Liberté de la presse – début du dernier acte?

Ce qui fut le grand journal de référence français pendant une bonne partie de l’après seconde guerre mondiale doit absolument trouver des capitalistes disponibles à le renflouer dans les jours qui viennent. D’autres journaux quotidiens moins prestigieux par leur histoire (la Tribune, le Parisien) sont à vendre officiellement ou officieusement. Un autre (France-Soir) survit à sa gloire passée, désormais sous la direction d’un fils oligarque russe.

Il est heureux alors que deux articles parus dans le Monde permettent de restituer le débat.

Tout d’abord, des économistes font paraitre dans l’édition du mercredi 23 juin 2010, une tribune intitulé par le journal « 26 économistes se mobilisent en faveur du ‘Monde’. L’indépendance des médias est le socle de la démocratie ». Cette tribune souligne  qu’il existe au niveau d’un pays un lien fort entre liberté de la presse, faible corruption des élites gouvernantes et administratives, et performance économique fondée sur le savoir et l’innovation.  En conséquence, la France a besoin d’une presse libre, et donc en pratique l’indépendance de la ligne éditoriale du Monde doit être garantie par les capitalistes qui en prendront la direction. On notera la spécificité de l’argumentation : la liberté de la presse ne doit pas être défendue pour elle-même, mais comme un moyen privilégié d’assurer le bon fonctionnement de l’économie, de la production et de la répartition des richesses, de l’innovation. Cet argument pourrait se voir contester empiriquement par l’existence d’un pays au moins où la presse n’est pas vraiment libre (euphémisme!) et connait pourtant une croissance économique remarquable, y compris dans les secteurs innovants : la République populaire de Chine. En même temps, sur le long terme, les deux cent dernières années de capitalisme, la thèse ici utilisée par les économistes semble largement valable. On notera que ce sont des économistes qui interviennent publiquement sur ce sujet, car, de fait, ils font partie d’une discipline qui dispose encore d’une prétention à une représentation globale des fonctionnements d’une société nationale.  Ce qui est bon pour le Monde, est bon pour la France, comme, jadis, on disait aux États-Unis, ce qui est bon pour General Motors est bon pour l’Amérique.

Ensuite, dans ce même journal en passe d’être racheté, on trouvera un long article de Thierry Vedel, « Internet creuse la fracture civique ».  Je conseille fortement sa lecture tant les premiers résultats de la recherche collective ici exposés sont significatifs : en gros, l’enquête par sondage permet de repérer en France les mêmes tendances que celles déjà bien avancées outre-atlantique, à l’explosion du grand public de la période d’après guerre en niches distinctes. On pourrait parler du « règne des extrêmes » et du « marais ricanant ». Fox News et l’infotainment en somme. La télévision généraliste reste le média dominant en matière d’information politique, mais s’étiole essentiellement au profit d’Internet. La presse écrite nationale continue à s’étioler doucement. Or, avec Internet, les citoyens se déclarant intéressés par la politique ont tendance à se replier sur les sites les plus proches de leurs convictions (ce que d’autres enquêtes avaient déjà montré), et à les renforcer ainsi; en revanche, ceux qui  se déclarent peu intéressés par la politique recherchent eux  des contenus plus humoristiques (dans la version papier, un graphique explique visuellement bien la différence).  La recherche, dont rend compte T. Vedel, permet donc de compléter l’approche des économistes par une étude de la demande d’information politique « sérieuse ». Celle-ci existe toujours, mais elle reste minoritaire, et surtout, même sur Internet, les gens qui s’intéressent peu ou pas  à la vie politique veulent surtout en rire. Cette précision permet de remettre dans son contexte plus large le nettoyage en cours des humoristes un peu trop caustiques de France-Inter : les Stéphane Guillon et autres Didier Porte. Leur présentation de l’actualité, reprise par ailleurs en podcast sur Internet, possède sans doute un impact plus fort sur les moins politisés des individus qu’une dissertation, tolérable par la pouvoir de l’heure, sur les tenants et les aboutissants de telle ou telle politique publique. Je me dois aussi de remarquer que les résultats de ce sondage français aboutissent aux mêmes conclusions que ce que je puis savoir de la situation italienne : une télévision généraliste qui reste dominante comme source  d’information pour les générations âgées et peu éduquées; une presse écrite et un Internet, polarisés,  fréquentés par la minorité des personnes éduquées; et enfin un rôle croissante de l’humour en politique (cf. Beppe Grillo qui a fondé son parti, et Sabina Guzzanti, la meilleure ennemie de Silvio Berlusconi).

Pour en revenir à l’appel des économistes, relu à la lumière de l’article de  Thierry Vedel,  ce dernier néglige l’existence ou non d’une demande d’information sérieuse, capable de financer des médias « sérieux » (via les ventes et la publicité). Le Canard enchaîné gagne de l’argent, le Monde en perd régulièrement depuis des années. Ils ne font pas le même travail. Le second coûte plus cher à réaliser que le premier, qui, sans l’environnement médiatique que lui offrent les autres organes de presse, n’aurait guère de sens. Le Monde ne serait pas en difficulté s’il avait 2 millions de lecteurs… De fait, on peut se demander si un pays comme la France possède encore les bases sociales d’une presse nationale de qualité, ayant quelque prétention à l’objectivité. Y a-t-il une demande suffisante pour cela? J’en doute : dans le fond, si les pays les plus innovants en matière économique, possèdent la presse la plus libre, c’est aussi que leurs citoyens y  sont aussi peut-être les plus aptes à effectuer leur tâche de citoyen (cf. la thèse d’Henry Milner sur la compétence civique via de fortes capacités en… lecture!).

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8 réponses à “Liberté de la presse – début du dernier acte?

  1. Assez belle analyse, mais malheureusement, j’ai du mal à adhérer.
    Personnellement, je ne soutiendrai pas le journal Le Monde, qui ne vaut rien depuis longtemps. Qu’il disparaisse, ce ne sera pas le premier.
    La question est plutôt l’état de la presse en général. Et en particulier localement. Ainsi que le métier de journaliste: comment est-il exercé?
    Ce qui me fait plus de peine, c’est que le journal le plan B disparaisse.
    http://www.leplanb.org/
    L’important serait que plus de gens soient au courant d’une activité de création et de réflexion underground qui n’apparaît pas du premier coup d’œil (car le spectacle s’emploie à le taire, ce non-dit de l’existence d’une autre presse est de plus en plus assourdissant quand on écoute par exemple France Inter s’interrogeant sur la presse), mais qui existe et qu’il faudrait soutenir. Déjà, en achetant les journaux (si on a plaisir et intérêt à les lire bien sûr).
    Par exemple: la Brique à Lille
    http://labrique.net/
    Fakir à Amiens (diffusion aussi à Paris)
    http://www.fakirpresse.info/
    CQFD à Marseille (diffusion nationale je crois)
    http://cequilfautdetruire.org/

    Tout ces journaux ont des problèmes d’argent, et surtout de procès, car il ne disent pas toujours des choses agréables aux potentats locaux. Alors bon, le soutien financier au quotidien vespéral des marchés passera après, en ce qui me concerne…

    Quant au raisonnement des économistes, outre le contre exemple chinois que vous évoquez, on peut aussi faire la remarque que, si le pouvoir (démocratique) tenait tellement à la démocratie, il aurait pris des mesures pour que ne s’installe pas des merdes comme les journaux gratuits, qui sont des déchets toxiques dès leur conception. Mais mon hypothèse est qu’une bonne part de la classe dirigeante ne croit pas (du tout) à une réelle démocratie (ce n’est pas très original). Qui supposerait un peuple vraiment souverain, donc éduqué, donc lecteur, des gouvernants ne disposant pas d’un mandat incontrôlable et incontrôlé entre deux élections, etc.

    Merci pour votre blog!

  2. Tiens, j’envoie un commentaire et rien ne parait…
    Je disais donc, soutenons plutôt la presse alternative que les télévendeurs du Monde (E. Fotorino reçu tous les vendredis sur France-Inter pour vanter le livre-gadget qui va avec le journal)
    le Plan b disparait:
    http://www.leplanb.org/

    fakir qui a des soucis avec Casino
    http://www.fakirpresse.info/

    la Brique à Lille
    http://labrique.net/

    On perdra moins son temps qu’avec le QVM
    http://www.homme-moderne.org/plpl/n1/p6.html

  3. Je lis ce billet alors que je ne suis plus abonné au Monde depuis une semaine seulement. L’avalanche d’offres spéciales « Coupe du Monde » dans ma boîte email a eu raison de ma patience en la matière, déjà bien atteinte par le fait que Le Monde se permette de m’envoyer les résultats du sport sous le titre « URGENT/Dernière minute » comme s’il s’agissait d’une marée noire géante, d’un attentat dans un théâtre à Moscou ou d’un conflit sur la frontière du Kahsmir…

    Ce journal aura du travail pour remonter la pente. Regardez la tribune des économistes : sauf erreur de ma part, « Picketty » est mal orthographié. Et souvenez-vous de Catherine Rollot ! (Injonction rhétorique, je sais que vous ne pouvez pas l’avoir oubliée.) Ou des articles insipides sur les blogs, au hasard.

    La presse britannique aurait bien des leçons à donner au Monde, mais je ne sais pas si elles auront beaucoup de succès en France. Les journaux s’y concurrencent fortement sur leur niveau d’indépendance vis-à-vis du pouvoir. Les comptes-rendus basés sur la recherche scientifique y sont très nombreux—hier encore, le Guardian couvrait un article pas encore publié (!) du British Medical Journal, qui établissait le lien entre mortalité et baisse des dépenses sociales. Où sont ces articles en France ? Où sont les articles sur Hadopi et l’ACTA ? Et je préfère passer sur l’état catastrophique du Monde des livres

  4. @ erikantoine : en fait, je modère les réactions… pour éviter quelques spams malfaisants dans des langues exotiques ou inventées par des machines.Merci d’apprécier mon blog.

    De fait, l’hypothèse de la disparition de tous les journaux de piètre qualité et de faible indépendance éditoriale vis-à-vis des pouvoirs (dont le Monde actuel) faute de lecteurs (car c’est bien là le problème de fond) et de publicité aurait dans l’idéal ma préférence. Toute cette presse médiocre survit en effet à grands coups de subventions publiques (directes ou indirectes). Si l’État ne subventionnait plus la presse quotidienne d’information générale, il n’en resterait rapidement plus rien… sauf l’Equipe, et peut-être les Echos à 4 euros le numéro.

    En l’occurrence, ce n’est pas ce qui va se passer;quelque soit sa situation économique, comme l’État français – quoique « en faillite » – ne peut pas laisser couler la presse nationale d’information générale, le Monde va survivre dans toutes les hypothèses; donc, aussi mauvais soit-il aujourd’hui par rapport à ce qu’il a été (dans mon souvenir), je préfère qu’il continue au moins à faire semblant d’être indépendant. En effet, s’il survivait à l’état de pur zombie, comme France-Soir par exemple, la marque « Le Monde » pourrait encore être utilisé pour attester de la vérité de certains faits. Je ne voudrais pas le voir finir comme Paris-Match… En tout état de cause, Le Monde reste un outil d’influence de l’opinion publique. Je ne m’illusionne guère sur la qualité de ce journal, mais qu’au moins qu’il joue le rôle de forum des diverses tendances des élites françaises, comme son prédécesseur, le Temps. Pour les opinions vraiment critiques, il vaut certes mieux aller voir ailleurs… Pour finir, vous avez raison de soupçonner que nos élites, pour partie, se soucient de la démocratie comme d’un guigne… Qui a envie qu’on le contrôle?

    @ Fr. : pour la dérive du Monde vers des sujets inadéquats, je suis d’accord; pour l’inexactitude de certaines informations, je suis d’accord ; pour l’orientation défectueuse de certains journalistes, je suis d’accord; pour la comparaison désobligeante avec certains organes de la presse étrangère, je suis d’accord; pour le Monde des livres, ce n’est même plus de l’accord, c’est de la déploration absolue que je partage au delà de ce que vous pouvez imaginer. Mais, même réponse que pour erikantoine, étant donné que le Monde ne va pas disparaitre demain matin, étant donné qu’il s’agit d’une « institution », j’espère encore une limitation des dégâts… Il me semble d’ailleurs que, si vous lisez bien la déclaration des économistes, ils ne s’illusionnent pas non plus sur la qualité de ce qu’ils défendent faute de mieux.

  5. Bonjour,

    Au-delà de la question du destin du Monde (que j’ai cessé de lire depuis belle lurette) ou de tel ou tel organe de presse, ce que votre analyse fait apparaître avec pertinence c’est que l’espace public au sens où l’entend Habermas, et dont on peut penser qu’il était connaturel à la démocratie moderne, est en train de s’émietter en une myriade d’espaces hybrides, semi-publics, semi-privés. Bref, on s’achemine vers une démocratie sans « forum », dont la viabilité me semble pour le moins problématique.

  6. @ Hervé DF : c’est effectivement mon inquiétude de fond – partagé avec pas mal de monde – : si tout le monde ne s’intéresse, via des médias ciblés très finement, qu’à une sphère de la réalité réduite à sa seule convenance, le débat social risque rapidement de tourner au dialogue de sourds, ou simplement d’être inexistant. Les grands médias avaient l’avantage que tout le monde entendait (au moins vaguement) parler d’un peu tout (y compris du sport pour quelqu’un n’aimant pas cet aspect des choses comme moi). En pratique, on peut même imaginer qu’il devienne à long terme difficile pour un gouvernement de faire passer des informations de base, du genre, la date de la rentrée des classes…

    • Je ne me fais pas trop de soucis pour le gouvernement pour faire passer des messages verticaux vers les populations.

      Mais s’il n’y a plus de démocratie qui pèse sur le gouvernement, l’absence de commandement central sera plutôt une bonne nouvelle qu’une mauvaise. Ce que vous décrivez, c’est la décomposition de l’État, ce qui aurait pour conséquence que les gens s’organisent au niveau local. Donc bon, la rentrée des classes de l’éducation nationale dans ce cas…

      Mais je ne crois pas vraiment que ça se passera comme ça.
      L’État et la démocratie, ce n’est pas consubstantiel. Et ce n’est pas parce que l’implication démocratique du peuple se délite, que l’État fonctionne moins bien pour étendre son empire sur nos vies… malheureusement

      Par ailleurs, si des journaux comme le 20 heures de France 2, Le Monde, Le Figaro, etc. ne font plus leur travail, mais font de l’info sensation, en quoi on ne s’intéresserait qu’à une portion restreinte de la réalité en s’informant autrement ? On pourra peut-être au contraire s’intéresser aux rouages du monde tels qu’on n’en parle jamais dans ces ‘journaux’.

      Comme par exemple le dossier consacré à l’histoire de la coupe du monde dans Fakir de ce mois-ci. Ou bien le parcours de Jean-Charles Naouri, patron de Casino. L’effet sur nos vies de ce genre de carrières est bien plus important que le type balancé dans la seine par 3 ivrognes.

  7. @ erikantoine : il est vrai que je ne suis pas très favorable au dépérissement de l’État , même si je reconnais qu’il existe des différences entre Etats permettant plus ou moins l’expression des aspirations des personnes qu’ils régissent. Entre l’État chinois et l’État norvégien, il y a quelque différence tout de même.

    Pour revenir aux médias, le problème tel que je le perçois est que l’immense majorité des citoyens ne font pas l’effort d’aller voir les autres médias que vous citez. Or les journaux télévisés des grandes chaines à forte audience, disponibles dès qu’on possède une télévision, ont un contenu informatif de plus en plus faible, ne serait-ce que par comparaison avec le journal télévisé d’Arte. Une enquête statistique de l’INA vient d’ailleurs de montrer que sur les dernières années, ce sont les sujets sportifs qui dominent les JT des grandes chaînes. On peut dire que les spectateurs « demandent » cela, puisqu’ils continuent à regarder; je crois aussi qu’il existe une inertie – on continue regarder par habitude, sans bien se rendre compte de la qualité de plus en plus inepte de ce qui est montré. Du coup, la qualité de cette « cantine » où tout le monde ou presque se nourrit pose un problème de fonctionnement démocratique – que ne compense pas l’existence de charmants petits bistrots bien tenus où la parole est plus libre…

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