Tim Jackson, Prospérité sans croissance. La transition vers une économie durable.

Par plusieurs sources convergentes, j’ai cru comprendre que le livre de Tim Jackson, Prospérité sans croissance. La transition vers une économie durable, qui vient d’être traduit en français par les éditions De Boek (Bruxelles, 2010) représentait un vrai pas en avant dans les conceptions alternatives et réalistes à la société actuelle. J’ai même lu qu’on n’aurait parlé que de lui  lors de la dernière Université d’été des Verts (selon le journaliste Pascal Riché, de Rue 89. Le mensuel, n°3, octobre, 2010, « Et si la croissance ne revenait plus… », en particulier p. 66). Curieux, je m’en suis allé  lire l’ouvrage derechef.

J’ai été à la fois séduit et déçu.

Premier point : le livre se ressent d’une traduction depuis l’anglais un peu rapide et quelque peu approximative par moments. Cela n’est sans doute pas très important, mais le lecteur sent qu’il perd une part de l’information contenue dans l’ouvrage de ce seul fait. (Il serait amusant de savoir quelles furent les conditions faites aux traducteurs par les éditions De Boek et par le Centre Etopia de Namur, qui assument conjointement la paternité de cette édition française… sans doute a-t-on exigé de leur part une trop forte productivité horaire du travail… cette remarque perfide se comprendra mieux en lisant ce qui suit.)

Second point : le livre correspond à la synthèse parue en anglais en  2009 par un économiste britannique des travaux sur le développement durable d’une commission para-gouvernementale établie au Royaume-Uni depuis le début des années 2000. Rédigé au plus fort de la crise, le texte fait dès lors comme si le capitalisme tel que nous le connaissons, en particulier sous ses aspects financiers, se trouvait sur le point de s’écrouler. Certains (dont semble–t-il T. Jackson) ont pu certes avoir cette impression entre l’automne 2008 et le printemps 2009, mais force est de constater à l’automne 2010 que tout semble bel et bien rentré dans l’ordre capitaliste normal…  En surface du moins, les diverses crises ont été surmontées… LVMH doit même, parait-il, fermer ses magasins Vuitton avant l’heure de peur d’être en rupture de stocks  pour les masses millionnaires et milliardaires de notre belle planète. Un train de luxe vient même d’être inauguré pour relier Nice à Moscou, comme du bon vieux temps des tsars.  Vive la Nouvelle Russie ! Bref, quand j’ai lu ce livre il y a quelques jours, je n’ai pu m’empêcher de le trouver déjà un peu daté. Vous (nous) êtes (sommes) en train de payer à 100%  l’addition de leur crise, et vous (nous)  ne pipez (pipons) mot. Tout continue comme avant, en pire. Vae victis!

Troisième point : l’intérêt de l’ouvrage consiste à démontrer clairement pour un non-spécialiste que le « développement durable » représente une  baliverne pour les gogos. Selon l’auteur (cf. chapitre 5, Le mythe du découplage, p. 77-94), l’idée selon laquelle on pourrait découpler à l’horizon 2050 la croissance économique et l’utilisation de ressources énergétiques émettant des gaz à effets de serre s’avère irréaliste au plus haut point, ou tout au moins suppose des gains d’efficacité tels dans l’utilisation des ressources  qu’ils supposent un autre niveau technologique que celui dont nous pouvons envisager disposer, même à moyen terme. Pour stabiliser à un niveau raisonnable le niveau des gaz à effets de serre dans l’atmosphère, tout en admettant une augmentation modérée de la population mondiale, tout en souhaitant un rattrapage du niveau de vie des pays actuellement développés  par les pays les plus pauvres via la croissance, on se  heurte donc à une impasse. « Si nous prenons l’équité au sérieux et que nous voulons que les 9 milliards d’habitants de ce monde jouissent d’un revenu comparable à celui des citoyens de l’UE d’aujourd’hui, la taille de l’économie [mondiale] devrait être multipliée par 6 entre aujourd’hui et  2050, avec des revenus croissant au rythme annuel de 3,6%. Atteindre l’objectif du GIEC en matière d’émission  dans un tel monde signifierait abaisser l’intensité en carbone de la production économique de 9% chaque année durant les 40 prochaines années. Il faudrait en 2050 que l’intensité en carbone soit 55 fois inférieure à celle d’aujourd’hui (…). » (p. 89-90) Ce genre de constat dans un monde où la Chine serait  selon certaines statistiques déjà devenu le premier marché automobile mondial devrait paraitre à tout un chacun évident.

Plus généralement, l’auteur souligne qu’on ne sait pas faire, en l’état actuel de nos technologies, de la croissance économique sans augmenter parallèlement les flux matériels (ressources et déchets) qui y sont associés.  Même si tous les biens et services que nous consommons deviennent moins gourmands en matière et en énergie à produire, comme à l’échelle de la planète nous en consommons beaucoup plus… Par ailleurs, on ne sait pas faire non plus de la croissance (au moins en temps de paix) sans augmenter la consommation finale d’individus (soit du pays même, soit des pays dans lesquels on exporte les biens et services produits). Et, comme actuellement, sans croissance, nos économies, en particulier en raison de l’inexorable augmentation de la productivité du travail, ne nous mènent qu’au chômage de masse, à la pauvreté et à la  misère, nous sommes coincés. Comme chacun le sait depuis 2008-09, sans consommateur en dernier ressort, il n’y a pas d’économie mondiale qui vaille!

L’auteur propose une stratégie pour sortir de cette impasse.

Tout d’abord, il faut revenir à la source même de l’envie (excessive) de consommer. Au delà d’un certain niveau d’aisance matérielle (autour de 15.000 dollars par an de revenu annuel par habitant et par an), les biens et services consommés servent en effet beaucoup plus à attester de la place de chacun dans la hiérarchie sociale qu’à tout autre chose. C’est l’effet Rolex qu’on doit avoir à 50 ans pour attester qu’on a réussi sa vie. Ainsi, au delà d’un certain niveau de consommation, toute croissance supplémentaire  du revenu national n’apporte rien au bonheur collectif, puisque ce que les uns gagnent en consommant plus et en écrasant de ce fait leurs voisins, les autres le perdent en frustration. Il faut donc casser les dispositifs qui encouragent cette course à la consommation de distinction, en particulier quand cela concerne l’acquisition de biens ou de services demandant beaucoup de flux matériels pour être produits. Il faut aller vers une société où la consommation ne déterminerait plus le statut de chacun, vers une société où les satisfactions se trouveraient plus dans des situations de sociabilité positive.

Ensuite, pour occuper toute la population en âge de travailler, il faut réorienter toute l’économie ou presque vers des secteurs de service à la faible productivité du travail, et aussi réduire drastiquement le temps de travail au profit d’un temps de loisir destiné à des activités socialement valorisantes pour l’égo; les politiques publiques doivent ainsi viser à  développer tout ce qui procure de la satisfaction individuelle sans nécessiter des flux matériels importants pour avoir lieu. T. Jackson prend bien soin de préciser à de nombreuses reprises que l’épanouissement individuel – le projet moderne par excellence de l’Occident depuis les Lumières –  reste au centre de son économie future, mais qu’elle prend des formes sobres en terme de flux matériels associés. Il ne s’agit nullement de retour à un collectivisme, mais d’individualisme sous contrainte écologique.

Enfin, pour financer le virage sur l’aile de l’économie vers une moindre utilisation d’énergie, de flux matériels de toute nature, on doit dans la période de transition augmenter radicalement l’investissement dans ces nouvelles manières de produire au détriment de la consommation finale des ménages. T. Jackson ne dit pas en effet qu’il ne faut pas chercher à être plus efficace dans l’utilisation de l’énergie et des flux matériels, qu’il ne faut pas chercher à découpler activité économique et flux matériels, mais que, sauf miracle technologique imprévisible à ce stade, ce découplage ne peut en soi suffire à atteindre les objectifs écologiques qu’on prétend se donner en parlant de développement durable.

Sa stratégie vise donc à combiner non-augmentation ou même baisse de la consommation matérielle des ménages (en tout cas pour les pays développés) et  augmentation forte de l’efficacité écologique de l’économie, tout en rendant ceci acceptable socialement et économiquement par une reformulation des objectifs individuels de vie souhaitables. Dans une telle société, les amateurs frugaux d’activités dévoreuses de temps (du genre collection de timbres, randonnée pédestre, bridgeurs, etc.) devraient être tout à fait satisfaits, un peu moins les amateurs d’activités genre shopping, fooding et autre chose en -ing. Pour le petit weekend en amoureux à Barcelone, ma chérie, on verra cela dans une prochaine vie…  Les critiques y verront facilement la transposition à l’échelle de l’ensemble de la société des mœurs (idéales?) d’un chercheur ou d’un professeur d’Université, qui rêve, non tant de sa prochaine Rolex que d’avoir du temps pour ses chères recherches et ses chères marottes… et qui, dans une société où la consommation matérielle serait réduite au strict nécessaire, retrouvera quelque moyens de se situer  de nouveau en haut de l’échelle hiérarchique… (Toute ressemblance avec l’auteur de ces lignes n’est pas fortuite bien sûr.)

Ma présentation de la stratégie de l’auteur se trouve sans doute très simplifiée, mais je crois en avoir présenté l’essentiel pour que le lecteur de ce blog comprenne cependant ma réaction déçue de politiste. En effet, la réorientation de l’économie, que nous propose T. Jackson, m’apparait à ce stade de l’évolution des sociétés développés comme totalement irréaliste. En gros, il nous propose une économie de guerre : les particuliers consomment moins, mais socialisent plus dans des formes à inventer (ou à réinventer) ce qui flatte leur égo; l’État ou les entreprises investissent avec l’épargne issue de cette moindre consommation dans des processus permettant d’économiser à terme énergie et flux matériels de toute nature.

Malheureusement, il n’existe à ce stade aucune chance qu’une majorité démocratiquement élue dans un pays développé se résolve à ce genre de virage sur l’aile. (Sauf peut-être dans le cadre d’une guerre.) Les derniers résultats électoraux en date dans les pays européens démontrent plutôt le contraire : si l’on propose aux électeurs d’augmenter leur consommation individualisée matérielle et de réduire leurs impôts, on possède de bonnes chances de gagner les élections, y compris dans des pays plutôt riches comme la Suède. Inversement, si on leur propose de passer à une économie telle que la décrit T. Jackson, on se trouve certain d’être mis en minorité. On me rétorquera qu’il existe des partis écologistes en croissance électorale, mais, pour l’instant, ils restent trés minoritaires dans tous les pays de l’Union européenne, et, dans certains pays européens, ils n’existent pas ou plus vraiment.

T. Jackson insiste à juste titre sur la « cage de fer » du consumérisme, et l’on se rendra facilement compte que son insistance correspond tout particulièrement à la situation britannique (ou nord-américaine), mais sur le plan du comportement de l’immense majorité de la population des pays développés, rien n’indique un éloignement effectif de ce genre de mode de vie. Il existe certes des minorités agissantes, il existe certes un marais attiré par la consommation durable, par le green washing d’un peu tout ce qui peut s’acheter dans la grande distribution, mais, au total, comme dirait G. W. Bush, notre mode de vie n’est pas négociable pour la plupart des gens.

Par ailleurs, la réorganisation de l’économie et de la société que T. Jackson propose passe sous silence l’immense modification de la répartition des revenus et du patrimoine que cela supposerait. Son texte m’est apparu des plus iréniques. Il propose ainsi de multiplier les emplois dans le secteur des services, mais comment les finance-t-on? Par l’impôt? ou Par une augmentation drastique des inégalités de revenus permettant à certains d’entretenir une domesticité nombreuse? Ou considère-t-on que tout d’un coup les gens face au risque du changement climatique vont se montrer prêt à accepter ce qu’ils n’ont pas accepté jusqu’ici? Tous les individus qui constituent les gagnants de la situation actuelle, ceux qui disposent des moyens de s’acheter une Rolex ou même des tas de Rolex et autres jouets pour adultes consentants, et qui y trouvent le moyen d’écraser ainsi de leur superbe autrui, ne vont pas se rendre à la raison sans  se battre – ou sans émigrer si ces mesures ne sont pas prises à l’échelle de l’Occident tout entier… En effet, ces « lois somptuaires », que T. Jackson propose d’adopter pour combattre le consumérisme, seront combattues jusqu’au bout par ceux pour lesquels elles constituent leur gagne-pain (les producteurs de biens de luxe) ou leur raison de vivre (les consommateurs satisfaits de la situation actuelle). Plus généralement, rappelons que la croissance a constitué un facteur extraordinaire de stabilité politique des démocraties dans la mesure où elle permet de donner un peu plus aux pauvres tout en ne prenant pas grand chose aux riches. La redistribution est tellement plus facile quand la richesse matérielle augmente… Sans croissance, on se trouverait vite face à une vraie redistribution, et cela devrait mal se passer.

Les thèses de T. Jackson ont donc peu de chances d’être mises en application dans quelque pays développé que ce soit à court ou moyen terme.  En tout cas, je doute que le gouvernement de David Cameron s’engage sur cette voie… En revanche, ce genre de réflexions pourront servir quand nos sociétés seront rentrés dans le mur à pleine vitesse comme elles s’apprêtent d’évidence à le faire. T. Jackson me fait ainsi penser à ces pacifistes d’avant la guerre de 1914 voyant bien la montée en puissance du nationalisme, de l’impérialisme et la course aux armements en résultant. Pour l’honneur de la Raison, c’est important que certains aient entrevu ce qui allait advenir.

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5 réponses à “Tim Jackson, Prospérité sans croissance. La transition vers une économie durable.

  1. Bon résumé critique.
    Ce qui est effectivement frappant à la lecture de l’ouvrage, c’est qu’il est plus à l’aise dans l’analyse de la situation que dans la proposition d’alternatives. Pour les raisons justement signalées. J’avais essayé de formaliser ces difficultés structurelles de transition à partir du cas de la « décroissance » (Cf. http://www.mouvements.info/La-decroissance-soutenable-face-a.html ), dont les propositions buttent sur les mêmes facteurs d’inertie. D’où ma boutade en conclusion (mais qui n’en était pas complètement une) où je me demandais si ramer à contre-courant pouvait inverser le courant.
    Ce qui est intéressant en tout cas pour l’analyse de la période, c’est l’espèce d’obligation de repositionnement des réflexions, et il y a des bouillonnements d’idées passionnants à suivre, mais pas forcément dans les zones où semble briller le plus de lumière.
    S’agissant des propositions mises sous l’étiquette du « développement durable », le manque apparent de résultats ne veut d’ailleurs pas dire qu’elles n’ont pas d’effets, mais peut-être pas là où on les attendrait. Je vais en profiter pour faire un peu d’autopromotion éhontée, puisque ce sera aussi dans l’actualité éditoriale du mois prochain (Développement durable ou le gouvernement du changement total, aux éditions Le Bord de l’eau).

  2. @yrumpala : merci de ton commentaire, et, toute flagornerie mise à part,
    je lirais volontiers ton ouvrage dès qu’il sera disponible en librairie. Le titre lui-même semble déjà fort bien choisi. Un peu de critique acerbe et fondée ne lui fera pas de mal à ce « développement durable ».

  3. Tout à fait d’accord avec ton analyse qui place tous les activistes d’une société plus sobre devant des contradictions difficilement dépassables, hélas, sauf à tenter de montrer autour de soi que le monde merveilleux du Professeur Jackson n’est pas si austère et triste que ce que les partisans de la décroissance le font parfois penser. Un exemple tout bête : j’ai convaincu, pas plus tard que la semaine dernière, une mère de famille sarkoziste d’adhérer à une AMAP (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne). Pourtant, on sait bien que ces associations ne sont que des repères pour les minorités agissantes que tu décris avec justesse. C’est en mélangeant les genres, par le biais de petites modifications dans le mode de vie des majorités non agissantes, que se trouve la solution, si elle existe.
    Par ailleurs, ce n’est pas George W. Bush, mais George H. Bush qui déclarait, lors du sommet de la Terre de Rio en 1992, que le mode de vie américain n’était pas négociable.
    En tout cas, merci pour tes posts !

  4. @Persico : je ne me rappelais plus que, déjà le père dans la famille Bush, avait lancé ce thème, repris j’en suis sûr par contre par le fils…

  5. Pingback: Le concept de développement durable serait-il périmé? | François Marthaler

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