David Brady, Rich Democracies, Poor People. How Politics Explain Poverty.

Le livre du sociologue américain David Brady, Rich Democracies, Poor People. How Politics Explain Poverty (Oxford & New York : Oxford University Press, 2009) m’avait échappé jusqu’ici,  et j’aurais été  en faute de ne pas lui prêter attention qu’il mérite. Il s’agit en effet d’un bel exemple d’ouvrage de politique comparé.

La recherche de l’auteur consiste à tester divers modèles explicatifs du niveau plus ou moins élevé de la pauvreté dans les pays riches et démocratiques. Cette persistance de la pauvreté au sein même des populations des pays riches, en dépit même de l’enrichissement de ces derniers depuis 1945, constitue l’une des grandes énigmes des sciences sociales. David Brady pense avoir trouvé la solution. Elle est fort simple : le niveau de la pauvreté dans un pays riche et développé est principalement déterminé par  la générosité de l’État-Providence dans tous ses aspects (revenus socialisés, services publics, organisation de la vie économique, etc.).  Cette dernière dépend de trois facteurs : le poids de long terme des forces politiques de gauche dans un pays; l’existence d’une coalition latente favorable à la redistribution et à l’égalitarisme ; l’idéologie dominante dans la société en question, largement influencée par l’équilibre social en vigueur. David Brady nomme son approche l’« institutionalized power relations theory », que je traduirais volontiers comme la théorie des rapports de force institutionnalisés. En effet, l’auteur ne se contente pas de faire remarquer que c’est le poids des forces progressistes,  liées par le passé aux intérêts des travailleurs manuels, qui explique la montée en puissance de la redistribution par l’État-Providence (ce qui constitue la version ancienne de la simple « power relations theory » de la redistribution publique), mais qu’il existe, d’une part, des conditions institutionnelles à l’expression de ce poids des forces progressistes – dont la plus importante à ses yeux de comparatiste n’est autre que l’existence d’un mode de scrutin proportionnel-; et d’autre part, qu’il existe des effets d’hystérésis aussi bien sur le plan idéologique que sur celui du bloc social favorable à la redistribution et à l’égalité sociale entre les citoyens.

Sa démonstration consiste à rechercher les relations statistiquement significatives entre le taux de pauvreté dans un pays et des indicateurs  pour chaque pays des différentes causes possibles de cette dernière sur un univers constitué de 18 pays développés sur la période 1969-2002.

Il teste ainsi la théorie purement économique de la pauvreté (chapitre 6, « The poverty of liberal economics », p. 121-144). Il montre qu’il existe bel et bien au niveau agrégé un effet de la croissance économique et de la réduction du chômage sur la diminution de la pauvreté dans un pays, mais que ces effets s’avèrent statistiquement d’un moindre impact sur la part globale de population pauvre dans un pays que la générosité de l’État social et le choix d’un scrutin proportionnel pour les élections. Il teste de même ce qu’il nomme les théories structurelles de la pauvreté (chapitre 7, « Structural Theory and Poverty », p. 145-164) : la désindustrialisation, l’accroissement de la part de la population âgée, et le nombre croissant de familles monoparentales possèdent du point de vue comparatif un effet d’augmentation de la part de la population pauvre dans un pays, mais, là encore, du point de vue statistique, bien moindre que la générosité plus ou moins grande de l’État social et le choix d’un scrutin proportionnel pour les élections. Il s’agit du coup pour lui de renverser la perspective : ce n’est pas le fait en soi qu’il y ait de plus en plus de familles monoparentales ou de personnes âgées qui augmente la part des pauvres dans un pays, mais le fait politique que ces personnes vulnérables reçoivent ou non des aides adéquates de la part de l’État pour ne pas être pauvres.

Dans le chapitre consacré à l’effet de l’État-Providence (chapitre 4, « The Welfare State and Poverty », p. 70-93), David Brady montre que le facteur le plus associé à une diminution de la pauvreté dans un pays correspond à un « welfare generosity index », qui synthétise tous les aspects pertinents d’un État Providence (part des dépenses sociales y compris services publics  dans le PIB, part des transferts sociaux dans le PIB, niveau de démarchandisation estimé à la manière de G. Esping-Andersen, part des dépenses de l’État dans le PIB, part des dépenses publiques dans l’ensemble des dépenses de santé). Pour l’auteur, contrairement aux critiques de l’État Providence, « In sum, the welfare state is a stable and powerful  poverty-reduction mechanism.(…) Regardless of the era [ avant ou après 1990] or regime [ au sens des trois mondes de l’État-Providence de G. Esping-Andersen], welfare generosity is robustly predictive of a country’s poverty ». (p.92) D’un certain point de vue européen, on pourrait voir dans cette dernière affirmation une lapalissade, ce serait oublier qu’il existe ici aussi toute une critique de l’État-Providence  qui présente la générosité de ce dernier comme de l’assistanat qui, en lui-même, provoquerait une hausse de la pauvreté au niveau individuel, ou comme la cause des crises économiques au niveau des nations qui pratiquent indument une telle générosité en faveur des démunis. Au niveau d’analyse où se situe David Brady, rien de tel n’est observable.

Enfin, l’auteur en vient au centre de sa théorie, l’aspect politique de la diminution de la part des pauvres dans un pays donné (chapitre 5, « The Politics of Poverty », p. 94-120). Pour lui, c’est la capacité à créer une coalition pour l’égalitarisme qui s’avère décisif. Celle-ci ne correspond pas nécessairement à la seule classe ouvrière, mais bien plutôt aux divers segments de la société (y compris du monde des affaires) qui sont intéressés idéologiquement ou matériellement à la création ou au maintien d’un État Providence. De ce point de vue, les éléments statistiquement les plus importants pour obtenir un tel développement sont : le taux de syndicalisation; le nombre d’années ayant connu un gouvernement orienté à gauche dans un pays donné; la présence cumulée de femmes dans la représentation parlementaire; le taux de participation électorale; et, enfin et surtout, l’existence d’un système électoral proportionnel permettant aux partis minoritaires à gauche de la gauche de s’exprimer. Par contre, David Brady montre que, du point de vue statistique, un gouvernement de gauche au pouvoir à un moment donné dans un pays n’a pas d’effet statistiquement significatif, ce n’est que l’accumulation au cours du temps long de gouvernements de gauche successifs ayant mené une expansion de l’État Providence dans un pays qui compte vraiment pour réduire la part des pauvres dans la population.

De fait, ici l’auteur se fait doublement polémique. D’une part, il se veut un critique résolu de la gauche qui croit changer les choses sans gouverner un pays – pour lui, les mouvements sociaux, aussi utiles soient-ils par ailleurs, ne font guère le poids  au regard de la capacité de bâtir un État Providence au fil des ans en contrôlant durablement le gouvernement. Du point de vue comparatif, la politique institutionnelle demeure la seule qui compte en matière de réduction de la pauvreté. D’autre part, en pensant essentiellement au cas de son propre pays les Etats-Unis, il refuse les approches dépolitisées (économiques ou structurelles) de la pauvreté : le très haut niveau de la part de la population pauvre aux Etats-Unis (17% en moyenne sur la période 1974-2000, contre 9% en moyenne pour tous les cas qu’il considère) n’est pas une fatalité économique et/ou structurale, mais un choix collectif précis aux mécanismes politiques compréhensibles (cf. chapitre 8, « Politicizing Poverty », p. 165-181).

De fait, je suis extrêmement séduit par son approche qui met au centre de la réflexion la politique dans ses aspects institutionnels (par exemple les partis, le mode de scrutin, la place des femmes en politique, etc.). En même temps, pour ce qui est du cas nord-américain, je ne peux imaginer comment les bonnes intentions de l’auteur pourraient devenir un jour réalité. A de multiples reprises dans l’ouvrage, l’auteur compare la Suède et les Etats-Unis, qui représentent le plus souvent les cas polaires dans son étude; il calcule même ce qu’il en serait de la pauvreté en Suède et aux Etats-Unis s’ils échangeaient certaines de leurs caractéristiques. Il y a de fait comme une  part d’utopie dans l’ouvrage –  sans doute compréhensible pour un auteur qui ne souhaite pas que les Etats-Unis restent définitivement ce paradis de la pauvreté qu’il décrit après tant d’autres -, mais utopie tout de même.

D’un point de vue européen, ce livre laisse plus d’espoir à une politique progressiste de réduction de la pauvreté.  En effet, même si actuellement les partis favorables aux coupes budgétaires drastiques dans les dépenses sociales de l’État semblent avoir à la faveur de la crise  économique  la haute main sur les choix politiques, de nombreux pays de l’Europe de l’Ouest conservent dans leurs institutions  une histoire de recherche de l’égalité sociale entre les citoyens. De même, si on en croit l’auteur, l’éventuel abandon par la Grande-Bretagne de son mode de scrutin traditionnel au profit d’un scrutin mixte ou proportionnel constituerait à long terme une bonne nouvelle pour la réduction de la pauvreté dans ce pays, qui compenserait le massacre de l’État Providence qu’a annoncé pour les prochaines années le nouveau gouvernement britannique.

Ps. Bruno Amable dans sa chronique « L’argent des riches fait-il le bonheur des pauvres? » paru dans Libération du mardi 6 juillet 2010 énonce un résultat similaire à partir d’une recherche comparative du politiste américain Lane Kenworthy  portant sur les années récentes (sans doute celle-ci dans le cadre d’une conférence sur la Luxembourg Income Study [LIS]): « Dans l’ensemble, c’est donc bien la redistribution du revenu et la protection sociale qui ont permis aux pauvres de l’être un peu moins, pas une augmentation de leur revenu du travail. » Selon L. Kenworthy dans sa communication, « In sum, since the 1970s economic growth has boosted the incomes of lowend households chiefly via increases in government transfers, and trickle-down via transfers has occurred to a greater extent in countries with more generous social programs. Those nations have tended to pass on a larger portion of increases in the social pie to the poor. » Autrement dit, le trickle down economics libéral  est un mythe, tout au moins pour les pays développés.

La question que l’on pourrait se poser pour aller au delà de ces approches qui insistent sur l’impact de la redistribution sur l’état de la pauvreté dans un pays, c’est de se demander pourquoi toutes les économies capitalistes développées (qu’elles soient gouvernées à droite ou à gauche) produisent désormais systématiquement une masse de citoyens qui ne participent pas à la vie économique ou qui y participent à un niveau tellement dérisoire qu’ils sont réduits à la pauvreté.

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2 réponses à “David Brady, Rich Democracies, Poor People. How Politics Explain Poverty.

  1. Je n’ai pas lu le livre et mes remarques se basent uniquement sur votre présentation.

    Je dois avouer que j’ai du mal à saisir la puissance du propos qui si j’ai bien compris est le suivant : c’est dans les pays où les forces politiques favorables à l’égalité sont les plus puissantes que l’égalité est la plus forte.
    L’inverse aurait été franchement surprenant.

    Concernant l’énigme de la « persistance de la pauvreté au sein même des populations des pays riches, en dépit même de l’enrichissement de ces derniers depuis 1945 », je ne vois pas non plus vraiment en quoi l’auteur apporte une réponse (encore une fois je précise que je n’ai pas lu l’ouvrage).

    Enfin, sur l’importance du mode scrutin et plus généralement des facteurs institutionnels, j’avoue mon scepticisme. Ce duvergisme appliqué à l’étude comparative de l’évolution de la pauvreté me laisse clairement dubitatif. Il me parait en effet pour prendre un exemple que l’individualisme particulièrement prégnant de la société américaine explique bien davantage que le mode de scrutin le décalage de ce pays en termes de pauvreté par rapport à la Suède.

    Les auteurs (je pense ici surtout à S. M. Lipset) qui ont travaillé sur l’absence de socialisme aux Etats-Unis ont attaché somme toute peu d’importance aux aspects purement institutionnels (le mode de scrutin, le système présidentiel).

  2. @ SL :peut-être ma présentation n’insiste pas assez sur le contexte américain de l’ouvrage. L’auteur parle dans un contexte intellectuel où l’approche de la pauvreté, ou en fait de la misère matérielle, est dominée par des approches individualistes, soit économiques, soit sociologiques. Cela parait banal de montrer qu’une intervention sociale de l’État possède une capacité à réduire le taux de pauvreté dans un pays. Aux Etats-Unis, la croyance est inverse : l’intervention sociale crée des pauvres, l’effet pervers de l’aide sociale l’emporterait de très loin sur l’effet de réduction de la pauvreté. Tous les pauvres seraient des « welfare queens ». L’auteur montre que, si l’on compare les Etats développés, sur une période longue (1969-2002), ce n’est pas le cas : aider les pauvres réduit la pauvreté. Il y a moins de pauvres au Danemark et en Suède qu’aux Etats-Unis en dépit de l’existence d’un État social développé dans les pays nordiques. J’utilise la conjonction « en dépit » pour bien vous montrer dans quel contexte intellectuel il évolue. Pour venir au cas français, c’est comme si tout le monde était ici persuadé que c’est le RMI et les Restos du Coeur qui étaient la cause profonde de la pauvreté. Il note d’ailleurs qu’aux Etats-Unis la pauvreté est en général étudiée sans faire appel à des comparaisons internationales : on n’étudie du coup que les aspects économiques (par exemple la désindustrialisation) et/ou culturels (par exemple la « culture de la pauvreté » ou les familles monoparentales liées à la sexualité dissolue des minorités de couleur…).

    Pour ce qui est de la persistance de la pauvreté dans les pays riches depuis 1945, son propos revient à dire qu’il s’agit d’un problème de redistribution des revenus… Là encore, cela parait évident, mais cela ne l’est pas du tout dans le contexte nord-américain. Les pauvres le sont parce qu’ils sont improductifs et/ou immoraux et/ou stupides, et toute aide crée de la pauvreté. Thats’all.

    Enfin, sur l’importance des facteurs institutionnels (dont le mode de scrutin), cela correspond au mode de démonstration choisi par l’auteur : il opère à la manière classique sur des régressions multivariées avec des indicateurs pour chaque dimension du réel (variable dépendante à expliquer = taux de pauvreté tel qu’il le définit, variables indépendantes explicatives = générosité de l’Etat providence, poids des partis de gauche, désindustrialisation, etc.) . Dans ce cadre, il croit pouvoir montrer statistiquement que l’effet « mode de scrutin » reste pertinent toutes choses égales par ailleurs. C’est là un acquis de sa recherche comparative, qui, bien sûr, dépend de la confiance que l’on porte à ses calculs, et à sa manière de choisir ses indicateurs. Pour le cas des Etats-Unis, il suppose que toutes choses égales par ailleurs, s’ils adoptaient un mode de scrutin proportionnel, il y aurait une réduction de la pauvreté. C’est bien sûr une vision mécanique des choses, mais cela me parait (au moins abstraitement) intéressant. Je vous conseille d’aller voir le texte de Lane Kenworthy que je cite aussi dans le Post-scriptum de mon post, il fait lui aussi allusion au poids des facteurs institutionnels dont le mode de scrutin comme d’une évidence désormais bien établie par la recherche, même s’il relativise cet aspect ensuite pour laisser un chance aux Etats-Unis de se réformer sur ce point.

    Pour ce qui concerne l’idéologie, il tient compte du poids des partis de gauche, donc indirectement de l’idéologie dominante dans chaque pays. Là encore, ce n’est sans doute pas si original que de constater qu’aux Etats-Unis l’idéologie dominante se situe du côté de l’individualisme possessif, mais cela possède le mérite pour lui de débarrasser le terrain de fausses explications de la pauvreté comparativement élevée aux Etats-Unis. Ce ne sont pas les Américains pauvres qui sont particulièrement moins productifs, plus amoraux ou plus bêtes que les Danois pauvres, mais simplement le choix politique consiste à les aider moins. Même avec 7% de croissance par an, la pauvreté resterait plus élevé aux Etats-Unis qu’ailleurs!

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