Spill-over ou Baron de Munchhausen?

Face aux récents développements de la crise financière et économique, en particulier avec l’élaboration d’un plan d’aide UE/FMI envers l’Irlande,  après celui envers la Grèce ce printemps, j’hésite entre deux lignes d’analyse. Celle classique du « spill-over »,  ou celle que je nommerais du « Baron de Munchhausen ».

Dans la première ligne d’analyse, tout ce qui est train de se produire : les plans d’aide à la Grèce hier, à la Hongrie, la Roumanie, la Lettonie, etc. avant-hier, à l’Irlande aujourd’hui, et à d’autres pays encore demain, la prise de contrôle des politiques économiques et sociales des Etats européens de la périphérie par une « norme de rigueur » édictée par le « centre » européen et le FMI, témoignent de l’interpénétration des intérêts économiques et politiques  au plus haut niveau au sein de l’Union européenne. Comme il est hors de question qu’une grande banque (par le bilan, et non pas par  sagacité de ses prêts…) et/ou un État européen laissent sur le carreau leurs créditeurs européens (ou extra-européens) parce que les liens financiers sont désormais inextricables,  la collectivité formée par les gouvernements européens semble devoir toujours trouver une solution, aussi « antisociale » soit elle. Le plan de rigueur présenté par le gouvernement Cowen pour l’Irlande à l’appui de sa demande d’aide européenne  constitue un modèle du genre : pour la première fois à l’ouest du continent, la déflation salariale dans le secteur privé – avec la baisse annoncée du salaire minimum de 12% – apparait dans l’arsenal de la rigueur.  La « dévaluation interne », qui, selon beaucoup d’économistes, constitue un substitut (imparfait) à une dévaluation (impossible au sein de la zone Euro ou dans un pays en change fixe avec l’Euro) de la monnaie pour un pays non compétitif, entre donc pour la première fois explicitement dans la danse. Chacun se voit indiquer  le modèle à suivre pour les Etats  (ouest-)européens en mal de croissance. Je suis aussi pour une fois d’accord avec Bernard Guetta s’offusquant  ce matin sur France-Inter que le gouvernement Cowen n’ait même pas envisagé d’augmenter l’imposition des sociétés présentes sur son sol (comme le demandaient pourtant plusieurs Etats européens dont la France et l’Autriche).  Il s’agit de rester un « paradis fiscal »… tout en diminuant à terme tous les (petits) salaires et en augmentant la pression fiscale sur les salariés et les retraités. On ne saurait être plus marxiste! Ou comment augmenter la profitabilité du capital investi en Irlande!

Par ailleurs, les montants en jeu s’accumulent avec régularité : 110 milliards d’euros pour la Grèce, 85 milliards pour l’Irlande, combien encore pour les suivants? Au total, cela va finir par faire une belle somme due en commun par l’Union européenne directement et par le Fonds européen de stabilité financière (FESF) pour l’ensemble des Etats qui y participent. Bien sûr, ce ne sont que des prêts des uns aux autres qui doivent en principe être remboursés, mais il n’empêche qu’à l’occasion de la crise économique, les pays de l’Union européenne, et surtout ceux de la zone Euro, sont en train de créer ce qui ressemble fort à un endettement commun. Un pays ne peut plus faire appel aux marchés financiers, il y est aidé par le FESF, qui emprunte sur ces mêmes marchés sur la foi d’une garantie proportionnelle au  poids économique des pays européens membres du FESF. Il ne reste plus qu’à inventer des ressources fiscales européennes dédiées au remboursement des intérêts et principaux de cette nouvelle dette. L’aventure européenne serait donc à la veille de faire un grand pas vers une « union toujours plus étroite ». Et, en plus, finalement, tout le monde va à l’occasion la leçon germanique selon laquelle les salaires réels doivent évoluer le plus lentement possible pour conserver la compétitivité du pays. (Pour l’Irlande, il existe encore de la marge, le gouvernement Cowen se propose de diminuer le salaire minimum, pas de le supprimer… ce qui serait la vraie solution allemande.)

L’autre ligne d’analyse, c’est celle du Baron de Munchhausen, celle de ce baron de pacotille qui prétendait s’être propulsé en l’air en se tirant par les bottes. En effet, comme le montrent les craintes qui se font jour sur les problèmes de financement de grands Etats européens (l’Espagne, mais même peut-être la France selon cet économiste spécialiste en pessimisme, le « Dr. Doom » Nouriel Roubini), le sauvetage via un pot commun devient rapidement absurde s’il faut sauver de gros contributeurs à ce dernier. La petite Slovaquie avait déjà maugréé de devoir contribuer au plan européen de sauvetage de la Grèce. Que se passerait-il s’il fallait aider d’une somme encore plus importante que les précédentes un pays comme l’Espagne, lui-même contributeur important de la garantie du FESF? Pour ne pas parler de l’Italie ou de la France? Comme dans une copropriété où beaucoup de copropriétaires ne peuvent plus payer leurs charges, si la majorité bascule du côté des mauvais payeurs, la faillite collective menace, sauf à supposer que les bons payeurs financent le tout…  Parce qu’au total, si l’on prétend emprunter sur les marchés à un taux « raisonnable » (via le FESF) – le meilleur taux possible, c’est-à-dire celui auquel emprunte l’Allemagne, ai-je lu quelque part -, c’est parce qu’il existe comme garantie de remboursement des très bons payeurs, à savoir en pratique presque un seul pays : l’Allemagne. Je ne dois pas être le seul à avoir mené ce genre de raisonnements à son terme, c’est peut-être une source des déclarations alarmistes des autorités allemandes ces derniers jours. « L’Allemagne paiera », comme on disait jadis. Pour la petite histoire, le Baron de Munchhausen possède une adaptation dans littérature française en « Baron de Crac ».

J’hésite donc entre ces deux possibilités : la première me parait plus cohérente avec ce que l’on sait (ou croit savoir) en science politique sur l’irréversibilité du processus européen. La simple évocation d’une fin de l’Euro, qui serait du coup la fin de l’Union européenne, me parait ainsi plus participer d’une dramatisation visant à faire passer en force des solutions amères pour certains acteurs de la crise que d’une perspective un tant soit peu réaliste. A mon sens, les gouvernements européens feront tout pour sauver l’Euro, dussent-ils laisser par la même occasion une grande partie des populations européennes s’enfoncer dans la gêne ou la misère. Ce qui se passe à l’est du continent me laisse présager une telle issue. La seconde est plus inspirée par la logique même de la crise financière : nous assistons à l’échelle européenne à une immense socialisation des pertes sous couvert d’interdépendances des acteurs financiers, de « risque systémique » à conjurer à tout prix, de nécessaire protection des épargnants ordinaires (comme lorsque le « plan Paulson » a été discuté aux Etats-Unis à l’automne 2008). Or, puisqu’il s’agit  à tout prix d’éviter que des grands acteurs financiers boivent le bouillon façon Lehman Brothers, et que les erreurs d’investissement des dernières années ont été, semble-t-il, bien au delà de l’entendement, il est possible d’arriver à un moment pas si lointain où plus personne ne pourra payer.

 

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