Etienne Farvaque, La Banque centrale européenne.

La crise économique des trois dernières années a mis au centre de l’attention les affaires monétaires et financières. Pour la zone Euro, comme on le sait sans doute, c’est la Banque centrale européenne (BCE) qui s’est vu attribuer par les traités européens la responsabilité pleine et entière de la politique monétaire menée par l’ensemble des pays réunis dans cette monnaie unique, l’Euro. Etienne Farvaque, dans La Banque centrale européenne (Paris : La Découverte, 2010), s’est efforcé de faire le point sur le fonctionnement de cette banque centrale inédite, commune à plus d’une quinzaine d’États souverains. Un bilan plutôt globalement positif après dix ans d’existence selon l’auteur.

Selon les études économétriques disponibles, la BCE fixerait son taux d’intérêt directeur selon la « règle de Taylor » (du nom d’un économiste l’ayant proposé à l’attention de ses pairs au début des années 1990 sur le cas de la Fed). Sa fonction de réaction tiendrait  ainsi compte, d’une part, de l’inflation anticipée dans la zone Euro, d’autre part du niveau d’utilisation des facteurs de production dans cette dernière (p. 79-85). Cette démonstration s’avère importante, car elle montrerait qu’en fait, malgré son mandat très centré sur la lutte contre l’inflation, la BCE ne serait pas insensible à l’état de la croissance dans la zone Euro. Elle serait donc moins conservatrice qu’on a pu le dire parfois. Cette conclusion obtenue par les chemins de l’économétrie rejoint d’ailleurs le constat partagé par beaucoup d’observateurs que, lors de la présente crise économique, la BCE  a réagi de manière  bien plus souple qu’attendue. Jean-Claude Trichet y a d’ailleurs perdu une bonne part de son image d’autiste en France, et y a gagné celle d’apprenti-sorcier en Allemagne. Par ailleurs, mais là les preuves sont plus difficiles à établir, il semblerait bien que la BCE tienne compte de la situation macroéconomique des petits pays plus que proportionnellement à leur poids dans le PIB de l’Union. Or l’auteur fait remarquer que les situations nationales des pays ne sont jamais évoquées publiquement dans le discours explicatif de la BCE sur ses propres décisions, mais que, du point de vue de l’analyse économétrique, il est probable qu’il se passe quelque chose lors des discussions internes à la BCE pour tenir compte des petits pays. On notera en passant qu’il est piquant de voir réduites les personnalités qui ont dirigé (en apparence) la BCE depuis sa fondation à la façade humaine d’un mécanisme institutionnel bien rôdé. Voilà de la belle science holiste à la Durkheim! On notera aussi que la BCE, vu au prisme des outils des économistes, constitue un vaste thermostat qui ne connait plus rien des évolutions politiques de chaque pays. La BCE satisfait sans doute ainsi le mandat abstrait de l’électeur médian européen qui n’aime pas trop l’inflation, ni d’ailleurs la déflation, mais pour ce qui est de l’indépendance vis-à-vis des impulsions politiques nationales et européennes, cela semble être parfait! Voilà donc un beau biopouvoir à la Michel Foucault!

Par ailleurs, selon les statistiques officielles sur l’inflation dans la zone Euro, la BCE a tenu son mandat de maitrise de l’inflation.  Par ailleurs, l’auteur fait remarquer que, si la zone Euro ne constituait pas vraiment une « zone monétaire optimale » avant sa création (faute de mobilité de la main d’œuvre par exemple), elle tend à le devenir ex post (p. 25-38). En effet, le commerce au sein de la zone Euro semble bien plus dynamique que celui entre les pays de la zone Euro et les pays européens restés en dehors de cette dernière. De ce fait, les interdépendances et la corrélation des conjonctures augmentent (lentement) entre pays de la zone Euro. En conséquence, la politique monétaire de la BCE devient de plus en plus susceptible de satisfaire les besoins de tous les pays à la fois, puisque tout le monde croit et décroit de concert.

La vision, au total, parait plutôt rassurante si l’on se situe du côté des proeuropéens. Sur les aspects plus techniques de fonctionnement de la BCE (composition et rôle du Conseil des gouverneurs, degré de transparence, nature de la communication de la BCE, etc.), l’auteur replace cette dernière dans l’univers des banques centrales, et montre sans difficulté par comparaison la qualité de cette dernière. Au total, ce petit livre constitue une défense et illustration de la BCE, même si la conclusion (p.95-98) laisse prudemment ouverte le défi de la sortie de crise – si possible non inflationniste en dépit de toutes ces liquidités créés par la BCE au fil de l’urgence….

Quelques aspects négatifs sont toutefois à souligner :

– la confiance des citoyens. Il ne s’agit pas du point fort de l’ouvrage. Mais on y apprendra tout de même que, depuis 2002, les sondés français sont en désaccord systématique sur l’évaluation de l’inflation avec les chiffres officiels. (Donc, si lecteur tu as sursauté, en lisant plus haut que l’inflation est maitrisé, tu peux te considérer comme dans la norme.) Il est vrai que, selon E. Farvaque, des économistes ont pu montrer que l’introduction de l’Euro avait effectivement entrainé des hausses de prix dans certains secteurs où le pouvoir de marché des offreurs était particulièrement fort  en raison de structures de marché peu concurrentielles (p. 36-38). Il est dommage que l’auteur ne se rende pas compte que le simple fait que les autorités nationales et européennes aient menti sur ce point en 2002-03, en niant l’inflation permise à certains par le changement de monnaie, a marqué  l’Euro d’une faute originelle. Un peu comme le mensonge sur le nuage de Tchernobyl reste encore aujourd’hui une source de la défiance des citoyens en matière de constats scientifiques par les autorités publiques.

L’auteur lie les fluctuations de la confiance des citoyens  dans la BCE (p.74) à une transparence encore insuffisante du processus de décision de la BCE. Celle-ci par exemple ne rend pas publique les minutes de son Conseil des Gouverneurs (contrairement à la Fed). Je me demande s’il s’agit seulement d’un problème de transparence…  n’est-ce pas plutôt le fait que les enquêtés européens ne trouvent guère leur compte dans la situation économique que contribue à créer la BCE? La transparence me parait plus être destiné à satisfaire les agents (relativement) sophistiqués qui opèrent sur les marchés financiers ou à la tête des grandes entreprises et des banques commerciales.Un besoin d’économiste, plus qu’une nécessité citoyenne.

– l’aveuglement sur le prix des actifs. En effet, si l’ouvrage crédite la BCE de sa maitrise de l’inflation (des prix à la consommation), il comporte très peu d’allusions au prix des actifs, sinon aucune. Or, si la crise en cours nous a rappelé quelque chose, c’est bien l’importance du prix des certains actifs. Faut-il rappeler ici que la crise dite des subprimes a commencé en 2006 quand certains investisseurs se sont avisés sur le marché de l’immobilier américain que les arbres ne monteraient pas jusqu’au ciel ? Tout en a découlé. De même, dans la zone Euro et à ses alentours, tout l’immense pataquès autour de l’Espagne, de l’Irlande, des Pays Baltes, etc., tient largement à un emballement du prix de certains actifs immobiliers. Je ne sais pas ce qu’en dirait Paul Fabra, l’économiste hétérodoxe qui éditorialisait dans le Monde il y a une vingtaine d’années, mais je soupçonne qu’il soulignerait ce point. Je me souviens qu’il   ne cessait d’en parler : les actifs, les actifs, les actifs. Or, de ce point de vue, la BCE n’a pas été en mesure de prévenir en quoi ce soit la formation de ces bulles immobilières – comme d’ailleurs la Fed de l’autre côté de l’Atlantique. Or ces bulles, tout au moins dans le cas espagnol et irlandais, sont largement dues à un écart entre le taux d’intérêt qui aurait été réaliste d’appliquer aux emprunteurs vu l’inflation du pays en cause, et le taux d’intérêt, obtenu apparemment selon la règle de Taylor, pour l’ensemble de la zone Euro. Cette économie de casino, de bulles successives, qu’encourage le comportement de la BCE, n’est aucunement prise en compte dans la réflexion de l’auteur. Le cas grec n’est pas évoqué non plus dans ses causes : or il semble bien que la convergence des taux d’intérêts sur les obligations d’État permise par la monnaie unique soit pour quelque chose dans l’endettement excessif pour le moins de l’État grec.

Sur ce point des bulles spéculatives dues à l’hétérogénéité des pays de la zone Euro, l’auteur ne semble pas avoir grand chose à dire. Pourtant… il va bien falloir y réfléchir un jour sérieusement, et la BCE devra bien jouer un rôle dans cette régulation.

Au total, un petit livre très utile, tout à fait à jour, qui ne cache pas sa sympathie (modérée) pour la BCE, sa vie, son œuvre, mais laisse la possibilité au lecteur de se forger son opinion.

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