Europessimisme.

Lors d’une discussion d’après déjeuner entre collègues grenoblois, l’un d’entre eux s’est risqué à  synthétiser ma vision de l’Union européenne, en soulignant que toutes mes analyses découlaient d’un postulat pessimiste fondamental sur cette dernière et s’opposaient point par point à celles d’un autre collègue grenoblois. Ce dernier présente le syndrome inverse (un postulat optimiste fondamental). Sans doute… En même temps, ces temps-ci, je me sens simplement dans l’air du temps, voire même « dans la pensée unique ». J’ai l’impression que le cadre a bougé et que je suis resté plutôt stable.

En effet, Horresco referens! Michel Rocard déclare au détour d’une interview : « Quels sont vos grands regrets politiques? Le fait que l’Europe est en train de mourir est le grand échec de notre époque ». (sic, dans 20 Minutes, mercredi 10 novembre 2010, p. 8, section France, édition de Lyon, propos recueillis par Matthieu Goar à l’occasion de la sortie du dernier livre de l’ancien Premier Ministre socialiste). J’avais noté dans le même genre les propos pour le moins  plein d’optimisme sur l’Union européenne tenus dans un entretien avec le Monde (26-27 septembre 2010) par un autre Premier Ministre, Edouard Balladur. Il semblait lui aussi ressentir comme une légère déception sur l’Union européenne :  « L’Europe à 27 est vouée à la confusion et  à l’échec ». Bien sûr, ces propos constituent sans doute une façon d’appeler au sursaut européen, et peuvent être  aussi interprétés à l’aune d’une similitude de position dans leur carrières politiques  respectives (deux ex-présidentiables),   mais, tout de même… , aurait-on imaginé au début des années 1990 de tels propos de leur part? Et n’ont-ils pas tous deux milité pour le « oui » en 2005? Et soutenu ensuite le processus qui a mené au Traité de Lisbonne?

Il n’y a pas jusqu’à l’éditorial du journal Le Monde qui ne tienne en passant des propos étonnants (le 10 novembre, « La France définitivement orpheline du gaullisme »):  » Et le débat ‘Europe des Etats – Europe fédérale’ a été tranché : l’Union à vingt-sept est un informe entre les deux. » Ah bon, ai-je pensé en lisant cette phrase, le débat est définitivement clos?  L’Union est  pour les éditorialistes du Monde que je suppose informés sur le monde tel qu’il va  « un informe »? Je fais donc cours sur un informe… Nouveau concept politique s’il en est…  dont on trouvera difficilement trace dans quelque encyclopédie ou dictionnaire que ce soit. Cela m’a fait seulement penser à la définition du Saint Empire Romain Germanique par le juriste Samuel Pufendorf dans son célèbre pamphlet  à son sujet de la fin du  XVIIème siècle  : « un corps monstrueux et irrégulier ».

Donc, du coup, je n’ai pas vraiment l’impression d’être si pessimiste que cela, j’ai plutôt le sentiment d’être rejoint et bientôt dépassé par la pensée unique sur le sujet. Le lecteur imaginera ma joie.

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4 réponses à “Europessimisme.

  1. Tu déjeunes avec des collègues ?!? Mais t’es au max de la socialisation académique en ce moment ! A quand un livre sur le système politique italien ? Je plaisante, bien sûr…
    Bon, entre les jérémiades de politiques pré-retraités partiellement aigris et les élucubrations des fils académiques (les derniers…) de Jean Monnet, so what? Le problème tient souvent au fait que les intéressés rapportent toujours l’UE à une forme particulière d’Etat-Nation en devenir, alors que des types comme Weiler ont bien montré qu’elle était tout autre chose. Et puis, comme dirait l’autre : « Et, pourtant, elle tourne »…

  2. @ YS : c’est vrai, elle tourne… mal! Bon, plaisanterie mise à part, tu as raison pour tout ce qui concerne les très nombreuses politiques publiques, petites ou grandes, auxquelles l’Union européenne participe. Tout cela n’empêche pas des fonctionnements au jour le jour. Mais cet ensemble de méso-fonctionnements ne permet actuellement la mise en forme d’aucun récit vendable à la population concernée, un peu d’ailleurs comme dans les années dites d' »eurosclérose ». Comme la vie politique est aussi faite de récits… et surtout des conséquences des croyances dans ces récits…

  3. Rocard et Balladur veulent donc voir leurs effigies sculptées dans le Mount Rushmore du mythe européen, histoire de montrer qu’ils étaient là avant que Carthage ne s’effondre sur elle-même…

    Je pense que la vieille garde politique est en train de reproduire exactement le comportement des musiciens qui s’identifient avec nostalgie à un âge d’or de leur style musical, qui se serait ensuite déprécié sous l’effet de la commercialisation et/ou de la venue d’un nouveau public plus large et donc nécessairement plus inculte, comme le hard-bop à partir de Bitches Brew chez Miles Davis, ou bien le black metal avant son accès limité aux réseaux de distribution commerciaux en Europe du Nord. Oui, je sais, le parallèle est un peu osé, sinon forcé.

    La manœuvre est généralement payante au niveau symbolique : si suffisamment d’entre eux arrivent à ériger cette frontière symbolique entre une période idéale et une période crasse, vidée de ses promesses initiales, il y a des gains à espérer de l’appartenance à la tranche chronologique qui représentait le progrès vers un objectif défini comme idéal, et qui contraste avec l’image de la lente régression contemporaine vers la médiocrité, qui a ses propres représentants (l’actuel président de la Commission européenne).

    Au niveau de l’Europe, et je reprends un argument appris auprès de l’autre commentateur, c’est un peu le même effet de “rétro-véri-diction” qui parle d’une période de “blocage” au cours des deux décennies qui suivent la crise de la chaise vide, au motif qu’il s’est moins accompli dans cette période qu’avant et après (à partir de l’Acte Unique). Cette délimitation linguistique permet de dresser des portraits très positifs, comme c’est le cas pour Jacques Delors, en créant des personnages de “relance”, de “sortie de crise” du projet européen.

    Je ne sais absolument pas qui aura l’habileté de se présenter comme le prochain Delors ; Badinguet a bien essayé avec le Traité de Lisbonne, mais il a tellement souhaité s’en attribuer la paternité qu’il a réussi à compromettre cet aspect de son mandat symbolique auprès de ses partenaires politiques. J’en profite pour renvoyer à nouveau vers un texte récent de J.H.H. Weiler, qui réalise une très bonne méta-analyse du projet européen.

  4. @ Fr : l’analogie musicale est amusante, et elle est assez vraie surtout à propos de l’époque Delors dont les succès sont soulignés et bien moins les échecs.

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