Nuages économiques à l’horizon : les Cassandre inutiles.

En cet automne 2010, aucun grand rebondissement de la crise économique commencée en 2007 ne semble devoir avoir lieu, les budgets d’austérité prévus pour 2011 sont votés petit à petit un peu partout, et, pourtant, les Cassandre ne manquent pas au sein de la profession économique, tout comme d’ailleurs les signaux bien réels d’un affaiblissement de la reprise aux Etats-Unis au point que, si j’ai bien compris, la Réserve fédérale va s’essayer désormais à produire de l’inflation pour faire baisser les taux d’intérêt réel.

J’ai d’abord noté ce « Manifeste des économistes atterrés », qui critique de manière détaillée  les croyances fausses qui président aux politiques économiques contemporaines, et qui appelle en conséquence à réfléchir à d’autres choix en la matière. Voir leur site qui donne tous les détails sur leur initiative.  Elle  a eu un petit écho dans la presse; elle déjà donné lieu à un colloque à Paris le 9 octobre; et elle devrait donner lieu à un livre à paraître début novembre; mais elle me fait cependant irrésistiblement penser à celle des « Économistes contre la pensée unique » du milieu des années 1990 dont on connait l’échec  presque total sur le plan pratique des politiques économiques (en dehors de quelques carrières individuelles, politiques ou académiques, lancées à l’occasion). Le Manifeste actuel des économistes atterrés me semble plus large cependant à regarder ses instigateurs et signataires qui pèsent plus académiquement, et il bénéficie évidemment du démenti historique que l’actualité des trois dernières années n’a cessé de donner au grand récit néolibéral .

Parmi les grands noms médiatisés de l’économie, Paul Krugman, Joseph Stiglitz, et Jean-Paul Fitoussi s’en donnent aussi à cœur joie ces temps derniers (si j’ose dire…) dans leur dénonciation des politiques suivies par les gouvernements occidentaux, tout particulièrement sur l’adoption d’une ligne d’austérité à tout prix en Europe, telle que celle que vient de la  proposer pour la France la Commission Attali dans sa nouvelle livraison du soir.

Dans ce cadre, un propos de Jean-Paul Fitoussi m’a particulièrement interpellé : dans un entretien avec Marianne (25/9 – 1/10- 2010, p.38-39), les journalistes de l’hebdomadaire des grincheux unis de France et de Navarre l’interrogent sur les raisons qui président à ce retour très net dans l’Union européenne de doctrines qui préconisent la rigueur, toute la rigueur, rien que la rigueur. Réponse un peu embarrassé tout de même : « Je n’aurais jamais pensé assister au retour de ce débat [règles vs. discrétionalité ]. Je ne sais pas par quel cheminement la doctrine de stabilité allemande a fini par l’emporter dans les esprits. Mais il ne fait aucun doute qu’elle a gagné. Il y a une dizaine d’années, j’avais avancé une hypothèse explicative de la politique allemande : le choc traumatique de l’hyperinflation de l’entre deux-guerres. (..) Mais il ne s’agit là que d’une explication très partielle. Les évolutions rapides du monde ont nécessairement infléchi la façon de penser la politique économique, sauf à faire l’hypothèse d’une obstination généralisée des gouvernements. La peur de la répétition du passé ne saurait présider seule à la formation des élites. »

En fait, Jean-Paul Fitoussi met sans doute le doigt sur une des raisons majeures du retour aux fondamentaux de la politique économique néo-libérale : la « formation des élites » (conseillers du Prince et journalistes économiques, dont les historiens du néolibéralisme contemporain ont bien montré qu’elle fut au centre de l’attention de la génération des Hayek & Cie). En termes plus concrets, il faudrait regarder en détail qui conseille les dirigeants politiques européens en la matière. Je ne vois pas qu’un grand changement de la garde se soit opéré depuis 2007. L’un des porte-parole du Manifeste des économistes atterrés remarquait qu’il existait un monde entre les recettes appliquées par les gouvernements comme tout naturellement et qui sont fondés sur des anciens modèles de la réalité économique et les controverses académiques en cours qui mettent en cause la validité de ces mêmes modèles.

Comment un tel changement, qui supposerait pour ceux qui sont  liés à cette façon désormais habituelle de voir l’économie de sévères ruptures de carrière, pourrait-il d’ailleurs s’opérer? Si l’on se réfère à l’épisode précédent  où les politiques économiques se sont réorientés dans le monde occidental (passage du keynésianisme au néolibéralisme dans les années 1970), il faut malheureusement attendre qu’un ou plusieurs pays importants n’arrivent plus du tout à se sortir de leurs difficultés avec les remèdes préconisés par la façon habituelle de faire, et que des conseillers alternatifs et un peu crédibles tout de même soient prêts à sortir du bois avec des solutions toutes prêtes. Pour l’instant, même si une grande part des populations européennes souffre, nous n’en sommes pas là du tout. Aucun pays européen  n’a fait faillite, et aucun ne le fera si les mécanismes prévus par l’Union européenne (avec l’aide du FMI) depuis ce printemps fonctionnent. Aucun ne connait des troubles politiques et sociaux qui paraissent hors de maîtrise des gouvernements. A ma connaissance, les anarchistes grecs n’ont pas encore fait sauter l’Acropole à titre de protestation contre la rigueur imposée par l’UE, et la majorité des électeurs lettons déteste encore toujours plus le souvenir du pouvoir soviétique que l’actualité de la rigueur européenne. Dans le fond, pour l’heure, le seul cas vraiment inquiétant n’est autre que celui de la Hongrie. Ce pays de l’UE, par la grâce d’une élection tout à fait libre, s’est donné ce printemps dernier la possibilité de devenir (à terme) une dictature. (Et là, pour le coup, il faut se rappeler qu’on ne naît pas dictateur, mais qu’on le devient…) Les Irlandais encaissent bravement le choc, les Espagnols aussi, etc.

Bref, j’ai l’impression que les Cassandre peuvent bien se fatiguer à dénoncer, à juste titre à mon sens, l’absurdité des politique suivies, ils resteront atterrés tant qu’une économie développée ne sera pas vraiment à terre! C’est seulement dans ce cas-là qu’ils auront l’occasion de mettre en pratique leurs doctrines.

J’ai par ailleurs cru comprendre que leur vision partagée allait assez vers une utilisation du niveau européen pour résoudre un certain nombre de problèmes qu’ils ont identifiés (en particulier sur la régulation de la finance). Si tel est bel et bien le cas, l’illusion de leur part serait totale : jamais les gouvernements à la politique économique d’inspiration néolibérale  en Europe, qui resteront toujours même s’ils n’étaient plus à ce stade qu’une minorité, n’autoriseront un usage de la chose commune qu’est l’Union européenne en un tel sens, au mieux ils permettraient  peut-être une coopération renforcée entre quelques pays ayant décidé une voie exotique de politique économique (par exemple sur la fiscalité des entreprises), mais, même sur ce point, j’ai des doutes.

 

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2 réponses à “Nuages économiques à l’horizon : les Cassandre inutiles.

  1. Il n’y a pas que des Cassandre : W.Léontieff, à qui l’actualité semble donner raison, écrivait dans Pour la Science en 1942:

    « Quand la création de richesses ne dépendra plus du travail des hommes, ceux-ci mourront de faim aux portes du Paradis à moins de répondre par une nouvelle politique du revenu à la nouvelle situation technique. »

    Dont acte : on attend toujours la réalisation de la deuxième partie de sa phrase (prophétie ?).

  2. @ R (pas le logiciel libre de statistique du même nom j’espère!) : Vous avez raison de rappeler cette citation, il se trouve que, face à l’augmentation de la productivité du travail humain, la réponse a toujours été en Occident depuis 1945 la recherche de nouveaux terrains de jeu pour la croissance qui permette d’avoir besoin de ce travail. Or, comme la croissance dans les pays développés pris dans les réajustements de la mondialisation semble bien basse pour les années à venir…, votre citation risque de devenir de plus en plus d’actualité.

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