Image disciplinaire : les politologues sont toujours parmi nous.

Tantôt dans une discussion de bureau, le collègue avec lequel je partage mon bureau à l’IEP se plaignait que tous ses amis se moquaient (gentiment? )  de lui en tant que pratiquant de la science politique, et ceci à cause des interventions dans les médias de personnes liées à notre discipline commune. Ces interventions donnent selon lui une piètre image de notre discipline, il rêvait d’ailleurs de mécanismes qui remédieraient à  cette situation en me donnant pour exemple la meilleure qualité des interventions des politistes italiens ou nord-américains dans leurs presses respectives. J’étais fort dubitatif sur quelque amélioration que  soit  tant que les médias français ne regagnaient pas les moyens économiques de faire de la qualité éditoriale en général. En effet, la teneur des interventions des politistes dans les médias me parait d’abord dépendre de celle des journalistes en général, et plus encore de leurs conditions de travail. Tant que ces derniers seront pressés par le temps,  trop souvent peu spécialisés sur un domaine plutôt qu’un autre,  souvent affaiblis dans leur indépendance par les énormes difficultés d’emploi dans ce secteur, on n’avancera pas. (La conversation est d’ailleurs partie du fait que des étudiants en journalisme, d’une école publique par ailleurs rivale de notre propre formation au journalisme, circulaient dans les locaux de l’IEP à la recherche d’un spécialiste en commentaire de… remaniements ministériels. Sans que les dits étudiants aient eu même l’idée de se renseigner avant sur qui faisait quoi dans notre IEP. N’importe qui aurait pu leur raconter n’importe quoi.)

Je soupçonne par ailleurs que les amis, dont ce collègue de formation philosophique par ailleurs,  m’a parlé exercent des métiers intellectuels, et qu’ils font parfois partie de disciplines concurrentes des sciences sociales : histoire, philosophie, sociologie, etc.. C’est de bonne guerre de dénigrer  le voisin immédiat, et l’on pourrait s’amuser à montrer que ce dénigrement correspond à la fois à une longue histoire institutionnelle (par exemple l’École libre des sciences politiques vs. l’Université, le Droit vs. les Humanités, etc.),  à l’existence de traditions intellectuelles d’intervention dans le débat public qui bénéficient à certaines disciplines (par exemple pour la philosophie, qui permet quelques esbroufes tout de même), et peut-être aussi au poids différentiel des « normaliens » dans le développement disciplinaire depuis les années 1920.

Ceci étant, il se trouve que ce dimanche, je regarde d’un œil distrait la télévision en milieu de journée, et prodige,  illustration des propos de mon collègue, que vois-je? Eh bien, une très éminente collègue, qui fait le cinquième larron dans une émission de débat de la mi-journée sur une chaine de service public. Le débat oppose deux politiciens quadragénaires dynamiques  (l’UMP et le PS qui montent, Bruno Le Maire vs. Benoît Hamon), commenté comme invités par le très amorti Philippe Labro (faisant la promo de son dernier livre?) et la bien moins  flapie collègue . Cela ronronne toutefois doucement. Le problème est en effet que notre collègue, Géraldine Mulhmann, de la très parisienne Université Paris II, pour ne pas la citer, ne dépare pas du tout dans le tableau. Elle tiendra des propos dont force est de constater qu’ils ne sont pas d’une terrible originalité (du genre, je cite de mémoire : « en France, le centre est plus souvent de droite », certes; « le PS ferait bien d’avancer la date de ses primaires s’il ne veut pas que cela laisse des traces dans l’opinion dans la phase finale de la campagne de 1er tour », peut-être pas faux non plus). C’est clair, compréhensible,  bien dit sur un ton adéquat : notre collègue, qui a travaillé sur le journalisme,  est désormais formatée pour être audible dans un tel contexte. Elle possède en plus par un heureux hasard le « physique du rôle » – comme d’ailleurs tous les protagonistes de la discussion en question. Le problème est bien évidemment qu’elle illustre à l’envie ce phénomène désagréable pour la discipline auquel j’appartiens : dans un tel dispositif, les propos tenus sont presque nécessairement du niveau de ceux que tiendrait tout aussi bien un journaliste politique un peu formé et informé. C’est un phénomène que j’observe très souvent : vu les formats proposés par la plupart des médias, lorsque un politiste répond à la presse, le résultat est souvent un propos de politologue, c’est-à-dire qu’il dit (ou semble dire) des banalités, sans doute pas fausses, mais pas non plus folichonnes à lire ou à entendre. Cela ne mange pas de pain, cela attribue un sceau d’autorité à ce que dirait tout aussi bien un journaliste, mais cela manque de sel en général. Dans le cas de hier dimanche, j’ajouterais que G. Mulhmann était plus remarquable pour sa gestuelle et ses mimiques que pour ses propos. Elle semblait en effet se moquer de tout son cœur de B. Hamon, et le traiter comme si ce dernier avait choisi un after-shave au Lidl du coin. La caméra ne nous épargna rien de ces commentaires implicites. C’est de bonne guerre, il faut bien que l’infotainment ait lieu, mais, dans le fond, ces mimiques trahissaient le besoin irrépressible d’apparaître de la dite collègue. A chacun son truc. Je fais bien un blog par besoin irrépressible de causer, de prêcher dans le désert. Peace, (wo)Man!

Et, puis tout cela n’a guère d’importance. En effet, à en juger par le nombre de thèses soutenues (comme le note Y. Surel dans un post récent), de docteurs (bientôt sans poste)  que la discipline science politique produit en 2010 en dépit de la rareté de moyenne période des postes à pourvoir, le fait que la discipline science politique se transforme  dans les médias de masse en politologie, déjà moquée par Jacques Ellul dans les années 1960,  – qu’elle que soit par ailleurs la qualité intellectuelle des intervenants  – ne semble avoir aucune influence sur le flux ininterrompu de vocations. Bref, que la fête continue! I don’t care that much.

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6 réponses à “Image disciplinaire : les politologues sont toujours parmi nous.

  1. Bonjour,

    J’ai bien apprécié ce billet (ce qui ne veut pas dire que les autres sont moins intéressants), qui recoupe certaines des impressions qui apparaissent quand on écoute la radio et qu’un sociologue, pour évoquer une autre discipline, intervient dans une émission (c’est, en général, celui qui parle le moins, à qui on pose peu de questions et dont on mentionne son dernier ouvrage comme fruit d’une « réflexion profonde » ce qui montre que le journaliste a sûrement pris du temps pour le lire…).

    D’ailleurs, en parlant des difficultés de la science politique, vous soulignez, à juste titre, le problème de dénomination de ses représentants : politologues, politistes, spécialistes de science politique, etc. Il n’y a qu’à regarder « C dans l’air » pour voir le même intervenant, en science politique, avoir un « intitulé » différent au fil des émissions… Est-ce que ces appellations sont équivalentes ? Ou plutôt clivantes ? Quelle est la différence entre la science politique et la sociologie politique ? (Pour avoir abordé la question avec des camarades de Master, la réponse est vague et n’aide pas à y voir clair.) Faire un peu de pédagogie et clarifier les différences entre les disciplines, tout en faisant intervenir les « spécialistes » des sciences sociales dans des émissions essayant de tirer vers le haut la pensée sera la meilleure chose à faire, peut-être, pour donner un meilleur éclairage à la science politique, et plus largement aux sciences sociales. Il n’est pas sûr que cette voie soit celle en vigueur pour le moment.

  2. @ Mat : pour les questions de terminologie, en fait, le terme de « politologue » correspond à l’une des façons habituelles de construire le nom d’une discipline savante en langue française (cf. sociologue, archéologue, etc.); il apparait clairement avant « politiste », qui lui n’est pas loin d’être un anglicisme. De fait, les interventions des premiers « politologues » dans les années 1960-80 dans les médias semblent avoir été tellement banales et convenues que les jeunes des années 1980 ont voulu se distinguer de ces gens-là en changeant de terme pour désigner un pratiquant de la discipline. La distinction est donc pour le coup une pure recherche de distinction! (les amateurs vs. les scientifiques).

    Pour la distinction science politique/ sociologie politique, il s’agit simplement du fait que la science politique désigne l’ensemble des savoirs se voulant scientifiques ou neutres sur la politique, et que la sociologie politique ne désigne qu’une partie de cet ensemble, à savoir soit: a) ce qui concerne tout ce qui existe dans la politique par opposition à ce qui devrait être (dont s’occupe la théorie politique, la philosophie politique) – dans ce cas, la sociologie politique peut à la limite correspondre à toute la science politique si on ne s’intéresse par au devoir-être; b) la sous-discipline qui s’occupe essentiellement des comportements électoraux, activistes, des profanes, c’est à dire de tout ce qui concoure à former la demande politique dans une démocratie. En France, l’option b) est dominante, d’autant plus qu’historiquement le « politologue » s’est fait connaître par ses études électorales, son usage du sondage d’opinion, ses enquêtes de terrain auprès des électeurs, des militants syndicaux, etc. En fait, il y a souvent confusion entre science politique et sociologie politique, parce que le domaine couvert par la sociologie politique a été le premier et le mieux couvert jusqu’ici (par opposition aux politiques publiques, relations internationales, études européennes, études de genre, etc.)

  3. Bon, tu sais ce que je pense du clivage Paris-province (pour ne pas parler du sous-clivage Paris/Grenoble…). Et tu parles de ma fac, là…
    Plus sérieusement, je suis évidemment d’accord avec toi sur les conditions et modalités de l’intervention médiatique des politistes et autres chercheurs en sciences sociales. Je trouve cependant que c’est très différent d’un média à un autre. Je suis par exemple plusieurs fois intervenu sur France Culture, où la posture des animateurs et le temps laissé aux interventions permet de dire des choses assez proches, même si elles sont toujours simplifiées, des échanges académiques. Les effets de la télévision sont tout autres évidemment (à rapprocher des constats récemment formulés par Rocard lui-même sur les effets de la télévision sur le discours politique), où il faut aller vite, maîtriser sa gestuelle et « oser » interrompre au risque de passer pour un (très petit) trublion. Mais il me semble que la présence dans les médias relève aussi de la nécessité (ne pas laisser croire que ce discours académique n’existe pas), de la liberté d’expression et de choix personnels, notamment en termes d’éthique professionnelle.

  4. @ YS : tu as raison de souligner la différence entre médias. Je ne suis jamais intervenu sur France-Culture, mais, en tant qu’auditeur, je sais bien qu’il existe déjà un monde entre cette radio et la plupart des interventions télévisuelles.

    En même temps, contrairement à toi, je ne crois pas qu’un scientifique quelconque ait sa place dans une émission un tant soit peu orientée « infotainment » – ce qui correspond à la plus grande pente actuelle des médias de masse les plus écoutés ou regardés. Les journalistes (genre Apathie) font cela très bien dans leur genre. On peut y aller comme militant d’une cause, on peut aller pousser son coup de gueule, on peut faire son Cantona, Besancenot, Attali, etc., mais, pour faire passer un discours plus construit et original, je suis très dubitatif, mais rien n’empêchera jamais les collègues qui le veulent de s’essayer à l’exercice. Et je ne ferais rien pour les en empêcher!

  5. Merci beaucoup d’avoir pris le temps de m’éclairer avec ces distinctions qui me permettent d’y voir plus clair entre ces disciplines et au niveau des enjeux de dénomination.

  6. J’ai beaucoup aimé ce billet, qui me rappelle un papier de Garrigou dans le Monde Diplo, « Les politologues du Prince » : http://www.monde-diplomatique.fr/2009/01/GARRIGOU/16704

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