Nonna Mayer, Sociologie des comportements politiques.

J’ai reçu il y a peu de la part du service de presse de l’éditeur, le nouveau manuel de Nonna Mayer, Sociologie des comportements politiques (Paris : Armand Colin, 2010), avec une incitation à répondre à un questionnaire permettant de juger de la pertinence de l’ouvrage par rapport à mon activité pédagogique. Je le ferais par ailleurs (de manière positive), j’entends ici traiter des aspects plus scientifiques de l’ouvrage.

Premier point à noter, sous le terme de « comportements politiques »  l’auteur traite exclusivement de l’action politique des citoyens dans le cadre d’une démocratie représentative. N. Mayer écarte explicitement (p. 7) de sa présentation l’action des professionnels de la politique et de l’administration qu’elle renvoie  à une autre sous-discipline de la science politique (« l’action publique »). Cette division du travail scientifique s’avère classique, mais nous y reviendrons, constitue une limitation forte de l’ouvrage.

L’organisation de ce manuel  s’effectue fort classiquement en trois parties.

Le lecteur commence par une première partie introductive, Participer en démocratie, qui pose  définitions et problématiques. Le chapitre 1 (La dynamique démocratique) présente les grandes théories politiques disponibles sur la participation (souhaitée ou pas) des citoyens en démocratie, ainsi que quelques repères historiques sur l’élargissement du suffrage à (presque) tous les adultes des pays démocratiques.  Le chapitre 2 (Les approches des comportements politiques) introduit les grandes approches intellectuelles disponibles, et surtout à l’un des fils conducteurs de l’ouvrage, à savoir une comparaison franco-américaine de ces dernières. En effet, le grand mérite de l’ouvrage est de  traiter dans un même mouvement les recherches effectuées sur un sujet donné dans le contexte nord-américain et les recherches effectuées sur un sujet connexe dans le contexte français. Sans se livrer totalement à une histoire comparée des  paradigmes en vigueur sur les deux rives, et des transferts transatlantiques de concepts, c’est-à-dire  en restant dans le cadre pédagogique d’un manuel, Nonna Mayer prend bien soin de souligner parallélismes et divergences. J’ai trouvé cet aspect très réussi, et le lecteur n’est jamais perdu en haute mer.

Les chapitres suivants  qui constituent une seconde partie intitulée Autour du vote (chapitre 3, Les territoires du vote, chapitre 4 L’individu électeur, chapitre 5 Nouveaux Débats, chapitre 6 Le moment électoral) constituent un habile résumé de ce qu’on peut savoir aujourd’hui sur le vote. Le lecteur se trouve toutefois saisi de vertige tant les théories en la matière se sont depuis les années 1940 accumulées, contredites, complétées. Un étudiant sera ainsi à la fois informé de tout ce qui se trouve en rayonnage sur le sujet, mais aura peut-être du mal à faire une synthèse. En effet, Nonna Mayer a décidé de ne pas montrer de préférence marquée pour l’une ou l’autre approche. Elle a cependant décidé d’ignorer toutes les approches émergentes du choix électoral, qui font de ce dernier la conséquence d’un caractéristique génétiquement déterminé de l’individu. Pour certains, on naîtrait « conservateur » ou « libéral ». S’il n’est fait aucune mention de ces approches naturalistes, c’est sans doute parce que Nonna Mayer s’inscrit, comme elle l’explique au début de son texte, dans un espace scientifique français fortement emprunt de durkheimisme pour lequel le fait social explique le fait social. Que le lecteur ne se méprenne pas sur le sens de cette dernière remarque : nous nous sentons nous-mêmes à mille lieux d’une telle approche par les gènes, mais il aurait peut-être été bon d’informer de son existence les étudiants auxquels ce manuel s’adresse.

La partie suivante, Au delà du vote (chapitre 7 Choisir de … ne pas choisir, chapitre 8 Action collective et mouvements sociaux, chapitre 9 Militer aujourd’hui, chapitre 10 Parler politique), regroupe ce qu’on appelle depuis quelques années les formes non-conventionnelles de participation politique en dehors du vote, mais aussi un comportement étudié de longue date, l’abstention électorale ou une préoccupation plutôt nouvelle, le rôle des discussions de la vie quotidienne.

La conclusion de l’ouvrage (Participer en Europe aujourd’hui) s’essaye à partir de données européennes de sondages de caractériser un style français de participation politique. La France serait comparativement marquée par une nette rupture entre les formes conventionnelles de participation (vote et adhésion à un parti politique) et les formes non-conventionnelles (militantisme dans les associations par exemple). On retrouverait ainsi la vieille idée d’une faible articulation en France entre partis politiques et organisations de la société civile.

Au delà de ce discours du manuel, je pense avoir distingué deux thématiques qui constituent la revendication intellectuelle de l’ouvrage, qui en font, naturellement, plus qu’un manuel.

Premier thème : la parité franco-américaine, ou du moins la non-domination de la pensée française par la pensée américaine. Il y a dans cet ouvrage, qui valorise fortement les faits glorieux du CEVIPOF depuis les années 1960 jusqu’à ses ramifications actuelles dans les jeunes stars montantes  issus de cette tendance de la science politique en passant par les (rares) manifestations provinciales de l’hydre ainsi décrite, une revendication de qualité de la science française. Cela ne peut pas faire de mal que de revisiter les gloires anciennes et d’annoncer les gloires futures. Le lecteur notera toutefois que la vraie faiblesse de la science politique française, vu à travers ce prisme favorable, s’avère être l’absence de grandes études comparatives jusqu’à récemment. D’évidence, ce manuel traduit une volonté de rattraper ce retard sur ce point, mais force est de constater qu’à ce jour aucun concept phare à chalandise internationale n’a encore émergé du côté de la rue Saint-Guillaume.

Deuxième thème, beaucoup plus sérieux et important à mes yeux. Nonna Mayer s’inscrit en faux contre tous les Cassandre qui annoncent un déclin de la démocratie dans les démocraties anciennes, ou plus encore un déclin de la participation politique dans ces mêmes vieilles démocraties. Bien au contraire, pour elle, les citoyens ordinaires sont de plus en plus aptes par leur niveau d’éducation et disposés par leur moindre déférence à l’égard des puissants de l’heure à se mobiliser politiquement. Cette considération explique par exemple la place nouvelle du chapitre sur l’abstention, qui, loin de traduire une absence de conscience citoyenne par marginalité sociale comme on pouvait l’étudier classiquement, peut au contraire traduire chez certains individus un surcroit de prise de conscience. Bref, comme dirait la chanson de Dutronc, « on manifeste, on revendique, on proteste », la démocratie entendue comme participation, sous une forme ou sous une autre, des citoyens au processus politique s’avère bien plus vivace, en France et en Europe, qu’elle ne le fut jadis au temps des grands combats idéologiques de la première moitié du XXème siècle (ne serait-ce par exemple que parce que les femmes, soit la moitié de la population, s’approchent de la parité en la matière).

Je dois dire que je ne partage pas cet optimisme. D’une part, un des acquis les plus solides de toutes les études citées dans l’ouvrage n’est autre que le constat selon lequel le niveau de participation politique sous toutes ces formes  – conventionnelles et non-conventionnelles – augmente à raison de la place de chacun dans la hiérarchie socioéconomique. Certes, il existe toujours une compensation possible du handicap que constitue une place mineure dans la hiérarchie par l’inclusion dans des groupes de base (communautés ethniques, Églises, syndicats, partis, etc.) qui développent l’intérêt pour la vie politique des individus socialement minorisés, mais cette inclusion me semble plutôt sur le déclin. Bref, cette démocratie, où les citoyens participent beaucoup plus qu’avant, risque bien d’être une démocratie, où les citoyens riches et/ou éduqués participent encore plus massivement qu’auparavant, et adoptent les modes d’action autrefois l’apanage des masses déshéritées.

On pourrait ajouter plus radicalement que la séparation de comportements politiques d’une part et de comportements non-politiques d’autre part aveugle un peu sur le pouvoir d’intervention de chacun sur le cours des événements. Un chef d’entreprise qui avalise une délocalisation en Chine pose un acte classé comme  un acte économique, mais, à bien y regarder, n’est-ce pas un comportement politique par excellence, plus que celui de ceux  (syndicats, élus locaux, etc.) qui protestent (en vain en général) contre cette décision? Le côté fondamentalement « basiste » de l’approche de Nonna Mayer oublie l’aphorisme attribué à Warren Buffet selon lequel la lutte de classe existe et que c’est sa classe qui est en train de la gagner (sans avoir nul besoin de « comportements politiques » en plus).

D’autre part, et c’est  là la critique essentielle que je ferais à l’ouvrage, sur le plan intellectuel, certes, selon les données de sondages et les observations disponibles, les gens pétitionnent, manifestent, s’organisent en associations, etc. plus qu’avant, mais avec quels résultats sur le cours général de la société dans lequel ce surcroît de participation citoyenne a lieu? C’est là qu’une articulation avec l’étude de l’action publique serait peut-être utile pour rendre tout cela un peu significatif. Si les citoyens sur les deux rives de l’Atlantique répondent de plus en plus à des questions de sondages en  affirmant que les hommes politiques ne se soucient pas d’eux, c’est peut-être que le processus politique dans les décisions essentielles à prendre – pas sur la couleur des rideaux de la cage de fer dont traite une bonne part de la discipline! –  a réussi dans ces mêmes années à s’isoler totalement des pressions électorales et autres. L’échec de l’altermondialisme, dont les difficultés sont évoquées par Nonna Mayer, devrait amener à de plus amples réflexions.  En lisant ce livre, tout en suivant du coin de l’œil les diverses crises financières en cours, je me disais que, certes, les populations européennes et américaines participaient, avaient une action politique, mais comment expliquer alors le cours de la crise économique et financière des dernières années? Comment expliquer cette énorme addition que tout un chacun doit payer? Peut-être suis-je aveuglé par le contexte immédiat, mais il me semble bien que tous ces gens ont beau voter ou ne pas voter, militer ou ne pas militer, manifester ou ne pas manifester, « there is no alternative », tel semble devoir être le fin mot de l’époque.

Peut-être est-ce là un effet temporaire. Toutes les capacités de mobilisation politique de la part des citoyens ordinaires, dont Nonna Mayer décrit la réalité  contemporaine et laisse entrevoir le potentiel, finiront peut-être dialectiquement par nous exploser à la figure, à nous misérables   Cassandre, dans des formes inédites de démocratisation. Dans le cas contraire, il faudra bien se poser la question de savoir ce qu’on étudie vraiment lorsqu’on traite de la participation populaire dans les  vieilles démocraties contemporaines, un rituel sans grande importance peut-être puisque ceux sur lesquels il s’agit de faire pression ont depuis longtemps pris d’habiles contre-mesures.

Quoi qu’il en soit, en attendant l’avènement d’une démocratie de participation complète de tout un chacun à l’ensemble des affaires publiques  le concernant, les étudiants auront tout intérêt à fréquenter cet ouvrage plein d’espérance – et c’est un pessimiste qui vous le garantit.

Ps.  A l’occasion de la sortie de ce livre, Nonna Mayer a eu droit à un article dans Libération du 16/17 octobre 2010 (page XXIII du Le Mag, rubrique Que cherchez-vous?), sous le titre Il y en a qui contestent, qui revendiquent… de la part de Corinne Bensimon. Nonna Mayer, citée dans cet article, y précise qu’elle fut étudiante à Nanterre en 1968,  mobilisée politiquement, et que « Tester ce slogan de Mai 68 reste un fil rouge de mes recherches : ‘Je participe, tu participes, il participe, nous participons, vous participez, ils profitent’. » J’aurais tendance pour part à répondre que le slogan est vrai dans la dérision qu’il incarne, mais aussi je mesure encore une fois à quel point l’appartenance à une génération particulière  (celle de la fin des années 70, début des années 1980 du point de vue des expériences politiques) me porte à une certaine perception de la réalité sociale, économique et politique.

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4 réponses à “Nonna Mayer, Sociologie des comportements politiques.

  1. Merci pour ce compte-rendu détaillé. Petite suggestion : pourquoi ne pas aussi offrir ces comptes-rendus à liens-socio.org ? Certains blogueurs, comme Frédérique de Socio Voce, publient en parallèle sur leur blog et sur « liens-socio ».

    Sur le fond, deux remarques sans avoir lu le texte :

    1) Ce que vous écrivez sur l’approche “basiste” (entre guillemets) de l’auteur dans ce manuel me semble généralisable à de très nombreuses approches en science politique.

    Par exemple, l’étude de l’autoritarisme ou du totalitarisme dans les manuels est généralement limitée à l’expression de l’un ou l’autre dans certains régimes politiques, alors que d’autres organisations, publiques comme privées, expriment des caractéristiques assimilables à ces notions. Les personnalités autoritaires ne sont pas nécessairement des chefs d’État ou des citoyens/électeurs, et j’imagine tout à fait une analyse de certaines directions de grandes entreprises à partir d’Adorno et Horkheimer, par exemple.

    Autrement dit, on dispose de notions appliquées aux niveaux macro et micro, mais certains objets “meso”, plus explorés, peut-être, en sociologie des organisations qu’en science politique, me semblent exclus de fait de l’approche “basiste” actuellement suivie par la discipline (en supposant que celle-ci soit adéquatement représentée par ses manuels — ce qui n’est pas systématique, mais qui me semble être le cas ici). Ce biais est peut-être une vue de l’esprit produite par mes propres biais de lecture.

    2) Sur l’altermondialisme, je ne sais pas si l’on peut si rapidement l’enterrer. Est-ce que l’histoire économique aurait eu raison d’enterrer le laissez-faire à la fin de la “première mondialisation” dont parle Suzanne Berger ?

    Certaines actions collectives contemporaines, comme celles des market rebels, ne se confondent pas avec l’altermondialisme mais y succèdent, avec une efficacité réelle auprès des gouvernements qui plus est. La contestation semble s’axer sur les droits de propriété (sur les biens culturels ou sur les médicaments, par exemple) plutôt que sur les coûts de production, mais, dans les deux cas, c’est une critique des échanges économiques contemporains qui vise à la fois les démocraties riches et ce que l’on appelait autrefois le déséquilibre Nord/Sud.

    Mon raisonnement est assez spéculatif, mais je ne suis vraiment pas certain de vouloir faire passer l’altermondialisme à la trappe si rapidement, même si le répertoire d’action des “contre-sommets” a effectivement perdu de son lustre.

  2. Pingback: Twitted by LaGuirlande

  3. @ Fr. : sur le fait de doubler ma présence virtuelle, en investissant un site comme Liens-socio, je suis dubitatif ; une des raisons de l’existence de mon blog est justement de pouvoir m’exprimer sans filtre, sans devoir trop respecter les canons de la bienséance académique. Je n’ai pas très envie de me dédoubler en m’obligeant à écrire pour deux buts à la fois.

    Sur votre première remarque, je pense que l’angle choisi par le Manuel de N. Mayer reste effectivement « basiste », et cela correspond à une bonne part des travaux en science politique sans doute parce que ce genre d’approche dispose d’une plus longue tradition intellectuelle et s’avère plus simple à mettre en œuvre que l’approche « méso », qui souvent se révèle impossible en temps réel et/ou doit s’appuyer sur des archives ouvertes bien après les faits et/ou éventuellement des témoignages (cf. par exemple tous les riches travaux faits sur l’histoire interne, politique et sociale, des partis communistes occidentaux). Ainsi à n’en pas douter, nous aurons assez vite des travaux sur la mobilisation sociale de cette année vue d’en bas, mais nous devrons attendre longtemps pour savoir ce qui s’est passé réellement dans les centrales syndicales et/ou au gouvernement (en dehors des révélations journalistiques qui ne manqueront pas d’être faites).

    2) Sur l’altermondialisme comparé au premier libéralisme vu de 1938, puis de 2010, vous avez sans doute raison: l’histoire connait des rebondissements. En 2050, la Terre sera peut-être un paradis altermondialiste. Mais pour ce qui se trouve être de la situation de 2010 vue de 2010, un des faits marquants des deux décennies qui viennent de s’écouler, c’est justement l’échec complet à mon sens des mobilisations altermondialistes à influer sur le cours général des choses (pas sur des aspects particuliers) : changement climatique, écarts Nord/Sud, biodiversité, rôle de la finance dans le capitalisme contemporain, etc.. La crise commencée en 2007-08 n’a pour le moins rien arrangé à ce stade : tout continue comme avant, en pire! En revanche, comme le montre l’exemple des présidences Lula au Brésil, il semblerait bien que la prise du pouvoir par la gauche dans un pays pourrait encore changer un petit peu la situation nationale des populations – sans d’ailleurs que cela corresponde à un idéal altermondialiste (déforestation par exemple). Autrement dit, la conquête du pouvoir d’État fait encore sens bien plus que ne le disaient certains théoriciens de l’altermondialisme…

  4. Ayant apprecie la sincerite de l’auteur,sur la 5,je souhaiterais lui faire part de mon admiration quant a sa capacite trans addictionelle!
    Modeste citoyen,je vous sens plus a meme du ressenti du pays que pas mal de nos compatriotes!(que ne puis-je de nos elus…)
    Visceralement,je hais l’extremisme,
    Seules des consciences comme la Votre pourraient faire inflechir l’idee du mal.
    Fraternellement,car nous ne sommes,tout compte fait,pas si differents,homme et femme,
    avec un soupcon de connerie du Midi,
    Gerard LOSSE
    CGT -FRT GAUCHE

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