Sarkozy (me) fatigue.

Les interventions télévisées du Président de la République constituent l’un des objets les plus typiques de notre démocratie d’opinion. D’une part, il existe la croyance en la capacité du Président d’influer par sa parole seule sur la situation politique, économique et sociale; tel le démiurge, par son verbe seul, le Président peut changer l’état du monde. Ce mythe possède quelque fond de vérité historique dans certaines interventions gaulliennes à la télévision (en particulier lors du putsch d’Alger).  D’autre part, les études d’opinion n’ont jamais pu montrer qu’une intervention présidentielle en particulier pouvait changer le cours d’une Présidence, et l’on n’a jamais observé que, par la magie du seul verbe présidentiel, le lien social se renforce, la mixité sociale se déploie, l’innovation arrive à point nommée, le chômage, l’inflation, la mévente et la phtisie reculent… Autrement dit, l’exercice s’avère un peu vain, sauf sans doute si le Président répond à un évènement vraiment crucial (guerre par exemple) ou s’il crée un évènement (dissolution de l’Assemblée nationale pour ne prendre que cet exemple).

Dans le cas présent, l’intervention du 12 juillet 2010 (le lendemain du jour où l’équipe de France aurait pu gagner si l’état du monde sportif était tout autre la Coupe du Monde de football) m’ a paru particulièrement fade. J’ai hésité à en dire quoi ce soit, tant il n’en restera rien dans l’avenir, sinon un léger passage à vide présidentiel. En résumé, on ne change rien, ni les hommes, ni la politique menée, tout se justifie, rien n’est vraiment critiquable.  Je passe sur les affirmations présidentielles sur la France qui serait toujours le pays le pire au monde sur certains points, et sur celle qui affirme qu’il faut faire comme les autres pays par simple esprit d’imitation d’autres toujours meilleurs que nous.  On ne se  trouve pas vraiment dans l’exaltation gaullienne de notre destin d’exception.  On ne saurait donc plus désormais avoir raison contre le reste du monde… En ce sens, N. Sarkozy gère vraiment notre changement de statut comme pays.

Du point de vue des mœurs démocratiques, j’ai aussi beaucoup apprécié la déclaration selon laquelle les manifestations sur la question des retraites ne changeraient rien à la ligne choisie. Évidemment, il vaut mieux afficher sa fermeté, son intransigeance, pour décourager l’adversaire syndical. C’est une stratégie bien connue selon la théorie des jeux stratégiques que de brûler ses vaisseaux pour impressionner l’adversaire. Il faudrait tout de même éviter d’organiser ainsi par inadvertance un « Sarkothon » à la rentrée : en effet, les manifestants, rendus ainsi sans espoir d’avancées partielles, pourraient déplacer la question vers celui qui refuse toute négociation de la réforme des retraites. Cela se voyait déjà dans les pancartes individuelles (faites à la maison) des manifestants du 24 juin, qui attaquaient toutes le Président en laissant totalement dans l’ombre le ministre en charge du dossier ou le Premier Ministre.

Bref, ce fut Nicolas Sarkozy as usual. Fatiguant, surtout dans son art de maltraiter par moment la langue française ou de raisonner par litote. Le seul avantage de cette intervention fut qu’elle aura rassuré ses partisans, et qu’elle n’aura pas troublé le sommeil de ses opposants. La France peut passer un été tranquille.

Ps. Ce post semble avoir eu selon le compteur de WordPress une forte audience… En même temps, si j’en crois les sondages publiés, cette intervention présidentielle ne fut pas vraiment un grand moment. Il y manquait même la formule qu’on retient.

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9 réponses à “Sarkozy (me) fatigue.

  1. Rien à dire, parce que tout est dit sur l’intervention de quelqu’un qui n’a plus rien à nous dire.
    Je ne l’ai même pas regardé ou écouté, tant la vacuité (me) fatigue.
    Au point où on en est, on charge définitivement les fonctionnaires européens et les traders internationaux de gérer le pays et la France sera aussi bien gardée.
    Quant aux Français, qu’ils ne s’imaginent pas être encore des citoyens.

  2. « Évidemment, il vaut mieux afficher sa fermeté, son intransigeance, pour décourager l’adversaire syndical. »

    Ah bon, les syndicats sont des adversaires ? Je croyais qu’ils étaient des partenaires ! Pourtant je crois encore revoir cette photo de Thibault aux côtés de Sarkozy avec un verre de champagne à la main….

  3. @ Jac : oui, c’est un peu le paradoxe de la situation, et de ce type de discours politique de soutien aux ardentes obligations de la mondialisation (et de l’Union européenne) ; si on s’oblige à faire tout comme les autres, il n’existe plus de choix, donc plus de citoyenneté au sens fort du terme de libre choix du peuple de son destin. En fait, il faut simplement « faire le bon choix »…, et le rôle du Président devient celui d’un « Philosophe-Roi » défendant la raison collective des nations contre la déraison (éventuelle) du peuple (français).

    @ Joe Linux : il y aurait beaucoup à dire sur le syndicalisme français (comme le fait par exemple un ancien collègue de l’IEP de Grenoble comme Dominique Labbé, dont je recommande chaudement les travaux trop méconnus) avec, par exemple, un financement plutôt obscur, en tout cas peu appuyé sur la réalité militante, ou encore les (anciennes) règles de représentativité irréfragable des confédérations historiques, mais, en l’occurrence, sauf à croire à une théorie du complot ou à la toute puissance de « l’huile dans les relations sociales » (allusion à un scandale pas si ancien), il existe un conflit entre tous les syndicats et le gouvernement sur cette réforme-là des retraites. Ils sont clairement « adversaires » au sens où il s’agit d’un jeu à somme nulle – sauf à inventer une solution miracle qui permettrait de satisfaire les deux acteurs en présence. Si la réforme passe en l’état, avec tout ce qu’elle comporte de désagréable pour les salariés ordinaires, les syndicats perdront encore des adhérents, de l’influence, etc. Si le pouvoir devait renoncer à cette réforme, présentée comme majeure, cela serait rapidement l’écroulement du sarkozysme – avec l’appel à d’autres hommes de droite (D. de Villepin, F. Bayrou, A. Juppé, etc.). Les rapports humainement cordiaux entre les personnes ne signifient pas qu’il n’y ait pas des intérêts très divergents entre N. Sarkozy et B. Thibault. Désolé : je ne crois pas à des syndicats totalement « achetés » par le pouvoir ou « vendus » au pouvoir. Cela peut être vrai d’individus (comme partout), mais d’organisations qui sont tenus de conserver une base. Le sort de la CFDT après 2003 a sans doute été une leçon pour toutes les organisations.

  4. J’étais sarcastique… cela dit, j’ai une autre idée de ce qu’est un syndicat – étant donné que je crois (c’est une croyance – donc, plus ou moins fondée et pas une vérité éternelle qui s’imposerait à tous, mais en ce qui me concerne j’y crois) qu’on ne peut concilier les intérêts des exploités et des exploiteurs.

    En ce qui concerne les rapports humainement cordiaux entre personnes – je ne suis pas vraiment d’accord. Ces « personnes » ne sont pas des individus au sens où nous le sommes : ce sont des personnages symboliques. Tout ce qu’il font est symbolique et cela, 24 heures sur 24. Après si ça ne leur plait pas, qu’ils retournent à la vie ordinaire que nous menons tous sans prétendre être « élus », « représentant », « porte-parole », etc. En sachant qu’ils peuvent avoir des milliers de rapports cordiaux avec des millions d’autres gens ordinaires. Genre de symbole qui aurait plus de gueule. Mais effectivement, c’est pas le voisin de palier qui vous invitera à sabler le champ’ à la garden party de l’Élysée…

    Les syndicats n’ont pas à perdre au cas où la réforme passe, pas forcément, je veux dire. Il se peut aussi qu’ils en « profitent » pour justement dire : si vous aviez été syndiqués, ça ne serait pas arrivé (je ne prédis pas le futur, mais c’est une hypothèse) et peut-être mobiliser sur cette base. En vain, à mon avis d’ailleurs, mais c’est un autre débat. D’une certaine manière, les gouvernements « tape-dur » apportent de l’eau au moulin des syndicats. Sauf à envisager aussi le découragement, autre hypothèse…

    Quant aux individus dans les syndicats, effectivement, ils sont ce qu’ils sont. Et d’ailleurs, on y trouve souvent des gens prêts à essayer de changer le système de l’intérieur. De mon expérience en tout cas. Mais j’ai aussi une opinion bien arrêtée sur les systèmes hiérarchiques et ce qu’ils font des individus :) et ici l’histoire nous abreuve d’exemples.

    PS : Pour les travaux de Dominique Labbé, je veux bien un lien si c’est possible.

  5. @ Joe Linux : vous avez raison pour l’aspect symbolique de telle ou telle image de rencontre apaisée autour d’une coupe de champagne – cela peut être interprété à la fois comme une forme de collusion ou comme une preuve de la « pacification des moeurs » comme dirait Norbert Elias.

    Par contre, je crois que vous sous-estimez l’effet sur la syndicalisation des défaites syndicales successives des dernières années. Si N. Sarkozy impose ce qu’il présente comme sa volonté (qui correspond à une certaine idéologie de la gestion de l’État post-industriel en temps de crise économique) aux syndicats, ces derniers (tout au moins les syndicats classiques, CGT, CFDT, FSU, etc. ) perdront encore des adhérents et de la crédibilité.Cela renforcera peut-être les syndicats plus radicaux, mais avec des nombres toujours faibles.

    Un exemple d’écrit récent de D. Labbé, avec Dominique Andolfatto, Toujours Moins! Déclin du syndicalisme à la française, Paris : Gallimard, 2009. Sa synthèse : toujours, avec le même coauteur, Sociologie des syndicats, Paris, La Découverte, 2007 (réédition actualisée de la même chose parue en 2000). (Il s’agit du même auteur qui a écrit aussi à partir d’analyses de contenu sur le lien Corneille-Molière. ) Vous verrez qu’il n’épargne guère les syndicats français – et, à discuter avec lui, c’était un festival.

  6. Encore un effort et vous allez rentrer dans la revue de presse du SIG : ce billet est #1 pour “Sarkozy me fatigue” sur Google !

    Récemment, j’ai recommencé à m’intéresser à quelque chose que j’avais complètement abandonné depuis trois ou quatre ans—depuis le TCE, en fait. Je n’avais rien lu (ou presque) sur l’Union européenne depuis longtemps, et je suis tombé sur

    http://www.iilj.org/courses/documents/2010Colloquium.Weiler.pdf

    ;ce texte assez hétérodoxe de Joseph Weiler. Ça m’a changé les idées (et emmené loin, loin de Badinguet).

  7. @ Fr: je vais lire en détail le texte de Weiler, cela a l’air plutôt intéressant effectivement. Cela fait partie de tout ce mouvement de plaques tectoniques en cours dans la pensée sur l’Union européenne…

    Merci pour l’explication pour cette soudaine et brève popularité de mon blog.

  8. Pour avoir bossé au SIG ( oui oui chacun sa croix ) et au passage avoir été un étudiant de M. Bouillaud, je peux confirmer que la revue de presse des services propagandistes s’est effectivement emparée des flux RSS de ce blog… Que je continuerai à suivre assiduement.

  9. @ nono : alors si je suis sur « écoutes », quelle gloire! Je m’en veux tout de même un peu de faire perdre son temps au personnel préposé à cette tâche.

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