John Dunn, Libérer le peuple. Histoire de la démocratie.

Il est des livres dont on se demande un peu pourquoi ils ont eu le privilège d’une traduction en français, alors que tant d’ouvrages importants nous font défaut en science politique. L’ouvrage de John Dunn, Libérer le peuple. Histoire de la démocratie, paru aux Editions Markus Haller (Genève, 2010) est de ceux-là. Le Centre national du Livre a ici bien mal investi l’argent du contribuable. J’espère au moins sauver par ce post estival l’argent de qui  aurait été intéressé à l’acheter. Ce livre, paru originellement en anglais en 2005 sous le titre Setting the People Free. The Story of Democracy, pourrait certes servir à initier des étudiants de Master 2 ou de niveau doctorat à l’art de l’écriture inutilement alambiquée et du raisonnement qui ne tient pas.

Le moins que l’on puisse dire en effet, c’est que l’auteur, qui opère du point de vue de la théorie politique qui n’autorise pourtant pas n’importe quelle bêtise, n’hésite pas devant les raccourcis  audacieux. Je cite le plus évident :

« D’un certain point de vue – pour le moins pessimiste mais assez crédible – [notez la réserve qui permet d’affirmer quelque chose sans assumer complètement l’énormité que l’on va proférer], la République démocratique et populaire de Corée est le terminus ad quem de la Conspiration des Égaux [oui, oui, vous avez bien lu, la « Conjuration des Égaux » de Gracchus Babeuf & Cie, en l’an de grâce 1796!]: non pas ce que Babeuf ou Buonarotti voulaient [heureusement, on ne saurait vouloir ce qu’on ne saurait même imaginer], mais ce qu’ils auraient fini par obtenir [dans une société rurale pré-industrielle… réussir à faire un régime totalitaire comme celui de la Corée du Nord d’aujourd’hui… bravo!]. Ce régime n’est pas bien sûr le seul candidat en lice. D’autres ont eu aussi peu d’attrait [sur les populations ] à long terme : le communisme de guerre qui succéda à la révolution bolchévique, la révolution culturelle de Mao et le régime sanguinaire [notez la précision bien inutile dans le contexte : sanguinaire!] des Khmers rouges. »(…) « Mais ces épisodes montrent jusqu’à quelles extrémités peut mener le principe d’égalité si, n’étant corseté par aucun principe, il peut à loisir structurer la vie des hommes. « (p. 160-161)  Je dois dire que cette imputation de responsabilité historique aux membres de la Conjuration des Égaux,  et, plus généralement, à une idée aussi large que possible – le principe d’égalité entre les hommes – m’a laissé pantois. Même Stéphane Courtois dans sa préface du Livre noir du Communisme (Paris, Fayard, 1997) ne va pas aussi loin, et contextualise bien mieux que John Dunn. Quant à affirmer que tous les régimes cités fonctionnent ou aient fonctionné en pratique sur le principe philosophique d’égalité, je ricane doucement. Certains y sont, ou y ont été plus égaux que d’autres… Il y a sans doute en pratique bien plus d’égalité aux Etats-Unis aujourd’hui qu’en Corée du Nord…

Cet ouvrage, bien mal écrit et plein de chausse-trappe pour le lecteur, comporte malgré tout une thèse générale – qui explique le passage que nous venons de citer.

Premièrement, la démocratie, telle que l’entend l’Antiquité grecque et toute la haute culture à sa suite jusqu’au moins le XVIIIème siècle, constitue le régime politique impossible par définition. Il donne voix au chapitre à la vile populace et ne peut amener qu’au désordre dans la Cité. Sur ce point, J. Dunn n’apporte rien de bien nouveau.

Deuxièmement, après cette longue éclipse, le mot de démocratie est associé à la Révolution américaine, mais, en réalité, les constituants nord-américains construisent un régime politique représentatif. Aux yeux de ceux qui le pensent (les auteurs des Federalist Papers), il est destiné à éviter les effets de la démocratie au sens antique. Le libéral Tocqueville sera le théoricien de cette situation nouvelle, où l’eau de la liberté et le feu de l’égalité se mêlent.   La légitimité de l’État est construite sur des bases rationnelles, la tyrannie de la majorité est empêchée, la propriété privée (des riches) assurée contre les empiètements (des pauvres). Là encore, ce n’est pas terriblement nouveau.

Troisièmement, le succès du terme de  démocratie dans l’univers politique contemporain pour désigner le seul régime politique souhaitable et légitime  tient d’une part à la conjoncture géopolitique du XXème siècle avec le rôle éminent qu’y a tenu la « démocratie américaine ». D’autre part, le mot de démocratie, attribué à la réalité d’un régime représentatif , permet un compromis entre le respect de ce que l’auteur nomme l‘ »esprit d’égoïsme » et  des revendications de reconnaissance de la part de divers segments de la population. Pour l’auteur, la démocratie aurait gagné son statut incontournable, parce qu’en se détournant de son association avec le principe d’égalité que comportait son antique concept, elle garantit le libre fonctionnement d’une économie libérale, fondée en pratique sur la liberté des riches et des habiles, tout en permettant une démocratisation, c’est-à-dire la diminution des discriminations envers tout ou  partie des êtres humains inclus comme sujets de l’État  en cause.

La position de John Dunn comporte donc  les aspects suivants :

– pour lui, la seule manière pour une société humaine de s’enrichir semble bien être la voie libertarienne (version Ayn Rand); l’histoire a jugé sur ce point; donc, moins le pouvoir politique se mêle d’économie, mieux cela semble être pour la société humaine concernée, et les gens apprécient cet aspect comme le montre leurs votes réguliers en faveur de cette solution;

– la démocratie (comme régime représentatif) possède l’avantage de légitimer les gouvernants  auprès des gouvernés et de gêner en pratique au minimum l’économie et de garantir la propriété privée et la liberté d’action économique, contre les revendications de la masse des citoyens (argument un peu contradictoire avec le précédent qui soulignait le vote régulier des citoyens en faveur de la liberté et de la propriété capitalistes ); de fait, dans nos régimes politiques, pour l’auteur, le pouvoir et l’argent, c’est la même chose (p. 200);

– certes la démocratie permet tout de même à la population ainsi gouvernée de se défendre de la « condescendance » des riches et des puissants, et de  protéger ses intérêts (p. 195), les miséreux apprécieront l’argument.

En conclusion,  « Pour le moment, la démocratie a donc obtenu un quasi-monopole sur la notion de gouvernement légitime dans un contexte qui contredit largement tout ce à quoi elle prétend. » (p. 209).

L’auteur ne va cependant jusqu’à tenir explicitement la position selon laquelle la démocratie  représentative constitue un utile dispositif pour faire en sorte que les pauvres et les miséreux acceptent leur condition – ce qui serait la position anarchiste ou communiste sur la « démocratie bourgeoise ». Il n’ose pas non plus la position vraiment néo-libérale à la Hayek qui consisterait à proposer l’émasculation de la démocratie représentative pour la remplacer par des règles, puisqu’il s’agit d’une hypocrisie, mais d’une hypocrisie tout de même dangereuse pour le bonheur public : les pauvres et les miséreux n’ayant jamais eu pendant toute l’histoire que des mauvaises idées en matière économique.

La lecture de ce livre provoque donc un malaise. Certes, c’est un peu la position conservatrice classique, la démocratie représentative telle qu’elle est  constitue le pire des régimes à l’exclusion de tous les autres. La démocratie représentative comporte un immense mensonge dans son concept même, mais qu’importe, il faut faire avec, il n’existe rien d’autre.

En fait, avec une telle présentation de la situation, je ne crois pas que John Dunn rende un grand service à la cause de la démocratie entendue comme tension vers la satisfaction des besoins de tous les citoyens, ni même qu’il justifie en quoi ce soit le titre français de son ouvrage.  A l’en croire, avec la démocratie (représentative), il ne s’agit pas de « libérer le peuple », mais   de l’escroquer pour son plus grand bien. Moins les populations ont voix sur les grands choix de politique économique et sociale qui les concernent, plus elles sont heureuses! Je préfère encore l’honnêteté des partisans de l’Ancien Régime à la Joseph de Maistre, ou celle des néo-libéraux qui préfèreraient se passer complètement du rite démocratique.

Dans l’esprit de l’auteur, ses considérations désenchantées  ne doivent pas porter à conséquence, elles ne sont dans le fond qu’un jeu de l’esprit d’universitaire en mal de copie, puisque l’auteur affirme que la démocratie représentative n’a plus de concurrent pouvant revendiquer dans l’humanité actuelle quelque légitimité que ce soit. L’histoire politique de l’humanité est plus ou moins finie. Or, sur ce point, l’auteur se trompe lourdement: il existe encore au début du XXIème au moins trois filons idéologiques à l’échelle mondiale qui critiquent la démocratie représentative des pays occidentaux comme le seul bon régime possible. Je compte au moins la revendication d’une autre démocratie par le Parti Communiste Chinois, les prétentions des partisans de l’Islam politique le plus radical à obéir en tout point à la loi divine pour gouverner l’humanité, et, enfin, de manière plus en ligne avec la conception occidentale de la démocratie représentative, les revendications de certains régimes sud-américains, proposant un retour à la légitimité de la volonté populaire dans toute son ampleur. Je ne compte pas toutes les revendications de légitimité plus idiosyncrasiques des divers régimes autoritaires, tyranniques, dictatoriaux, etc.  qui prolifèrent encore sur la planète.

Par ailleurs, il me semble que J. Dunn s’égare  aussi sur la source du primat actuel du régime représentatif (tout au moins dans la partie du monde que nous habitons).  Le régime représentatif  que nous connaissons n’est pas en effet pas si  radicalement éloigné de la promesse qu’inclut le mot de démocratie.  En effet, l’auteur semble compter pour rien les développements de l’État social qui ont accompagné la démocratie depuis le XIXème siècle. Même si la situation n’est pas bien sûr parfaite, ces régimes ont par exemple développé l’instruction universelle – qui constitue la base de l’action politique des citoyens.  De même, il ne semble pas se rendre compte que le succès économique des Etats démocratiques a tenu, et tient encore largement, à l’existence d’une économie mixte, à un rôle de l’État bien plus fort qu’il ne le suppose. Bref, sa vision d’une démocratie qui ne triomphe que parce qu’elle a permis à l’esprit d’égoïsme de donner ses bons effets en matière d’enrichissement de tous me parait ignorer radicalement la réalité de l’équilibre subtil de nos sociétés. Je l’inciterais à relire Karl Polanyi pour commencer son nécessaire recyclage – ou bien, quelque auteur libertarien qui lui démontrera facilement que les Etats démocratiques sont loin d’assurer la pleine liberté économique.

Pour conclure, je noterais l’insulte que l’éditeur a fait au grand peintre Giuseppe Pelizza de Volpendo, auteur de la peinture, Il Quarto Stato (le Quatrième État), en mettant son chef d’œuvre de 1901 exaltant la marche en avant du prolétariat en couverture de ce livre. Le contresens ne pouvait être plus grand.

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4 réponses à “John Dunn, Libérer le peuple. Histoire de la démocratie.

  1. Pingback: L’imposture démocratique « Monde en Question

  2. Bravo pour cette note et votre blog très intéressant!

  3. Merci pour cet article. J’hésitais à acheter ce livre. Vous m’avez convaincu de ne pas le faire.

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