Réflexions sur Wikileaks

Cela fait déjà un peu plus d’une semaine que la presse internationale s’appuie sur la fuite, concernant parait-il pas moins 250000 dépêches diplomatiques américaines  via Wikileaks, pour produire de nombreux articles en rendant compte . Il me semble qu’il est d’ores et déjà possible de tirer quelques leçons de ce qu’un ministre italien n’a pas hésité à qualifier, non sans exagération à mon sens, de « 11 septembre diplomatique ».

Premièrement, cette fuite, quelle qu’en soit la source humaine exacte (un simple soldat désœuvré?), s’inscrit dans une série d’échecs retentissants des Etats-Unis d’Amérique en matière de sécurité nationale. Je ne crois pas du tout à la théorie du complot qui est réapparue à cette occasion (y compris aux Guignols de l’Info d’ailleurs). Elle verrait le gouvernement des Etats-Unis organiser lui-même la fuite pour préparer les esprits à quelque attaque imminente contre  un Iran en voie de franchir le seuil nucléaire – mais, vu l’embarras américain dans tous les autres espaces géographiques concernés par  les fuites, cette hypothèse me parait pour le moins fantaisiste. J’écarterais de même la main du Mossad, évoquée par certains, car quelle mauvaise manière, ce serait pour l’État d’Israël envers son plus proche allié. Par contre, pour un État comme les Etats-Unis d’Amérique qui disposerait (selon une récente enquête d’un journal américain) de pas moins de 1000 agences dédiées à l’un ou l’autre aspect de sa sécurité , l’échec à sauvegarder ses (petits) secrets diplomatiques me semble  pour le moins patent. Euphémisme. Quel mauvais génie de l’organisation bureaucratique a pu produire une telle occasion de fuite? On peut du coup se demander à bon droit ce que les services secrets des autres Etats sont capables de savoir , avec des moyens sans doute bien plus professionnels que ceux de Wikileaks , sur le fonctionnement du gouvernement américain.  Face à une telle situation, il m’apparait dans le fond étonnant que les divers responsables du secteur concerné dans l’Administration Obama ne démissionnent pas en conséquence pour marquer le coup. Il est vrai que mettre pour cette raison Madame H. Clinton à la porte du Département d’État affaiblirait le Président B. Obama, qui n’a peut-être pas besoin de cette rupture d’alliance dans le camp démocrate.

Deuxièmement, cette affaire de fuite  et ce qu’on peut en lire dans la presse (qui filtre d’évidence le matériau brut) confirme un acquis en matière de renseignement et de sources. Il est de notoriété publique que le renseignement se fait en effet essentiellement à partir de sources ouvertes, et que la plupart des choses pertinentes à savoir sur une situation politique ou géopolitique quelconque se trouvent de fait dans le domaine public. Les spécialistes d’une situation arrivent en général par le simple suivi précis et rationnel de cette dernière (sans avoir  besoin de mettre des micros sous les tables ou les oreillers) à se faire une idée assez pertinente des choses.  Tout ce que j’ai pu voir publié jusqu’ici confirme cet acquis. Ainsi, pour ma part, si je regarde le cas italien, les documents de la diplomatie américaine ne m’apprennent rien que je ne sache déjà via la presse, les articles ou les livres : Silvio Berlusconi ne mène pas une vie bourgeoise de bon père de famille, Silvio Berlusconi entretient une amitié des plus étroites  avec Vladimir Poutine, Silvio Berlusconi approche des 80 ans, etc. … la belle affaire… Plus généralement, ces fuites pourront apprendre des détails (plus ou moins intéressants) aux spécialistes qui sauront les replacer dans un contexte précis d’énonciation, mais le tableau général des diverses situations  politiques ou géopolitiques, certes via le filtre des journalistes des journaux de référence, sans doute eux-mêmes spécialistes ou lecteurs des spécialistes des divers sujets abordés, ne change pas. Ainsi, grâce à ces fuites reprises sous la forme d’articles de presse, le grand public, celui qui aura la patience de lire ces articles publiés, se verra offert une révision générale de la situation géopolitique mondiale. Pas très encourageante à vrai dire, très marquée par un solide « réalisme » où l’intérêt de chacun prime, mais guère différente de ce que la lecture de la presse de qualité,  des articles ou des livres sérieux, lui aurait déjà appris auparavant.

Troisièmement, cet épisode des fuites fonctionne comme un magnifique analyseur des perceptions des uns et des autres des liens souhaitables entre le grand public et la diplomatie. La réaction d’un Hubert Védrine à ce sujet en dit long sur sa conception des affaires internationales, trop sérieuses pour être confiées aux peuples… Grâce à ces fuites, une liste se constitue d’elle-même des défenseurs de la « raison d’État », liste intéressante à observer…

Quatrièmement, cela changera-t-il quelque chose au cours de l’histoire? Oui, pour le responsable officiel de Wikileaks, Julian Assange. Ses avocats ont déclaré à la presse qu’il craignait pour sa vie… Monsieur de La Palice pourrait dire sans doute que sa vie va prendre un tour très, très, très compliqué, et,  là encore, ce n’est pas très surprenant pour quelqu’un qui se veut le pourfendeur des secrets des puissants de ce monde. Non, pour le cours général des relations internationales : je doute en effet qu’un seul acteur au plus haut niveau de ces dernières ait été surpris de quelque façon que ce soit par les conceptions américaines du monde ainsi étalées sur la place publique. Pour que la révélation d’un secret ait un effet sur une relation, encore faut-il qu’il y ait un dupe dans cette dernière.  Je ne ferais pas l’offense à ceux qui dirigent les Etats concernés de les croire aussi naïfs.

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5 réponses à “Réflexions sur Wikileaks

  1. De toute évidence, nous sommes dubitatifs devant le scandale WikiLeaks…, mais, comme vous le soulignez justement, peu de révélations majeures et quasiment aucune révélation stratégique, hormis le fait que les Etats du Golfe font du lobbying pour « couper la tête du serpent iranien ». Tout le reste était connu de la presse spécialisée (cf. missiles nord coréens en Iran). Il est même inquiétant de voir le Monde annoncer comme des scoops des histoires parues bien avant (cf. les plans de l’OTAN pour défendre les Etats Baltes).

    Et le seul État qui s’en sorte bien Israël. Il ne faut pas alimenter la théorie du complot, mais, récemment, un général israélien a déclaré que Wikileaks était une bonne affaire pour le pays. Les amateurs de complot peuvent élaborer les scénarios les plus enviables… Les Etats ne sont pas naïfs comme vous le dites, d’ailleurs les Etats n’ont aucun état d’âme (…), mais, entre demander de manière discrète aux Etats-Unis d’envoyer quelques bombes creuser des taupinières en Iran et voir sa parole étalée sur la place publique devant la rue arabe, il y a un pas que peu aimeraient franchir.

  2. Je partage plutôt tes analyses des « révélations » de Wikileaks. En voici quelques autres en vrac :

    1. On ne peut qu’être d’accord sur le fait que l’honnête homme qui suit un peu les relations internationales ne va pas tomber de sa chaise en prenant connaissance de ce qui est publié. Car il y a pas de scoops absolus. Apprendre par exemple que l’Arabie Saoudite exprime auprès de l’administration américaine ses craintes autour d’une nucléarisation de l’Iran, n’est pas une énorme surprise… Mais peut-être est-ce là un effet de nos métiers et de nos positions respectives, et qu’en réalité, il y a une plus-value informationnelle pour de nombreux lecteurs ; je ne sais.

    2. Les journaux qui filtrent la matière brute de ces 250000 télégrammes jouent d’une ambiguïté discutable en faisant croire qu’il s’agit là d’éléments de la politique étrangère américaine. Or, il n’en est rien. Si les télégrammes sont visiblement « officiels », ils ne reflètent que les « analyses » des diplomates, mâtinées d’impressions subjectives découlant d’observations et d’interactions. Cela rappelle les « blancs » des RG ou la police de l’esprit public du XIXe siècle, dont regorgent les archives, mais qui ne sont que des visions partielles et limitées, souvent naïves et déceptives. On voit bien le métier diplomatique à l’œuvre, mais pas réellement une politique « officielle » (qui, elle, se fera dans l’idéal quand tous les documents, émanant de toutes les ambassades, seront traités au plus haut niveau).

    3. A la limite, un premier problème de ce traitement journalistique des télégrammes est que nous n’avons pas accès à tout, et qu’il y a un premier tri fait par les médias (comme d’habitude). Or, on sait que leurs centres d’intérêt peuvent être très particuliers, et que de nombreuses informations vont passer aux oubliettes. C’est visible par exemple dans la manière dont certaines infos ont été données dans la presse généraliste le premier jour des « révélations » (il faut toujours travailler sur le premier jour d’un traitement médiatique !), où les deux éléments qui surnageaient étaient celui concernant l’Arabie Saoudite et ceux relatifs à la personnalité de N.Sarkozy ; là on voit bien où sont les centres d’intérêts. C’est dommage pour tous les autres documents qui n’accèderont pas à la lumière. Un site dédié et complet sur Internet, avec les fac-similés des documents, aurait été un outil intéressant. Mais on voit bien la clôture opérée en réalité par la presse même qui prétend dévoiler.

    4. La publication sur Wikileaks vaut-elle brevet d’authenticité ?

    5. A moins de considérer que Wikileaks est une sorte de Canard enchaîné à l’échelle mondiale, auquel des services, des soldats, des déçus de toutes sortes, enverraient des informations sensibles dans le cadre de barbouzeries politiques à plusieurs bandes, ne peut-on pas y voir plutôt un échec partiel du journalisme spécialisé dans les relations internationales ? Fallait-il donc « attendre » Wikileaks pour savoir tout cela ? Y a-t-il donc, en temps normal, un problème avec les sources des journalistes spécialisés, y compris diplomatiques, pour qu’ils ne soient plus capables de rapporter ce genre d’informations ?
    J’ai vraiment le sentiment, comme pour les pages Débats, que les pages Wikileaks, même réécrites par les journalistes du Monde, n’appartiennent pas réellement au Monde, mais relèvent d’un matériau hétérogène au journal et au métier journalistique. Là, ça pose un vrai problème que ce soit le Monde qui ait trouvé indispensable d’être le réceptacle français de Wikileaks. En tout cas, c’est à interroger.

    Mais vu comment le Monde distille savamment, et sur la durée, ces « révélations » (il faut dire que ça remplit des pages sans sortir du desk…), on aura sans doute l’occasion d’en reparler.

  3. @ ME : je suis d’accord que, selon les propos recueillis par les diplomates américains et dévoilés par WikiLeaks, la diplomatie israélienne dit tout haut ce que d’autres se contentent d’énoncer en privé, mais il reste que je ne vois en aucun cas les services secrets israéliens se lancer dans un soutien quelconque à WikiLeaks – là, pour le coup, les Etats-Unis n’apprécieraient pas!

    @ Emmanuel T : sur les différents points :

    1) Effet de nos métiers peut-être, mais, par définition, nous ne sommes pas spécialisés sur tout… Les vrais spécialistes concernés doivent bien rire (jaune) de ce genre de révélations.

    2) C’est vrai , ce ne sont que des rapports de diplomates à leur centre. Cela nous apprend surtout que ces derniers ne sont ni excellents ni nuls, ils font leur travail, c’est tout, et ne sont pas des voyantes extralucides sur les pays dans lesquels ils résident.

    3)Dans la mesure où WikiLeaks veut se crédibiliser, le choix a été visiblement d’occulter tout ce qui pourrait nuire à un individu particulier, donc c’est vrai que cela réduit la base des documents disponibles. Ce n’est pas choquant en soi dans un premier temps; cela finira bien par ressortir, mais cela demandera un long travail de spécialistes pour avoir un sens. Il y a sans doute là de belles bases de travail pour étudier la construction de la réalité par les ambassadeurs américains au début du XXIème siècle.

    4) Sur ce point, je suppose que les rares choses publiées sont authentiques; jusque là, le gouvernement américain n’a pas dénoncé d’ailleurs une supercherie, qui toucherait tout ou partie des documents; des responsables d’autres pays ont nié avoir tenu les propos que leur attribue les rapports des diplomates américains, mais le gouvernement américain s’est contenté de condamner la fuite, bien réelle. (Peut-être y aura-t-il ensuite des faux qui seront glissés dans le tas.)

    5) Est-ce un échec du journalisme sur les questions internationales? Pour ma part, je ne le crois pas si tu prends l’ensemble des périodiques disponibles. Tu trouves dans les grandes langues de circulation (anglais, allemand, espagnol, français) toute l’information qui est ressortie avec les « révélations » de WikiLeaks, MAIS ici ce que l’on voit bien, c’est que la presse généraliste doit faire avec ce qu’elle conçoit comme les attentes du public, à savoir il faut être sensationnel, faire du scoop, personnaliser, etc. Le Monde joue actuellement ce jeu, comme les autres journaux emmenés dans l’aventure d’ailleurs. En même temps, si j’en crois ce qu’ont raconté les journalistes français suivant la visite d’État de Nicolas Sarkozy en Inde, les grands médias locaux n’auraient eu d’attention que… pour Carla Bruni-Sarkozy…. Si c’est vrai, c’est l’antique parabole de la paille et de la poutre qu’il nous faut ressortir. (En même temps, la presse indienne est en plein boom en terme de diffusion, contrairement à la nôtre.) A mon avis, il existe surtout une contrainte d’audience (même si la presse spécialisée sur les affaires internationales se vend plutôt bien, cf. The Economist, Le Monde diplomatique, etc.)

  4. Plutôt d’accord. Mais les attentes du public, largement supposées et projetées par les journaux, tiennent-elles dans l’aspect « révélation » (on vous avait dit qu’on nous cachait tout, maintenant c’est prouvé) ou dans les thèmes abordés ? Car ces thèmes concernent quasi exclusivement les relations internationales dont les mêmes journalistes nous répètent à l’envi que « ça n’intéresse pas les Français ». Ou alors seulement les lecteurs avisés du Monde, ce qui boucle la boucle justificatoire.

    En passant sur un site spécialisé dans le conspirationnisme, Conspiracy Watch, je suis tombé sur cette information étonnante qui, à ma connaissance, n’a pas été reprise dans la presse généraliste (on se demande bien pourquoi…) :
    « Pourquoi Wikileaks travaille-t-il avec un négationniste notoire ? »
    http://www.conspiracywatch.info/Pourquoi-Wikileaks-travaille-t-il-avec-un-negationniste-notoire_a601.html

    Non seulement on y apprend apparemment les mauvaises fréquentations de Wikileaks, mais en plus on apprend qu’il y a des représentants de Wikileaks dans les différents pays (?). Des « représentants » !? Mais alors c’est quoi Wikileaks ? Des férus de la transparence chevauchant leurs blancs destriers ou… une agence de presse d’un genre particulier ?

  5. @ Emmanuel T: personnellement, je parierais qu’il s’agit plutôt de l’aspect « révélations » (soit « on nous cache tout, on nous dit rien » comme le fredonnait tantôt un chanteur) qui l’emporte. Y compris au Monde, encore aujourd’hui : un article sur les craintes d’Israël face à l’armement des pays voisins. C’est cela qui est censé faire vendre de la copie. Le contraire (une sérénité sans failles d’Israël face à son environnement proche) aurait été la nouvelle du siècle!

    Sur les liens de certaines personnes de WikiLeaks avec des milieux peu recommandables, cela n’est pas si étonnant là non plus! Après, va savoir qui manipule qui?

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