Christophe Guilluy, Fractures françaises.

C’est peu de dire que j’ai hésité à chroniquer ce livre de Christophe Guilluy, Fractures françaises (Paris : François Bourin Editeur, 2010) sur mon blog. En effet, l’auteur inscrit dans son texte comme destinataire idéal de ses propos d’hypothétiques leaders d’une gauche qui retrouverait le goût et le sens de la « Question sociale », mais, à raison même de  son contenu sociologique, j’ai plutôt l’intuition que seuls Martine Le Pen ou Bruno Gollnish pourraient faire de cet ouvrage leur livre de chevet. En un sens, s’il se veut une intervention politique dans le débat au service de la gauche, ce livre s’avère  totalement raté, dans la mesure où le diagnostic qu’il pose avec quelque justesse revient à souligner l’impasse définitive dans laquelle la gauche de gouvernement se situerait.

Quelle est donc la thèse de cet ouvrage, que le lecteur supposera du coup comme particulièrement sulfureux? Christophe Guilluy, en tant que géographe, propose une  interprétation de la structuration sociospatiale de la société hexagonale. (Je dis hexagonale, pour souligner justement qu’il s’inquiète de l’éclatement de la société française en segments séparés.) On verrait dans les trois dernières décennies naître deux hexagones avec des logiques contrastées : d’une part, les grandes métropoles (Paris, Lyon, etc.) deviendraient le lieu d’une cohabitation sur un espace restreint entre les classes profitant économiquement de la globalisation de l’économie capitaliste et attirés culturellement par l’idée de mobilité permanente, de cosmopolitisme, de mélange des cultures, et les groupes sociaux les plus économiquement désavantagés présents dans l’hexagone, essentiellement constitués de personnes sous-qualifiés issus de l’immigration familiale d’après 1974; d’autre part, le reste du pays où se seraient en quelque sorte réfugiés les autres habitants, le gros de la population française, la majorité des ouvriers et des employés en particulier. C’est là le principal message du livre : sur les dernières années, la France des « petits » (pour reprendre une terminologie ancienne) est devenue invisible aux yeux des médias et des décideurs publics parce qu’elle s’est dispersée façon puzzle loin des métropoles. Cette dispersion s’explique par deux aspects principaux : d’une part, les « petits » ne peuvent pas se payer le luxe de subir les effets de l’insécurité provoquée dans les quartiers de banlieue, en particulier d’habitat social, par une minorité de délinquants parmi les plus miséreux, conduites déviantes d’une minorité que l’action publique s’avère incapable d’enrayer; d’autre part, l’explication se trouve là plus sulfureuse, ces « petits », essentiellement des personnes issues des immigrations intérieures à la France ou des pays européens proches, ne peuvent pas supporter le choc, que l’auteur qualifie de culturel, de se retrouver désormais en minorité numérique dans des quartiers qui furent autrefois les leurs. Il y aurait bel et bien en France des « effets de substitution » de population dans certaines banlieues.  Les nouveaux minoritaires, ex-majoritaires des quartiers populaires des villes-centres et des banlieues, recherchent du coup, via l’acquisition d’une maison individuelle loin des métropoles, la sécurité de sentir de nouveau l’autochtone d’un lieu.

Les cartes en moins et l’accent sur l’immigration en plus, Christophe Guilluy reprend donc ici la thèse qu’il avait déjà exprimé avec Christophe Noyé dans son très pertinent Atlas des nouvelles fractures sociales. Les classes moyennes oubliées et précarisées (Paris : Autrement, 2004). Pour lui, contrairement au halo médiatique constitué par le « problème des banlieues », la France des petits, des sans grade (toute allusion…) qui souffre des effets de la mondialisation (au sens économique et culturel), autrement dit la vraie Question sociale du point de vue quantitatif et non pas de celui, médiatique, des émeutes urbaines, voitures brûlées, et autres hauts faits de la racaille qu’il faut karchériser pour parler en Sarkozy, s’est déplacée dans le péri-urbain ou le rural profond. Elle en est devenue du coup invisible. Les politiques publiques font largement erreur dans  leur focalisation sur les banlieues parce qu’elles réagissent plus à chaud à des hauts faits médiatisés qu’à la vague de fond qui restructure le territoire.

Malheureusement, la thèse reprise en 2010 n’est tout de même pas loin d’une vision ethnicisée de l’hexagone. L’auteur s’en défend hautement, et critique au contraire l’opposition inclus/exclus largement utilisée dans les médias et le débat public, qui n’est finalement qu’une autre façon  républicaine de dire Français de souche/Immigrés, voire Blancs/Pas blancs. Pour lui, le problème des banlieues  résulte avant tout de la dynamique des marchés du travail métropolitains, qui n’offrent pas de perspectives d’emplois à des populations sans qualifications issues du regroupement familial, et de l’existence d’une offre locative sociale, au départ destinée à loger les ouvriers de l’industrie de ces métropoles, qui accueille ces populations économiquement surnuméraires.  Cependant,  à le lire, il n’est pas sûr qu’il ne tende pas à renforcer  l’approche Français de souche / Immigrés : certes, il insiste sur le fait que la plupart des immigrés ne vivent pas dans les banlieues, que ces dernières, pour une grande partie de leurs habitants, ne sont  en réalité qu’un lieu de passage dans un parcours biographique ascendant, qu’il existe finalement plus de chances de réussite professionnelle pour un jeune de banlieue que pour celui du rural profond, qu’au total, contrairement à ce qui est souvent dit, l’État et les autorités municipales concernées n’ont pas du tout baissé les bras dans ces quartiers que les tendances lourdes de l’économie tendent à appauvrir et y offrent plus de services publics que dans le rural profond, ne serait-ce que parce, désormais, ces banlieues construites dans les années 1950-1970 se trouvent relativement proches du centre de la métropole par rapport au reste de l’habitat diffus construit depuis   ; mais il souligne aussi la profonde ghettoïsation de ces banlieues, où les jeunes descendants d’immigrés familiaux ne rencontreraient plus que des semblables, où les mariages se feraient de plus en plus au pays, pour ne pas dire « au bled », et où une perception ethnique de la réalité l’emporterait désormais chez tout un chacun (y compris chez un maire de banlieue comme Manuel Valls). L’auteur dénonce à la fois avec force des élites qui ne verraient plus la France qu’à travers une opposition villes-centres/banlieues, majorité blanche/minorités ethniques, et en même temps, il renforce par de nombreuses données sociologiques cette impression de la création de ghettos ethniques (contrairement à l’opinion dominante, me semble-t-il, chez les sociologues).

Du coup, le livre finit par imposer l’idée d’une tripartition de l’espace social :

– centres-villes bourgeois et anciens quartiers populaires des villes gentrifiés qui abritent les gagnants de la mondialisation, avec éventuellement une cohabitation dans les anciens quartiers populaires de « bobos » et de sous-prolétaires d’origine immigré récente (ce qui correspond à la diversité du bâti). C. Guilluy fait remarquer que les « bobos » s’accommodent fort bien de la présence de ces « exclus » tant que la cohabitation reste distante malgré la proximité spatiale, surtout quand ces mêmes « bobos » peuvent obtenir grâce à leur présence la baisse indirecte des services qu’ils achètent. L’auteur cite les restaurants abordables grâce au travail au noir en cuisine, on pourrait aussi citer la garde des enfants, le repassage, etc. . Il ajoute quelque peu perfidement que, si les écoles primaires restent peu ségrégées dans ces quartiers ex-populaires entre rejetons des « bobos » et ceux des « exclus », les collèges le sont déjà beaucoup plus, pour ne rien dire des lycées. Comme j’habite à la Guillotière à Lyon, je ne peux qu’accepter son diagnostic, même si mon îlot (au sens urbanistique) appartient sans doute à la petite bourgeoisie depuis les années 1950.

– les banlieues ex-ouvrières, devenus le lieu de concentration de « toute la misère du monde », que, finalement, la France « accueille » selon l’auteur plus que ne le prétend le discours officiel. Elles représentent effectivement selon lui le lieu de l’insécurité, et connaissent une rotation rapide des populations. N’y restent que ceux qui n’ont pas encore trouvé les moyens d’aller ailleurs. Ces quartiers sont en train de devenir des ghettos en dépit des efforts des autorités publiques, et forment en tout état de cause le cul-de-basse-fosse de la société métropolitaine.

– le reste, la France profonde des villages, petites villes, tout ce qui se trouve loin des métropoles. Cette France-là accueille la majorité des classes populaires, de ces 60% d’ouvriers et d’employés qui constituent encore aujourd’hui la population active. Cette France-là se trouve être selon C. Guilluy la grande perdante de la mondialisation économique et culturelle en cours. La présentation de la situation par l’auteur  parait tellement négative que cela m’a fait penser à ce que décrivent les géographes sociaux pour la Roumanie post-communiste d’après 1989 : un vaste mouvement de repli vers la campagne de la part des populations ayant perdu leur travail en ville à la faveur de la transition vers l’économie de marché. Mutatis mutandis, à très bas bruit médiatique, on observerait un phénomène assez similaire en France – qui rencontrerait aussi les effets de la décentralisation productive des années 1960-1970 qui avait déplacé le gros du monde ouvrier loin des anciennes grandes métropoles de la première industrialisation. Bien que C. Guilluy n’aille pas jusque là, il faudrait s’interroger sur l’origine sociale de ces exilés volontaires des métropoles, ne seraient-ce pas en grande partie les enfants ou petits-enfants de l’exode rural des années 1950-60? Quant aux actuels licenciés ou aux menacés de l’être à terme des usines des petites villes et de la France rurale, ne sont-ils pas en majorité des descendants des ruraux de cette même région?

La thèse selon l’usage que C. Guilluy  lui destine vise clairement à avertir la gauche de gouvernement qu’elle doit se préoccuper plus de cette France aussi invisible  dans les médias que  majoritaire dans les faits. Pour l’auteur, qui n’est pas un économiste à la Pangloss pour lequel  tout se trouve aller pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, il ne fait en effet aucun doute que l’insertion actuelle de la France dans la mondialisation, dans la division internationale du travail, profite à certains groupes sociaux et pas à d’autres. Il y a d’évidence des gagnants et des perdants, à la fois sur le plan économique, mais aussi en terme de définition  de ce que doit être une vie réussie, à savoir mobile, nomade, cosmopolite, où, comme dirait Madame Parisot, tout comme l’amour, rien ne dure.

Malheureusement, en raison même de l’acuité de sa description, je ne perçois aucune raison pour laquelle la gauche de gouvernement, le PS en particulier, changerait radicalement son fusil d’épaule. Ses grands leaders métropolitains – les maires des grandes villes – s’affichent à 100% pour l’insertion de leur cité dans la mondialisation – et le gros de leur électorat avec! Allez donc raconter aux maires de Paris,  Lyon,  Strasbourg, ou même Lille, Nantes, Rennes, Montpellier, ou Toulouse, qu’il faudrait un peu réfléchir de manière vraiment critique à cet aspect là des choses. Ne parlons pas non plus des élites  du PS français servant dans les organisations internationales : un DSK ou un Pascal Lamy ne peuvent pas admettre une seconde que la division du travail mondial doive être remise en cause. Il faut l’approfondir au contraire par une meilleur régulation pour qu’elle soit plus juste et efficace. Le PS a certes adopté le concept de « juste échange », mais, pour l’instant, cela reste un slogan sans contenu réel en matière de politiques publiques proposées. Bien sûr, il existe à gauche du PS une autre (petite) gauche de gouvernement, le Front de gauche en particulier. Ce dernier pourrait prendre en charge l’avertissement de C. Guilluy, mais elle ne se trouve qu’au début d’un difficile parcours de (re)construction. Je la vois mal avoir un candidat qui arriverait  en tête des candidats de gauche au premier tour de la Présidentielle de 2012…

On pourrait imaginer cependant que des élus de la France profonde relaient ce message. Hormis le fait qu’il existe sans doute autant d’élus de gauche, de droite ou du centre, ou officiellement sans étiquettes, concernés par cette longue agonie de la France qui se lève tôt, comme on le voit à chaque fermeture de site industriel un peu médiatisé,  il me parait pour l’instant improbable qu’une coalition d’élus de cette France profonde arrive à se faire entendre sur ce thème, et amène la France à changer d’insertion dans la division internationale du travail. Il y a certes eu des étincelles médiatisées (comme le député chanteur…), il y a certes des mouvements de défense des services publics locaux, mais, au total, il est bien peu probable que les métropoles écoutent la France profonde : les intérêts objectifs divergent, et les métropoles  contrôlent le sens de la situation. Pour paraphraser Marx, toute cette France populaire  de l’habitat individuel diffus, que décrit Christophe Guilluy, se résume  à un immense sac de pommes de terre, dont pour l’heure ne menace de sortir aucun mouvement social d’ampleur. (On me dira que, lors de l’actuel mouvement contre la réforme des retraites, les petites villes connaissent de grosses manifestations, mais, pour les médias nationaux, cela reste presque invisible – et bien moins visible que les émeutes dans le cœur des métropoles lyonnaises et parisiennes.)

En fait, en lisant C. Guilluy, et en ajoutant foi à sa description, la vraie question que je me suis posé, c’est finalement pourquoi le Front national fait au total des résultats électoraux si médiocres, alors que la situation lui est, à l’en croire, si objectivement favorable : mondialisation qui appauvrit le gros des  Français et leur fait perdre le sentiment d’être chez eux et les oblige à se mettre au vert, immigration de toute la misère du monde largement hors de contrôle, banlieues en proie à la délinquance venue d’immigrés, création de ghettos, État et autorités publiques de bonne volonté mais impuissants, etc. . C. Guilluy donne lui-même en creux une réponse en soulignant, qu’au vu des sondages, les classes populaires restent attachés à des valeurs d’égalité. Cette allusion à des données de sondage m’est apparue un peu incohérente avec la démonstration générale du livre qui tend au contraire à n’étudier que ce que les gens font en « votant avec leurs pieds » et non ce qu’ils disent lors d’un entretien de sondage. Tel « bobo » cosmopolite et tolérant n’hésitera pas une seconde à s’affranchir de la carte scolaire au niveau du collège pour que son héritier ne souffre pas de la présence d’enfants d’exclus dans sa classe. Laissons donc de côté ce que répondent les gens (sauf à supposer que le peuple soit honnête et les bobos hypocrites – ce qui est possible!). Pour ma part, j’attirerais l’attention  sur  les mécanismes institutionnels de la Cinquième République et  sur la pratique du cordon sanitaire contre le Front national lors des scrutins à deux tours qui érodent depuis longtemps l’impulsion frontiste. Sans possibilité de tisser un réseau de maires, de conseillers généraux,  de s’implanter dans les institutions locales, le FN ne peut aller bien loin. La vraie leçon de ce livre devrait plutôt être tiré à droite : il faut rester sur la ligne chiraquienne (du moins celle de la fin de sa vie politique), surtout ne pas leur entrouvrir la porte, sinon cela sera le déferlement.

Pour ne pas laisser le lecteur sur une telle impression négative, je voudrais souligner une ligne d’espoir que l’auteur ne met pas assez en valeur  à mon sens bien qu’il en parle. En fait, sur les 40 dernières années, les immigrés ou leurs enfants se sont spatialement répandus partout dans le territoire hexagonal. La France profonde se trouve elle-même bien plus métissée qu’il y a cinquante ans. De fait, ce sont aussi  des descendants d’immigrés plutôt récents qui se replient dans les campagnes, qui veulent eux aussi leur maison individuelle. En dehors de quelques maires qui essayent d’empêcher ce genre d’évolutions, la diversité des origines s’impose progressivement partout, tout en suivant un modèle de vie individualiste qui n’a pas grand chose de lointain. C’est un beau gâchis écologique, mais il est possible que cela soit en fait un bon investissement pour la fameuse cohésion sociale.

Ps. Article de C. Guilluy dans le Monde du samedi 6 novembre (page 20, Débats) intitulé « Un conflit révélateur de nouveaux clivages. L’insécurité sociale grandit ». A noter qu’il n’évoque l’immigration qu’en toute fin d’article, contrairement au poids que prend cet aspect dans son ouvrage. Le constat (bienvenu par ailleurs) de l’insécurité sociale, comme il le dit, ne prend pas alors la même coloration.

Ps. Mardi 29 octobre 2013, un lecteur m’a fait remarquer mon erreur sur l’orthographe du nom de l’auteur. Je l’ai corrigée dans le titre et dans le corps du post. J’en profite pour remarquer que l’auteur a bien fait du chemin avec sa thèse qui semble avoir commencé à imprégner le sens commun sociologique. Le livre a été réédité en poche récemment, sous le même titre, chez Champs essais, Flammarion, octobre 2013.

Advertisements

30 réponses à “Christophe Guilluy, Fractures françaises.

  1. Sur le fond, le message de l’auteur semble se résumer tout entier dans cette scène où François Hollande et d’autres leaders socialistes s’étaient pris des projectiles en défilant contre la disparition des services publics dans une petite ville du sud de la France (je cite de mémoire).

    Sur la forme, la thèse me semble aussi perspicace que Nadine Morano au sommet de son art. J’ai aussi eu la vague impression de retrouver une partie des thèses de Tixier-Vignancour.

  2. Ce que je trouve notable, c’est le renouveau du genre Miroir des princes, mais à destination du parti ou du pôle qui, précisément, n’est pas au pouvoir !
    Depuis que la gauche est dans l’opposition, les adresses à son intention se multiplient (fondations, type Terra Nova ; sites comme Nonfiction.fr, universitaires soucieux de délivrer une expertise ; épîtres plus ou moins inspirées), comme si elle était, paradoxalement, la mieux placée pour les mettre en œuvre, dans un désirable et attendu printemps du peuple de France. Il est même devenu assez naturel de proposer à la gauche ce qu’elle ne saurait plus faire elle-même : se forger à nouveau une idéologie, ou à tout le moins un programme ou, pour le dire dans la langue vernaculaire socialiste, « changer de logiciel ». Ce tropisme est devenu tellement évident qu’un livre qui aurait par exemple pour objectif de « donner de nouvelles idées au Centre » sonnerait bizarrement…

    Ce n’est pourtant ni plus bête ni plus pertinent car, avec un peu de mauvais esprit, on pourrait aussi plaider pour la nécessité de donner de nouvelles idées au parti au pouvoir, soit pour les infléchir (si on considère qu’il va dans le mur), soit pour les améliorer (si on pense que c’est la bonne direction). Ayant accès aux leviers de direction, n’est-il pas le plus à même de les mettre en œuvre, au lieu de voir toute cette docte production intellectuelle demeurer purement livresque ? On pourrait aussi arguer que la gauche n’est pas, pour l’instant, en capacité de transformer son bagage idéologique, puisque c’est justement l’objet des débats qui l’animent (qui la minent). Enfin, on pourrait remarquer que ce sont généralement les auteurs de ces ouvrages qui déterminent à l’avance à qui s’adressent leurs idées, selon qu’elles leur paraissent relever ‘par essence’ de la gauche ou de la droite, et autres classifications afférentes (du « social » ou de l’individualisme, de l’interventionnisme ou du libéralisme économique, etc.). Pour autant, ce n’est pas si figé. Et s’il n’est pas absolument sûr que les doctrines politiques naissent libres et égales, on sait cependant leur circulation historique d’un parti à l’autre, et on sait aussi les investissements divers dont elles peuvent faire l’objet (aux Etats-Unis, sauf erreur de ma part, la discrimination positive a été portée par les Démocrates). Et on voit bien d’ailleurs à te lire que C.Guilly se trompe sur les destinataires de sa missive (soit la gauche n’est plus là où il la met, soit c’est lui en tant qu’homme de gauche qui n’a plus les mêmes aspirations ; la question électorale qui agite le PS se tient sans doute dans cette tension).

    Dès lors, plutôt que de postuler une nature éternelle de la gauche, de la droite, du centre, et de leurs extrêmes, en leur fabriquant des idées dédiées par avance, c’est-à-dire le plus souvent conformes à ce qu’on sait déjà du parti et de son idéologie antérieure, donc les idées les moins susceptibles de marcher ou d’engranger des voix, ne vaudrait-il pas mieux délivrer un certain nombre de propositions politiques et économiques en place publique, en laissant chaque parti libre de faire de cette offre libre son offre propre ? Honnêtement, les recompositions éventuelles, peut-être pas qu’à la marge, seraient moins prévisibles et plus amusantes !

  3. @ Fr : je dois dire qu’effectivement, il existe un parallélisme entre certains propos de C. Guilly et ceux tenus par notre chère Nadine Morano. Vous y trouvez sujet à moqueries, mais dans cette vidéo (volée?), elle a au moins l’immense mérite pour la vie démocratique d’afficher clairement ce qu’elle pense, comment elle voit les choses. Le décalage avec l’interlocuteur est bien sûr patent. En même temps, vous avez remarqué qu’elle le touche de la main, comme on touche quelqu’un dans une conversation de bistro. Il y a au moins la volonté de convaincre son interlocuteur de bien vouloir se définir comme « national »…

    Par contre, pour feu Tixier-Vignancourt, n’exagérons pas, et de toute façon, je ne crois pas que ce dernier ait pu prévoir la mondialisation. Les fantasmagories étaient autres à l’époque (du genre « péril rouge » par exemple)

  4. @ Emmanuel T.: tu as raison de souligner la multiplication des offres de réflexion destiné « à la gauche » ces temps-ci de la part d’intellectuels. En même temps, il faut bien dire que, malgré huit années d’opposition, l’arsenal de propositions semble plutôt maigre au PS en ce moment, et que cela semble valoir le coup d’essayer de leur proposer quelque chose. On pourrait citer dans le même genre le « care ».

    Tu remarqueras toutefois que les propositions de réformes venant des milieux associatifs (sur le logement, sur le crédit à la consommation, etc.) se gardent bien elles de s’interdire d’influencer le gouvernement en place, et tendent à se présenter comme apolitique. Elles sont souvent beaucoup plus argumentées et précises que les propos des dits intellectuels.

    Par ailleurs, en l’espèce, C. Guilly ne fait pas tellement de propositions qu’une description de la réalité géographique du pays qui souligne se trouve la Question sociale de notre temps. C’est d’ailleurs cette absence de propositions précises qui le fait dériver de fait vers un auditoire d’extrême-droite, puisque c’est dans ce seul coin de l’espace des discours politiques qu’on trouvera des réponses pré-ajustées au diagnostic posé.

  5. Tu as raison de souligner la faiblesse propositionnelle du PS actuel. Même le « care » semble faire pschitt (il est en tout cas peu évoqué ces derniers temps). Mais il apparaît clairement, de même que la question de la démocratie participative, comme l’importation d’une expertise universitaire qu’on avait pu voir se développer aux Etats-Unis et en France. Avec toutes les limites de ce type de greffes (voire d’exogreffes…).
    D’accord aussi avec toi sur les propositions de réformes émanant des milieux associatifs, et j’y ajouterais l’écologie non partisane.

    Mais ce qui est également intéressant c’est la position inconfortable des soutiens traditionnels de la gauche quand les propositions de réforme ne semblent pas pouvoir l’atteindre. Ainsi, l’association « Ni Putes Ni Soumises » qui va manifester devant le siège du PS parce qu’il ne veut pas voter la loi contre le port de la burqa, mais qui, évidemment, ne peut pas non plus manifester son soutien à l’UMP qui la vote ; alors que cette association et ce parti ont, en l’espèce, des vues concordantes…

    Sans doute y a-t-il enfin du côté de ces « intellectuels propositionnels » la recherche d’un affichage à gauche valorisant (sans évoquer d’autres arrières-pensées…) ; l’intellectuel de droite, à quelques exceptions aroniennes près, semblant avoir disparu depuis l’après-guerre (et malgré les tentatives d’un Lindenberg et autres pour imposer la catégorie néo-réacs à nombre de compagnons de route, encore aujourd’hui, de la gauche).

  6. @ Emmanuel T. : pour l’absence d' »intellectuels de droite », il faudrait discuter : de fait, est-ce que Jacques Attali n’est pas actuellement l’archétype même de l’intellectuel passé à droite? Ou encore un Nicolas Baverez (un aronien justement) qui a tant fait parler de lui il y a quelques années? Il me semble que ce qui distingue surtout le discours de la droite intellectuelle contemporaine, c’est son relatif repli sur des considérations presque exclusivement économiques. Dans l’univers des droites, on dirait que seuls sont désormais audibles les prêcheurs du néolibéralisme qui oblige à la Réforme. Le conservatisme au sens strict semble mort. Un Jacques Attali (qui vend ses livres comme des petits pains un jour de famine) ou un Michel Godet (qui lui aussi a connu quelques succès de librairie) représentent bien la droite contemporaine. Ce qui me parait avoir disparu, c’est l’aspect de défense de la civilisation, de certaines mœurs, valeurs, normes. Il reste certes Alain Finkielkraut ou un Alain-Gérard Slama dans le genre vitupération contre les mœurs de ce temps, mais il sont minoritaires dans leur camp. Cela correspond aussi par ailleurs à l’effacement progressif de toute droite d’influence catholique.

  7. Oui, tu as raison ; je pensais à l’intellectuel de droite modèle de l’entre-deux-guerres, centré sur les questions de nation, de civilisation, et de mœurs. Reste que les recompositions de ces dernières années, disons depuis le mouvement social de 1995 pour aller vite, montrent un clivage passant entre droite et gauche (même si ces labels ne sont pas toujours les plus parlants), mais surtout un clivage passant au cœur de la gauche, et pas seulement sur les questions économiques (laïcité, multiculturalisme, politique étrangère de la France, etc.). Ce clivage-là est plutôt intéressant à observer…

  8. « la vraie question que je me suis posé, c’est finalement pourquoi le Front national fait au total des résultats électoraux si médiocres, alors que la situation lui est, à l’en croire, si objectivement favorable »

    Ne vous « inquiétez » pas pour cela… Rendez-vous en 2012 pour un constat réactualisé ! De plus la part d’influence des médias semble échapper à votre réflexion… Dommage d’être si sélectif.

    PS : ce livre est une merveille de lucidité évidemment vilipendé par les tartuffes dans votre genre.

  9. @ Joko : effectivement, les élections de 2012 peuvent être plutôt favorables au Front national pour autant que, d’ici là, il ne connaisse pas les affres d’un passage de relais difficile entre dirigeants, que les autres composantes de l’extrême droite (genre « Bloc identitaire ») ne le gênent pas en pratique dans sa campagne;de plus, même en 2012, le Front national souffrira de son absence durable d’implantation dans les institutions locales (mairies, conseils généraux, conseils régionaux),surtout quand viendra le moment des élections législatives. Mais je le répète, vous avez toutes les chances tout de même d’avoir raison sur ce point.

    Ceci étant, j’aimerais bien comprendre ce que vous voulez dire par « la part d’influence des médias » que j’occulterais. Voulez-vous dire que je ne tiens pas compte du fait que les médias dominants cachent la situation du pays aux électeurs français, et qu’un livre comme celui de C. Guilly constitue du coup une mise à jour bienvenue de la situation réelle ?

    Enfin, vous avez tort – mais c’est votre liberté! -de me traiter de tartufe en raison de ma critique raisonnée de ce livre en partant d’un point de vue de gauche. En effet, si pour être un tartufe (selon le dictionnaire, « faux dévot » ou « personne hypocrite »), il faut tenir un double langage, avoir une opinion qu’on dit à la cantonade et une opinion qu’on pense par devers soi, cela serait de l’hypocrisie en somme. Je ne crois pas dissimuler mes opinions dans ce blog, vous pouvez donc me traiter au choix d’humaniste-qui-ne-comprend-rien-à-la-situation-du-pays-réel (contrairement à C. Guilly), d’analyste-en-chambre, de pisse-copie, ou toute autre formule, si possible bien tournée, qu’il vous plaira d’adopter, mais tartufe me parait à côté de la plaque.

  10. Pingback: Blogging scientifique : la critique argumentée | Polit’bistro : des politiques, du café

  11. Pingback: Variae › It’s the secularism, stupid !

  12. Bonjour,

    Je suis par intermittence votre blog depuis un an, et je me suis plongé dans vos archives il y a quelques jours. Et j’ai découvert cette note de lecture au moment même où je finissais le livre de Guilluy. Du coup, je me permet de répondre avec de nombreux mois de retard.

    Au contraire de Joko, je trouve votre critique assez timorée, surtout en comparaison du traitement que vous avez accordé au bouquin de Todd par exemple.

    Cet essai polémique a été écrit par un géographe pro, qui semble n’avoir jamais ouvert un manuel d’introduction à la sociologie ou à la science politique. Il commence par dire qu’il ne s’intéressera pas à ce que les gens disent, mais à ce qu’ils font. Postulat assez pratique pour ensuite plaquer son propre discours (rempli de prénotions) pour expliquer les raisons du comportement des acteurs. Ce qui apparaît d’autant plus dérangeant quand on s’intéresse à sa bibliographie. Tribalat (dont les prises de positions publiques de ses dernières années la font migrer d’un patriotisme républicain à un nationalisme dur, cf. sa tribune dans Le Monde sur le rapport Keppel) semble être la grande référence de l’auteur. Pour lui, la sociologie de l’immigration et des classes populaires ne semble pas exister (où se résume à une vague tribune de Beaud, Pialoux et Schwartz dans Le Monde ou Libération), alors même qu’une partie de cette sociologie ne semble pas être contradictoire avec sa profession de foi politique (et avec les quelques citations des travaux de Renahy). Les travaux de Pialoux et Beaud sur les classes populaires, ceux de Schwartz sur les ouvriers du Nord (qui, déjà, parle d’ouvrier en dehors des grandes ville,), la perspective historique de Noiriel, et l’ouvrage collectif des Fassin qui semble correspondre à l’une des thèses de l’auteur (de la question sociale à la question raciale) ne sont pas évoqués. Ce qui pose un petit peu problème quand on veut aborder des questions de stratification sociale.

    La science politique n’est pas épargnée non plus. La géographie électorale de Siegfried semble inconnue (problématique pour quelqu’un qui veut faire de la géographie sociale et politique) lorsqu’il nie a priori tout effet de l’organisation de l’habitat (notamment le degré de densité) sur les représentations politiques. Il semble découvrir qu’il existe un vote religieux (Michelat et plus récemment Dargent). Il semble aussi découvrir le poids de la classe dans l’explication du vote. Mais aussi les réflexions en terme d’offre électorale (les propors de NS sur le Kärcher, ne l’ont certainement pas aidé à gagner le « vote des banlieues »).

    On pourrait aussi citer d’autres imprécisions ou défaut de démonstration. Je suis pas spécialistes des mouvements migratoires, mais parler uniquement d’immigration familiale depuis 1974 me semble poser problème : à moins que les immigrés après avoir fait venir femme et enfants, aient fait venir frères, sœurs, cousins, cousines, neveux, nièces, etc… De même, sur l’économie, le lien entre mondialisation et précarisation des classes populaires est postulé sans jamais être réellement démontré : rien sur le passage du fordisme au toyotisme, pas de discussion sur une vision plus nuancée de la mondialisation (les livres de Cohen par exemple), pas de distinction entre commerce internationale et financiarisation de l’économie, rien sur les effets des politiques économiques (le dernier livre d’Askenazy sur les politiques de l’emploi, qui est certes sorti après le livre de Guilluy).

    Voire une manipulation des chiffres (pour ceux où j’ai fait l’effort de vérifier : les chiffres sur la destruction des emplois industriels à cause de la mondialisation ou les chiffres de Peugny sur le déclassement – sur lequel, il y aurait aussi beaucoup à dire). Et des simplifications grotesques : les « bobos » qui n’ont aucune réalité sociologique (les auteurs de « Paris en campagne » ne les ayant pas trouvé), qui sont, pour Guilluy, tous les bourgeois s’installant dans les anciens quartiers populaires! Et on ne voit pas vraiment où il veut en venir sur les populations d’origine immigré, oscillant entre une vision alarmiste (ethnicisation des rapports sociaux) et rassurante (ils s’intègrent sur l’ensemble du territoire). Et plus grave, il glisse régulièrement vers une vision essentialiste (pour ne pas dire raciale) de ces populations : à ma connaissance, il n’existe pas une ethnie culturellement homogène en France (qui devrait regrouper de nombreuses populations d’origine africaines, européennes et asiatiques, indifféremment française ou non). Il ne s’interroge pas non plus sur les effets d’homogénéisation de ces populations par l’effet de la discrimination et de l’insulte (comme le juif de l’époque contemporaine est davantage renvoyé à son identité juive par l’antisémitisme que par sa propre construction identitaire).

    Enfin, le livre ne semble pas non plus proposer de nombreuses perspectives politiques, à part l’éternel référence à Sapir.

    Et j’oubliais, votre blog est assez génial, continuez comme ça. J’ai pris beaucoup de plaisir en parcourant vos archives à retrouver des épisodes de l’actualité politique récente et de mon propre parcours (en particulier avec vos billets sur le traitement du mouvement anti-LRU par Le Monde).

    • @ ApprentiSociologue : comme quoi, parfois l’internet, devient un lieu où les traces demeurent. J’ai été sans doute moins cruel avec C. Guilly qu’avec E. Todd, parce que, sur l’intuition générale de C. Guilly, à savoir l’importance croissante d’une périurbanisation de ceux que certains appellent les « petits-moyens », je suis plutôt d’accord dans le fond. L’idée qu’il faut prendre en compte le « vote avec les pieds » ou les contraintes de localisation ne me choque pas du tout.

      En revanche, il est certain que cet auteur est d’une grande ambiguïté sur le débouché politique de ses réflexions.

      Content en tout cas que vous appréciez ce blog.

  13. Merci pour votre réponse.
    C’est marrant qu’avec des postulats relativement semblables, nous avons une lecture assez différente de ce livre.
    Je suis aussi d’accord avec l’idée d’une périurbanisation des « petits-moyens » ; vivant, comme vous, dans un quartier en cours de gentrification (le haut Belleville dans le XX°), je me rend bien compte que d’ici 10-20ans plus aucun ménage populaire aura les moyens de vivre ici. Mais l’idée ne parait pas très nouvelle, la périurbanisation des « petits-moyens » étant presque un corollaire nécessaire de la gentrification. Du coup, je trouve assez énervant qu’il ne propose pas de vision « scientifique » solide des conséquences de ces phénomènes, au-delà même de sa vision « politique » qui n’arrange effectivement pas les choses.

  14. Visiblement la géographie n’est pas votre truc. Internet est plus votre géographie.

  15. @ gisse : votre critique est cryptique! Mais, en me relisant en ce 27 avril 2012, je ne trouve pas avoir si mal analysé le livre de C. Guilly, dont il faut bien dire qu’une partie des craintes sont confirmées par le premier tour de la Présidentielle. Par ailleurs, je ne remets pas en cause son analyse géographique, mais le sens politique qu’il entend lui donner. Il semble d’ailleurs, d’après Libération d’il y a quelques semaines, que ce livre aurait été lu avec attention à l’Élysée, justement dans le sens droitier que j’indiquais.

  16. Non pas cryptique, mais ironique ….ce livre peu à peu m’engage à une méfiance que je n’arrive pas à définir , les mots me viennent pour m’échapper aussitôt: fractures ? fragments ? Ce monde est comme un sac de confettis, et je me demande quel sera l’évènement qui lui fera répandre tous ces confettis que nous sommes ? d’où mon ironique petit commentaire, tout le monde semble lire ce livre avec attention comme la Bible ou le Bottin quand on y cherche un n°, mon analyse ne va pas plus loin, mais si c’est le retour de la géographie parmi nous, c’est une forme de bonne nouvelle.Je voyage beaucoup, mais je n’ai pas de sensation de mouvement dans cette géographie là; ah ,voilà j’arrive un peu mieux à définir quelque chose. Y’a un truc qui cloche .

  17. Et bien évidement malgré le score du FN au premier tour….vous vous posez toujours la question….? Ce livre est brillant , pertinent , absolument pas raciste, puisse la gauche prendre ce problème à bras le corps et arrêter le si facile angélisme qui nous a menés où nous sommes…..

    • @ bocher :vous aurez remarqué que je ne critique guère le fond de l’analyse de C. Guilly, qui trouve effectivement dans le premier tour de la présidentielle une illustration, mais ses conclusions politiques, plus utiles à la droite qu’à la gauche. De fait, je me demande comment diable la gauche peut prendre comme vous dites « le problème à bras le corps » et « arrêter l’angélisme ». C’est plus simple à demander qu’à faire.

  18. le bottin n’est pas raciste …il y a juste des numéros qu’il vaut mieux ne pas appeler c’est tout , donc y’ a bien un truc qui cloche. l’expression « angélisme » ne veut plus rien dire depuis longtemps, la société a changé et le problème des politiques est qu’ils mettent un temps fou a recalculer la société, cette société est en train de modifier brutalement la droite, les jeunes et ados sont complètement dans cette brutalité d’opinion, je parle avec eux je les écoute à la dérobée et être Lepen n’est pas un problème du tout …vous verrez nous regretterons l’angélisme un jour. nous allons payer très cher les trente années qui viennent de nous passer sous le nez. mais c’est bien les yeux ouverts que l’on vit, les oreilles ouvertes que l’on écoute et la bouche ouverte pour respirer parce que par le nez les odeurs risquent de déranger toutes les géographies du monde. les odeurs font perdre tout sens et toute raison, la « madeleine » est rance et le souvenir qu’elle appelle est cette réalité présente dont on ne peut pas être fière, il me semble. tous bords politiques compris. tous les livres sont dans le dictionnaire les pires comme les meilleures, idem pour la vie. à bon entendeur !

  19. Pingback: Sélection des meilleurs livres – juillet 2012 : André Guigot, David McCandless, Roselyne Bachelot, Christophe Guilluy, Hubert Landier et Colin Bruce « Tribune libre

  20. Pingback: Dans la tête de Christophe Guilluy. Au sujet de Fractures françaises | Le fil de l'opinion

  21. L’auteur s’appelle Giulluy et non Giully comme vous l’écrivez. C’est dommage car, du coup, votre note de lecture, qui est excellente, se trouve très mal référencée par les moteurs de recherche… ;-)

    • @ narvic : effectivement, j’ai modifié du coup en ce sens l’orthographe du nom de l’auteur. Amusant que personne ne m’ait fait remarquer mon erreur avant…

  22. J’ai d’ailleurs fait moi-aussi une faute d’orthographe dans son nom dans mon commentaire. Comme quoi…

    Sinon, signalons aussi que France3 a diffusé hier soir en « prime time » un documentaire directement inspiré de la thèse de Guilluy (et dans lequel d’ailleurs le géographe intervient).

    Voir ici : http://www.lemonde.fr/culture/article/2013/10/28/la-france-en-face_3503051_3246.html

    J’ai vu ce documentaire, lu ce matin un certain nombre de comptes-rendus du livre (dont le vôtre ;-) et d’interviews de l’auteur, et j’ai du coup commencé à lire le texte lui-même (qui se vend beaucoup en ce moment, me dit la libraire…). Promis ! Je vais le lire en entier, plutôt qu’en diagonale, avant d’en parler vraiment, mais je constate dès les premiers chapitres la pertinence de la critique qu’en fait ici dans les commentaires ApprentiSociologue.

    Il manque le tome 2 de cette thèse! Je veux dire, comme l’écrit ApprentiSociologue, que la géographie sociale de Guilluy souffre d’une grosse défaillance en sociologie.

    L’auteur ne cache pas qu’il refuse de s’intéresser à « ce que les gens disent » et il privilégie « ce que les gens font ». Il prétend ainsi échapper « à l’idéologie ». Outre que l’analyse parallèle entre ce que les gens disent et ce qu’ils font réellement est indispensable (surtout s’il se révèle un hiatus entre les deux, ce qui semble bel et bien être le cas !), cette « méthode » ne permet pas du tout, par ailleurs, à Guilluy d’échapper à l’idéologie.

    On peut même dire que son discours en est plein (ce en quoi il s’agit bien d’un essai politique et pas d’un travail scientifique). Je devrais plutôt dire que son discours est « enveloppé » – plutôt que « plein » – d’idéologie, car le coeur de la thèse (le « plein ») est solide et très intéressant. C’est « l’enveloppe » qui me pose problème.

    L’accent mis sur les liens entre mondialisation et métropolisation (et le rôle des bobos et de l’immigration récente dans la métropole) me semble vraiment pertinent. La mise en avant de la relégation des classes populaires dans le péri-urbains et le rural aussi (quoique ça demande de très sérieuses nuances, voire des redéfinitions complètes de que l’on qualifie de métropoles, de banlieues, de péri-urbains et de rural profond).

    Mais tout ça me semble manquer de prise en compte de dynamiques sociales qui peuvent être indépendantes des dynamiques spatiales, ou en tout cas ne pas leur correspondre complètement, ou au minimum de ne leur correspondre qu’avec un décalage temporel, qu’il conviendrait de prendre en compte.

    A l’approche géographique me semble donc manquer à la fois l’approche sociologique ET l’approche historique. Je m’enfile le reste du livre et je tâche de re-venir ici préciser ou modifier cette première impression. Je trouve en effet le tenancier de ce blog (que je découvre) accueillant et le niveau de la conversation qui s’y tient tout à fait intéressant. ;-)

  23. Merci pour cette note de lecture qui donne envie de lire le livre.

    « La France profonde se trouve elle-même bien plus métissée qu’il y a cinquante ans. De fait, ce sont aussi des descendants d’immigrés plutôt récents qui se replient dans les campagnes, qui veulent eux aussi leur maison individuelle. »
    Où est-ce que je peux trouver les travaux corroborant cette thèse ? Dans le bouquin ?

    • @ alb : cette remarque venait plutôt de ma part d’une lecture de la presse régionale de la Région Rhône-Alpes, où il se trouve que des maires avaient essayé d’utiliser leur droit de préemption pour empêcher « des familles d’origine étrangère » (à leurs yeux) d’acheter des biens dans leur commune rurale et/ou périurbaine. J’ai lu cela aussi comme remarque incidente dans des livres plus généralistes sur l’étude de la France contemporaine, mais, par contre, je ne connais pas de livre ou d’article qui traiterait uniquement ce sujet. Cela existe peut-être, mais je n’ai pas le temps de me consacrer à leur recherche.

  24. Bon, ça y est, j’ai lu. Un mot de plus, donc. ;-)
    La thèse est très intéressante, mais elle est fragile pour trois raisons, à mon avis :

    – la véritable animosité (de nature personnelle ?) que l’auteur manifeste dans les deux premiers chapitres envers – quasi « en bloc » – les intellectuels, les médias et les politiques (surtout de gauche) et qui disparait totalement dans le reste du livre. C’est une posture anti-élitiste classique, qui relève clairement d’un populisme traditionnel (qui, comme chacun sait n’est pas de droite « par nature », mais seulement par conjoncture). Ça n’apporte rien à sa thèse, et ça l’affaiblit même, par manque de distanciation.

    – le caractère inabouti, voire parfois bâclé ou confus, de la composition du livre (qui a très vraisemblablement été rédigé « par morceaux », et pas forcément dans l’ordre chronologique de la parution finale des chapitres). D’où une construction bizarre, pleine de redites, où la thèse ne se déploie pas de manière logique et cohérente, même si elle l’est pourtant, intellectuellement.

    – enfin une fragilité réellement scientifique, qui est malheureusement inhérente au sujet lui-même. Les statistiques ethniques étant proscrites en France, des données – pourtant nécessaires – pour fonder la démonstration manquent. Et c’est très gênant.

    Le problème est adroitement contourné sur certaines questions par la démographe M. Triballat, dont Guilly utilise abondamment le travail, celle-ci utilisant des données indirectes ou des séries peu utilisées par ses confrères, ce qui limite toutefois sérieusement les possibilités de comparaison et surtout de généralisation.

    Idem pour les catégories spatiales (métropole, banlieues, périurbain, rural, zone pavillonnaires, zone de grands ensembles…), qui sont en réalité très difficiles à appréhender dans les statistiques existantes, malgré les tentatives, réelles mais pas totalement satisfaisantes, de l’INSEE pour clarifier tout ça.

    L’objet même de la thèse reste donc perpétuellement flou et imprécis, presque insaisissable. C’est aussi très gênant.

    Il faut plutôt voir ce livre, à mon avis, comme un essai, une sorte de théorie/hypothèse de travail en géographie/sociologie, certes très stimulante, mais pour laquelle il reste à forger les outils scientifiques (c’est à dire statistiques) qui permettraient de la valider réellement.

    Ceci dit, mon expérience personnelle des banlieues, des métropoles et du rural et comme du périurbain (puisque j’ai été assez nomade dans ma vie) confirment très largement la vision des choses de Guilly… ;-)

    • @ narvic: bravo pour votre lecture rapide et incisive.

      J’ai lu le livre il y a trois ans, et donc mes réponses peuvent être décalées par rapport à vos remarques.

      Sur le ton du livre, il est certain que l’auteur s’en prend à une certaine classe de gens bien placés, qui ignoreraient ce qui se passe réellement dans la société. En même temps, il aurait sans doute moins de raison de se plaindre désormais, puisque la réception de son ouvrage a été plutôt bonne, il en vient désormais à définir un certains sens commun, cf. le reportage sur France-3 que vous citez. (A ce propos, la photo illustrative choisit par le Monde.fr pour l’article est une extraordinaire démonstration du rapport au populaire des gens qui travaillent dans ce média! C’est la posture « misérabiliste » 2.0).

      Sur la structure du livre, je ne me souviens pas avoir noté un désordre particulier, mais bon, j’ai sans doute vu pire dans mes lectures.

      Sur les carences « sociologiques », je trouve au contraire qu’il est bon pour une fois de regarder ce que les gens font et non pas seulement ce qu’ils disent qu’ils font ou aimeraient faire. Le choix de la localisation spatiale, de l’école des enfants, du mode de transport quotidien, etc. dit beaucoup à la fois des contraintes de chacun, mais aussi de ses valeurs profondes. On peut certes ensuite faire le lien avec les déclarations, mais cela ne parait pas si indispensable que cela dans un premier temps. Si des gens s’écartent systématiquement d’autres gens, tout en disant par ailleurs aux sondeurs, ou aux journalistes, qu’ils n’ont vraiment rien contre eux, au contraire, ils les adorent en fait, on peut s’interroger tout de même sur le sens de leur déclaration.
      Je suis d’accord en revanche que, s’il existait des « statistiques ethniques à l’américaine », la démonstration serait plus forte et facile; en même temps, il est certain que de telles statistiques ethniques tendraient à réifier les catégories, à diviser les gens encore plus qu’ils ne le sont déjà, d’autant plus que le choix des principes de classement représenterait des choix politiquement difficiles dans un pays comme la France (aux États-Unis, il sont liés à l’histoire raciale du pays): faudrait-il par exemple permettre aux gens de s’auto-définir ethniquement comme « Bretons », « Celtes », « Occitans », etc.? Après tout, pourquoi mépriserait-on cette différence-là? Je serais personnellement content de me définir comme « Français de l’intérieur » par référence à ma jeunesse en Alsace, mais je doute que cette catégorie « locale » soit reconnue par le recensement national.

      En même temps, pour conclure, comme vous le reconnaissez vous-mêmes, l’approche de l’auteur rejoint largement la perception qu’on peut avoir simplement en se baladant un peu en France, au sein d’une région ou d’une métropole. Il existe indéniablement une très forte différenciation spatiale de l’habitat entre groupes sociaux. Ce n’est pas un scoop, mais cela doit être bien pris en compte dans la perception que la société possède d’elle-même. Un des messages de l’auteur est dans le fond : « loin des yeux, loin du cœur », ou du moins, « loin des préoccupations médiatiques, et donc politiques ». J’ai bien peur que l’actuelle révolte des profondeurs de la Bretagne illustre ce qu’il voulait dire.

  25. Pingback: Présidentielles 2012: C’est la guerre culturelle, imbécile! (Culture war comes to France) | jcdurbant

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s