans un pays du nord de l’Europe largement de quoi faire démissionner son mari de Ministre. La femme de César se doit là-bas d’être irréprochable. Il n’est pas étonnant d’ailleurs que ce soit la franco-norvégienne Eva Joly, ci-devant juge d’instruction en France par ailleurs, qui tienne les propos les plus radicaux sur cette affaire. Jugé sur des critères nordiques, la démission du Ministre va de soi, – même si, pour prendre l’hypothèse la plus favorable à sa cause, il n’est coupable de rien, sinon de manque de discernement. Comme si la femme du Ministre de la défense travaillait pour une société à capitaux iraniens s’occupant du nucléaire… Bien sûr, sur des critères latins, c’est d’évidence un complot de quelque officine voulant empêcher la réforme des retraites d’aller à bon port, et cherchant ainsi à faire perdre à la France sa note AAA.

Pour l’instant, c’est la tactique issue des mésaventures  du gouvernement Balladur en 1994-1995 qui prévaut. La « jurisprudence Balladur » avait consisté à adopter une attitude nordique face aux soupçons de corruption de façon à creuser l’écart sur ce point avec le clan chiraquien. Les résultats furent pour le moins peu brillants pour le candidat Balladur, arrivant à l’échéance du printemps 1995 en ayant perdu quelques belles pièces de son dispositif. Depuis, ayant appris la leçon, les gouvernements de droite ont adopté la tactique de la non-démission. On laisse passer l’orage médiatique, on joue sur les temps longs de la justice, et, éventuellement, la personne concernée part dans le prochain remaniement pour un tout autre motif. Cette tactique possède l’immense avantage de ne pas avaliser en quoi ce soit les soupçons portés sur l’un ou l’autre membre du gouvernement, de ne pas donner l’impression d’un délitement, de parier sur la ronde médiatique qui doit changer de sujet de toute façon au bout d’un moment, mais elle peut aussi amener à un sentiment bien connu de « tous pourris » par accrétion des soupçons.

Allons-nous assister à un changement de tactique? J’en doute.

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