J.Y. Autier, Y. Grafmeyer, I. Mallon, M. Vogel, Sociologie de Lyon.

Comme je suis bloqué chez moi par la chaleur caniculaire qui étouffe la région lyonnaise ces jours-ci, et comme mon ordinateur n’a pas encore rendu l’âme pour cause de surchauffe, je peux rendre compte ici d’un petit livre qui traite de la sociologie de la ville de Lyon (Jean-Yves Autier, Yves Grafmeyer, Isabelle Mallon, Marie Vogel, Sociologie de Lyon, Paris : La Découverte, 2010).

De fait, le titre de ce livre traduit l’ancien sens du terme de sociologie, celui très généraliste d’une science sociale totale qui vise à englober de nombreux aspects du réel. De fait, le livre réalisé par des universitaires de l’Université Lyon II comprend des aspects de démographie, de géographie et d’histoire urbaines, d’économie, de science politique, d’histoire culturelle, de marketing urbain, etc.. Il vise à présenter en peu de pages (126) ce que les sciences sociales  dans leur diversité peuvent dire d’un phénomène comme « la ville de Lyon ». Le pari m’a paru plutôt réussi. On apprendra ainsi successivement que Lyon possède de longue date une image de ville Janus, ouvrière et bourgeoise, catholique et franc-maçonne, capitale possible et avortée, etc. (chap. 1 « Les images de la ville et de ses habitants »), que le développement spatial asymétrique de la ville de Lyon n’est pas sans lien avec sa topographie particulière (chap. 2 « Les formes de la ville »), que Lyon reste une métropole remarquablement équilibrée dans ses activités économiques, avec un fort rôle de la technoscience, tout en se situant cependant dans un contexte français qui la prive des fonctions de direction capitaliste essentielles (chap. 3 « Les activité socioéconomiques et scientifiques »), que la population de la ville de Lyon est remarquablement jeune, mobile et diplômée, que  le clivage  au sein de l’agglomération entre Ouest bourgeois et Est prolétaire  se maintient, et surtout qu’il existe un écart croissant entre une ville de Lyon de plus en plus investie par  les jeunes diplômés, souvent célibataires, attirés par sa riche vie culturelle et festive, et une périphérie peuplée de précaires  – ainsi le contraste  de peuplement Lyon – Villeurbanne reste frappant, alors qu’il existe une vraie continuité du bâti et des transports en commun entre les deux communes (chap. 4 Population et groupes sociaux), que la métropole lyonnaise constitue un exemple de gouvernance réussie, qui vise à amortir ces contrastes sociaux et qui repose sur une tradition, presque séculaire désormais, de centrisme municipal pour la ville de Lyon proprement dite, dont le maire actuel, Gérard Collomb, n’est que le dernier avatar en date (chap. 5 Espaces et politiques du gouvernement urbain), et enfin que la ville de Lyon n’est pas si loin de réussir son pari de devenir une « ville mondiale » attirant des éléments de la « classe créative  »  – même si sa démographie la situe bien en deçà encore des critères internationaux pour y parvenir (chap. 6 Une ville en mouvement, et Conclusion).

Comme on le voit, le tableau dressé par ce collectif d’auteurs apparait comme plutôt flatteur.  Il a cependant été écrit sans pouvoir tenir compte des effets de la crise économique en cours, or cette dernière a provoqué un grand nombre de « plans sociaux » dans les  secteurs industriels de la région lyonnaise (chimie et pharmacie et industries mécaniques en particulier).  L’agglomération lyonnaise est ainsi rattrapée par la désindustrialisation française qui l’avait plutôt (relativement) épargnée jusque là … Il faut espérer que la technoscience, effectivement si présente ici, produise effectivement les emplois promis, y compris pour ceux qui ne sont pas des jeunes diplômés du supérieur.

Surtout, en tant qu’habitant de la ville de Lyon, dans un des quartiers qui est signalé dans l’ouvrage comme étant un front de conquête pour les jeunes diplômés, la Guillotière, j’y trouve une sous-estimation des tensions sociales qui règnent tout de même dans l’agglomération. Tout évènement qui peut amener en nombre « les jeunes » des quartiers populaires (de la ville de Lyon et des villes de périphérie) à se déplacer  vers le centre-ville de Lyon (la place Bellecour en particulier) a lieu, de longue date désormais, sous haute surveillance policière:  à tort, le plus souvent; à raison, quelquefois. Plus généralement, dans les rues du centre de Lyon, il y a vraiment deux jeunesses du côté masculin qui se croisent : la jeunesse chevelue et la jeunesse rasée – la jeunesse chevelue, c’est, soit celle des adolescents des beaux quartiers où la chevelure prend des amplitudes dignes des années 1969-1975 (du coté des bars en face du Lycée Édouard Herriot par exemple), ou celle des jeunes diplômés du centre-ville, plus ou moins entrés dans la vie active, plus ou moins cool, arty, ou modeux ; la jeunesse rasée, ce n’est pas la jeunesse liée aux traditions d’extrême-droite de la ville (catholiques traditionalistes, royalistes, etc.), quasiment invisible dans la vie quotidienne même si elle fait parfois des coups et un peu de bruit dans les médias (récemment contre les associations homosexuelles), c’est celle des quartiers populaires, le plus souvent d’origine maghrébine ou africaine,  qui semble privilégier la coupe au rasoir électrique  et qui porte son uniforme de paria de l’ère post-industrielle plus rigoureusement encore que si une loi draconienne l’y contraignait. Dans mon quartier,  où se croisent des flux divers de population, le contraste est souvent caricatural, et l’on dira après que les classes sociales (objectives) n’existent plus.  Dommage que le travail des universitaires lyonnais ne puisse pas être accompagné d’une série de portraits-types crayonnés d’habitants; avec notre sociologie chamarrée, un Daumier se régalerait. Cette visible division sociale se retrouve sans doute dans bien d’autres villes de France , mais elle est ici, tout au moins chez les moins de 30 ans, bien nette et sans bavure. La cohabitation est effectivement  tranquille, mais s’opère, à bien y prêter attention,  sous haute (vidéo-)surveillance. Ici aussi le socialisme  au pouvoir se veut « tough on crime, tough on the causes of crime« . Ajouté au rajeunissement de la population, ceci n’est pas sans rapport avec la faiblesse de la droite ou plutôt des droites. Or ces faiblesse et émiettement de l’opposition municipale dans la ville centre de l’agglomération constituent une autre faille possible de Lyon : les maires y durent  souvent trop longtemps pour ne pas finir par perdre leur inspiration première.

Ps. Ci-dessous la présentation du livre dans l’édition locale de 20 Minutes (horresco referens!) du 5 juillet 2008.

Frédéric Crouzet insiste sur le jeunisme de la démographie lyonnaise; je dois dire que c’est l’aspect qui m’a moi aussi le plus surpris dans l’ouvrage. Je me suis senti solidaire du troisième et du quatrième âges du coup… je fais partie du tiers de Lyonnais de plus de 45 ans.

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7 réponses à “J.Y. Autier, Y. Grafmeyer, I. Mallon, M. Vogel, Sociologie de Lyon.

  1. Dans la même veine, la Sociologie de Paris du couple Pinçon-Charlot est très réussie.

  2. « la jeunesse chevelue et la jeunesse rasée », ici, ce sont, implicitement, les garçons. Y a-t-il aussi une politique du cheveux féminine ? (mis à part, pour une minorité, la politique du foulard)

  3. @ Fr. : je connais leurs travaux. Les « Pinçon-Charlot » sont sans doute parmi les meilleurs sociologues français de la seconde partie du XXème siècle. Ici, le livre sur Lyon bénéficie de l’expertise d’Yves Grafmeyer, qui il y a vingt cinq ans avait travaillé sur les élites lyonnaises.

    @ Baptiste C. : il est clair que je ne visais que le côté masculin. Du côté féminin, la diversification des présentations de soi, y compris des usages très éclatés du « foulard islamique » allant du plus austère à sa version fashion victim ou bling-bling, ne m’a pas inspiré une typologie aussi binaire que celle que je proposais pour les jeunes hommes à partir de leur chevelure. Pour les jeunes femmes, quelque soit leur classe sociale me semble-t-il, l’éclatement des choix capillaires me parait extrême.

  4. Il faut préciser que le crâne est souvent complètement rasé pour les jeunes black, mais que ce sont les tempes uniquement qui sont rasées pour les jeunes beurs (des cités), qui laissent leurs cheveux plus longs sur le dessus. Pour les jeunes blancs issus des milieux populaires, je ne suis pas très sûr, mais il me semble que la tendance est aussi au très court ou au rasé (y compris, ça me frappe, chez les enfants). Classes moyennes et supérieures jouent effectivement du cheveu long, à grands renforts de mèches plaquées et de lissages qu’on imagine interminables. On n’est pas très loin cependant de la coupe dite « romantique » qu’arbore traditionnellement la jeunesse dorée des beaux quartiers (cf. Jean Sarkozy première version ou encore aujourd’hui un Frédéric Beigbeder).

    Je ne suis d’ailleurs pas loin de penser non seulement que les groupes sociaux s’observent et se distinguent volontairement (bon d’accord, Elias et Bourdieu l’ont montré il y a bien longtemps, mais il est bon de le rappeler de temps en temps à ceux qui oublient les mécanismes de naturalisation des marqueurs sociaux), mais également que chacun adopte une coupe que l’autre ne peut pas avoir, dans un jeu un peu pervers (essayez de vous faire une coupe à la Justin Bieber avec des cheveux bouclés ou crépus…). Chaque groupe social devenant alors le miroir négatif de l’autre. Qui imposera sa dictature capillaire à l’issue de cette « lutte des glaces » ?
    (toutes mes excuses par avance, mais je n’ai pas résisté).

  5. @Emmanuel T. : voilà un nouveau concept qui va faire florès, la « lutte des glaces »…

    … ou, en tout cas, la preuve que la soit disant moyennisation, homogénéisation, fin des classes sociales, etc., est démentie chaque jour par les aspects extérieurs adoptés par chacun, pas moins différents entre groupes sociaux qu’ils ne l’étaient il y a quelques décennies.

  6. @bouillaud : Absolument. Il y a là à l’œuvre un intéressant entretien conscient des différences visibles.

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