Sécurité : Sarkozy au taquet.

Cette troisième année de la présidence de Nicolas Sarkozy constitue décidément un millésime médiocre pour le sarkozysme. Les dernières mesures annoncées hier par le gouvernement visant diverses populations de nomades et/ou de semi-sédentaires illustrent bien l’impasse actuelle.

En premier lieu, il faut noter l’enchainement des faits – bel exemple de création de fenêtre d’opportunité : suite à un décès   lié à un contrôle routier ayant mal tourné, des proches du mort attaquent une gendarmerie et se livrent à des dégradations de biens publics et privés dans une petite commune de la France profonde; il se trouve que le décédé et ses proches appartiennent à ce que l’administration et les médias à sa suite nomment  « les gens du voyage »; en conséquence, la plus grande fermeté est annoncée par le gouvernement contre les « gens du voyage » en général, largement présentés comme étrangers à notre pays (ce qui est faux) , sans les stigmatiser bien sûr ; mais, à la fin, la réunion ministérielle d’hier s’en prend à tous les nomades présents sur le sol métropolitain, tout particulièrement aux Roms venus d’Europe centrale et orientale dans notre pays à la faveur de l’ouverture des frontières depuis les années 1990. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le gouvernement et aussi les médias audiovisuels qui suivent sa ligne sans même oser réfléchir entretiennent une confusion entre « gens du voyage » (catégorie administrative concernant des citoyens français,  ayant éventuellement leur origine  familiale lointaine dans la migration tsigane depuis l’Inde il y a quelques siècles ) et « Roms » (catégorie ethnique concernant prioritairement des citoyens étrangers venant d’autres pays européens, ayant eux aussi leur origine lointaine dans cette même migration venue du sous-continent indien il y a là aussi quelques siècles). Hier soir, sur le journal de France 2, la confusion était patente. C’est sûr que le gouvernement a pleinement réussi son amalgame en annonçant dans le même mouvement des inspections fiscales (qui visent à vérifier d’où viennent les revenus permettant d’acheter des voitures de grosses cylindrées), des expulsions de campements illégaux, et des mesures d’expulsion immédiate des Roms roumains, bulgares ou autres, délinquants. Comme je vis à Lyon, pas très loin de la place de la Guillotière, et comme je sors parfois de mon centre-ville,  je n’ai guère d’illusion sur la différence absolue de condition sociale entre ceux des « gens du voyage » ayant des voitures de grosse cylindrée et des caravanes, et les Roms roumains essentiellement qui trainent dans le quartier. Ces derniers vivent pour partie au moins dans un bidonville le long de la voie ferrée menant de Paris à Lyon que je vois chaque fois que je vais à Grenoble en train. Pour ce bidonville, une procédure d’expulsion est d’ailleurs en cours dans les formes légales. Nos Roms locaux sont des piétons (ou des  fraudeurs aux transports en commun…).

Quoi qu’il en soit de cet amalgame (qui n’a qu’un seul point commun : une partie des ancêtres  d’une bonne partie de ces gens sont venus d’Inde il y a des siècles), les mesures annoncées par le gouvernement devraient surtout frapper par l’impasse dont elles témoignent. Expulser les délinquants étrangers n’est pas une nouveauté dans ce pays. Mettre fin à des campements  ou à des occupations de locaux illégaux ne parait pas non plus révolutionnaire, et ce d’autant moins que le gouvernement lui-même se donne pour objectif d’en évacuer d’ici la fin de l’année seulement la moitié (soit 300 sur 600 estimés par lui). Cette formule me parait d’ailleurs  intéressante : la moitié, c’est reconnaitre par avance une incapacité à mettre fin dans de brefs délais à l’illégalité des campements ou des occupations; et surtout, cela permettra de dire à ceux des habitants qui se plaindraient que le logement sauvage près de chez  eux  n’a pas été évacué qu’il fait partie de la (mauvaise) moitié. Pas de chance. Renforcer la coopération policière avec les pays d’origine des migrants (Roumanie, Bulgarie, etc.) me semble bien avoir été annoncé auparavant. Quant à la mise en place plus rapide des lieux d’accueil prévus par la loi Besson (de 2000), que n’a-t-elle pas été faite avant…, et je doute que le gouvernement puisse imposer tout d’un coup sa volonté aux communes récalcitrantes. Tant que le droit administratif reste en vigueur, une accélération radicale est peu probable.

Face à ces annonces, j’ai l’impression que le gouvernement Sarkozy se trouve au taquet. Avec toutes les mesures annoncées en matière de sécurité depuis 2002 (et, avant, sous la gauche plurielle ayant reconnu la sécurité comme la première des libertés depuis le Colloque de Villepinte), mesures pour une grande part fort critiquables du point de vue du respect des libertés publiques,  il ne reste plus grand chose à inventer dans le cadre juridique qui reste tout de même le nôtre, et dans l’arrière-plan historique et moral qui le légitime (la République, l’Affaire Dreyfus, la Résistance). En somme, à moins de mettre à mal complètement les Droits de l’Homme, les principes généraux du droit républicain, les engagements européens et internationaux de la France, les valeurs dont nous nous réclamons, il ne reste pas grand chose à faire par la voie sécuritaire. En témoigne par exemple cette proposition visant à condamner les parents pour les délits commis par les enfants…  Il y aurait bien une augmentation radicale des moyens des forces de police et de gendarmerie, de ceux de la justice et de la pénitentiaire, mais les contraintes budgétaires ne permettent pas (hélas?) de mettre un policier ou un gendarme derrière chaque citoyen nomade de ce pays, de multiplier les tribunaux à l’envie, et d’ouvrir une, cent, mille prisons. Dommage.

Le sarkozysme se trouve donc face à une impasse en matière sécuritaire : il ne peut guère aller plus loin en matière de révision des lois sans se heurter à une impasse liée au droit en vigueur; il n’a pas les moyens de bien faire fonctionner ce qui existe déjà en matière de répression pénale de la délinquance. Logiquement, il devrait tenter de continuer à chaque problème de sécurité se (re)posant à l’occasion de l’un ou l’autre fait divers de faire illusion avec quelque annonce sécuritaire, mais ni le droit ni  l’intendance ne suivent. Cela va devenir de plus en plus visible.

En un sens, si on trouve que les droits de l’homme sont importants comme valeurs et comme pratiques, l’impasse sarkozyste devrait rassurer. Je sais bien que les associations concernées s’inquiètent et protestent  à chaque nouvelle annonce, mais il reste que N. Sarkozy n’ose pas franchir le Rubicon.  Il existerait pourtant des tas de solutions inspirées des dictatures qui permettraient de réduire drastiquement la délinquance – par exemple, l’instauration d’un passeport intérieur, un contrôle strict de la mobilité des personnes -, et les progrès de la technique depuis cette période permettraient d’instaurer assez facilement un contrôle des populations à la manière des pires cauchemars d’Orwell (une puce RFID dans le corps de chaque personne nomade et des portiques de contrôle partout sur les routes et les chemins).  Je ne suis pas du tout pour ces solutions, mais je sais bien que les dictatures européennes de la première moitié du XXème siècle ont su contrôler les parties de  la délinquance qui ne leur plaisaient pas avec des moyens techniques bien plus frustes que ceux dont nous disposons aujourd’hui.  En même temps, à mesure que l’élection présidentielle de 2012 va approcher, la tentation pour N. Sarkozy va devenir de plus en plus grande d’essayer de trouver une voie de sortie, c’est-à-dire des mesures ayant vraiment un impact sur la perception par les électeurs de leur niveau de sécurité, tout en restant à peu prés dans les clous des droits de l’homme. Le vocabulaire peut aider à faire illusion, mais cela va être difficile. A moins que le gouvernement puisse se prévaloir des mesures exceptionnelles prévues dans notre ordre juridique lui-même…

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7 réponses à “Sécurité : Sarkozy au taquet.

  1. Eh bien, il n’y a pas que S. qui est au taquet! Vous aussi: quel courage d’écrire des billets comme ça au coeur de l’été. Je vous remercie: je suis en train de finir de rédiger ma thèse, et la lecture de vos billets après une journée de travail me permet de me sentir moins seul…

  2. @ erikantoine : eh oui, contrairement à la rumeur, les enseignants-chercheurs ne prennent pas trois mois de vacances. Rassurez-vous : vous n’êtes sans doute pas le seul à trimer dans la solitude.

  3. Effectivement, nous sommes plusieurs à “trimer dans la solitude”, camarade doctorant !

    Au sujet des Roms, cette tribune vaut la peine d’être lue.

    Je pense que Badinguet peut encore capitaliser sur les victimes, au sens large, comme à l’époque du “petit Ennis”. Cela ne donnera rien, à l’image de la loi “MAM” sur les chiens dangereux, mais cela occupera l’espace public, et l’économie morale de la défense des victimes est implacable (on ne peut résolument être contre). La manoeuvre de diversion fonctionnera peut-être moins en période de récession, auquel cas il appartient aux médias et aux banquiers de rappeler à l’électorat que Badinguet a géré la crise en conservateur assumé, sans relancer la demande et sans redistribuer. Il appartient aussi aux syndicats et à l’opposition de faire le bilan de la “valeur-travail”, qui ne devrait pas être très difficile à établir.

  4. M’est d’avis qu’il va falloir une révision en profondeur de la Constitution, ainsi qu’une reconsidération de l’ensemble des textes internationaux auxquels la France a attaché sa signature, pour que les dernières annonces fracassantes de notre Président à Grenoble puissent être autre chose que de l’incantation extrémiste.

    Votre billet sur l’impasse du Sarkozysme en matière de sécurité ne pouvait pas trouver plus belle illustration…

    Je suis vraiment effondré par ces annonces. Je ne vois pas en quoi le fait de retirer la nationalité française aux « caïds de banlieue » (marque déposée) qui ont la double nationalité va solutionner le problème de la violence en banlieue. J’ajoute au passage que la plupart des « caïds de banlieue » (marque déposée) n’ont en fait que la nationalité française…
    Une mesure d’une inefficacité rare quant au problème à résoudre. Je m’attendais à de la gesticulation dans cette intervention, mais pas à une telle ânerie.

    Et puis, depuis quand la nationalité française se mérite-t-elle ? Je ne crois pas avoir passé un test de mérite à ma naissance (mère française et sol français).
    La nationalité, ce n’est pas un permis de conduire, avec un examen initial et des points à conserver…
    Qu’est ce que ça veut dire « se montrer digne de la nationalité française » ? On enlève la nationalité française à tous les gens qui ont un casier judiciaire ? C’est réservé aux gens « biens » ?
    Qu’un ivrogne dans un bar puisse dire qu’on est « plus digne d’être français quand on tire sur un policier », ok, mais, là, on parle du Président de la République. C’est d’autant plus risible que c’est lui qui a supprimé la double peine.

    D’autre part, pour revenir à des considérations politiques, il me semble que Sarkozy en tentant de retrouver ses élans de la campagne de 2007 (voire en faisant de la surenchère…) est en train de tomber dans un piège. L’électorat anti-immigrés qu’il avait séduit en 2007 ne va pas se faire avoir deux fois de suite. Ce qui pend au nez de Sarkozy est un Front National à 15-20 % et une poursuite de l’hémorragie vers la gauche social-libérale de la part des électeurs centristes. Soit une position très minoritaire pour l’UMP, impliquant un choix stratégique crucial entre deux options : ou bien le retour à une ligne chiraquienne, ou bien l’alliance avec le FN. Cette seconde option me parait aujourd’hui de plus en plus envisageable avec Marine Le Pen, laquelle est en train de réussir à amender l’image du FN en matière d’antisémitisme, qui est au fond la dernière pierre d’achoppement entre l’UMP et l’extrême droite. Cette perspective d’un rapprochement me parait d’autant plus inévitable que, pour une partie importante du noyau électoral UMP, un retour à la modération est inenvisageable.

  5. Superbe billet ! Superbe site ! Continuez comme çà ! C’est passionnant ! Le Président a de la chance que vous ne tentiez pas le coup en politique. Parce que, sincèrement, tout ce que je lis sur votre site, j’en partage le plus grand nombre. Sur que vous le coifferiez, sans aucun doute, au poteau !

  6. @ Fr et SL : effectivement, je crois que :

    -d’une part, les considérations économiques et sociales (le « travailler plus pour gagner plus » qui n’a pas eu d’effet pour tout le monde) vont jouer, surtout si la France de 2011-12 combine rigueur de la dépense publique, hausse des impôts et taxes, et état déplorable du marché de l’emploi;

    -d’autre part, les électeurs de la droite de la droite risquent au premier tour de l’élection présidentielle qu’il faut marquer le coup, qu’il faut une vraie politique de sécurité, or, à moins d’avoir rétabli le supplice de la roue d’ici 2012, je ne vois pas ce qui pourrait les satisfaire…

    @ seb : trop tard pour moi pour changer de métier! Je laisse la politique active à la jeunesse.

  7. Bon, ben…Le Conseil Constitutionnel alors ! La « politique passive » mais qui frappe encore bien !!!

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