Les jeunes sont mal partis, et Louis Chauvel est bien arrivé!

Dans le cadre de sa mission d’animation du débat public en France, le Monde nous offre pour la rentrée une pleine page du sociologue Louis Chauvel (sous le titre « Les jeunes sont mal partis », mardi 4 janvier 2010, rubrique « Décryptages/Le grand débat », p. 16). Il faut bien dire que Louis Chauvel fait partie de ces auteurs qui se sont faits connaître du grand public cultivé pour une idée et une seule, et qui s’y tiennent avec la rigueur qui sied à ce genre d’exercice. Pour ceux qui n’auraient pas suivi les épisodes précédents, l’idée générale (soutenue à grands renforts de statistiques tout de même, c’est du sérieux, je ne le nie pas, voir Le destin des générations: structure sociale et cohortes en France du XXe siècle aux années 2010, Paris : PUF, 2010, mise à jour de son travail original de la décennie précédente) est simple : toutes les générations qui se succèdent sont marquées dans leur destin socioéconomique de longue période par leurs conditions d’entrée dans la vie active. En particulier, les générations dites du « baby-boom » ont eu droit à tout : entrée facile dans la vie active dans un contexte de plein emploi, progressions salariales généreuses, acquisitions immobilières payées en monnaie de singe grâce à l’inflation des années 1970-1980, et cerise sur le gâteau, (préretraites et) retraites longues et douillettes à l’abri des rentes accumulées (et payées par les actifs d’aujourd’hui sous forme de profits et de rentes); à l’inverse, les générations entrées sur le marché du travail depuis le début de crise économique dans les années 1970, n’auraient droit à rien de tout cela, bien au contraire : chômage de masse, dévalorisation salariale, carrières bloquées, logements payés au prix fort, etc.. Cette situation d’inégalité des destins de générations entières ne ferait que croître et embellir à mesure que les décennies passent : des jeunes, de mieux en mieux formés pourtant, seraient amenés à accepter des niveaux de revenus de plus en plus bas sur un marché du travail profondément dégradé, et seraient  en plus étranglés par la rente immobilière croissante  à payer pour se loger qui profiterait exclusivement  à leurs aînés.

De fait, pour Louis Chauvel, nous assisterions à un complot (implicite, mais réel) des vieux (baby-boomers), qui contrôlent la vie politique et syndicale du pays, contre les jeunes (post-baby-boomers), qui sont inactifs politiquement (voir l’encadré « Une paupérisation qui menace la démocratie »). Les vieux sacrifieraient l’avenir de la jeunesse en exigeant que la société leur paye rubis sur l’ongle leurs droits acquis (retraite, profits, rentes),  alors qu’il faudrait d’urgence se mettre à investir dans l’avenir.

Louis Chauvel propose un certain nombre de remèdes suite à son diagnostic : « Cette politique de plein emploi est la premières priorité de la politique de génération dont nous avons besoin. Il faudra passer par le double tranchant de la fluidification du droit du travail [ou ne faudrait-il pas mieux dire par son évaporation pure et simple tant que nous y sommes?] et de l’obligation d’embauche faite aux employeurs » [ hilarité absolue de ma part : en régime capitaliste, ni homme ni Dieu ne peuvent « obliger » un employeur privé à embaucher qui ce soit  si la recherche du profit ne lui commande pas de le faire]. On observera avec amusement le balancement très Science-Po qui associe une mesure traditionnelle de la droite libérale à une vieille lune communiste. (A propos de cette dernière, je suppose charitablement, vu le reste du texte, que Louis Chauvel voulait simplement dire que les employeurs devront respecter le droit du travail, par exemple sur les stages, ce qui devrait les obliger à employer sous des statuts contractuels… mais eux-mêmes devenus, selon la suggestion de  Louis Chauvel, encore plus flexibles que ceux que l’on connait aujourd’hui…  or les stages gratuits,  quoi de mieux en fait en terme de flexibilité? le stage payé par le stagiaire à son exploiteur employeur …  Hum, hum, je ne sais pas si je suis véritablement charitable.)

Louis Chauvel insiste ensuite sur les nécessaires investissements d’avenir, qui sont, selon lui, incompatibles avec « les promesses d’une retraite précoce, longue et aisée comme celle des jeunes séniors des classes moyennes d’aujourd’hui ». On reconnaîtra le discours standard qui a présidé au lancement du grand emprunt. Il est plus innovant quand il propose de taxer les résidences secondaires en milieu urbain, surtout détenues par les seniors – idée qui m’a paru étrange dans la mesure où, si je regarde les seniors de mon immeuble lyonnais, j’ai bien peur que leur résidence principale se situe en ville et que leur résidence secondaire soit à la campagne. Je ne nie pas que des seniors ploutocrates aient une résidence secondaire à Paris et une habitation principale à Genève, à Bruxelles ou à Monaco, mais je n’ai pas l’impression que cela soit de nature, comme le dit Louis Chauvel, « rapporter des ressources considérables tout en fluidifiant à nouveau le marché de l’immobilier ». Plus radical et bien plus sérieux, il propose d’introduire dans la déclaration de revenu de chacun « la valeur locative, qui est bien un revenu implicite, de l’ensemble des biens immobiliers détenus par les ménages (hors remboursement en cours), en particulier celui de la résidence principale ». L’idée est d’inciter ainsi les seniors , désormais sans enfants, trop au large dans de grands appartements familiaux, à laisser la place aux jeunes parents et à se loger dans des espaces moins grands, donc moins chers en impôts (sur le revenu), ce qui, pense-t-il, permettrait une « fluidification du marché immobilier ». Il me semble avoir déjà lu sous sa plume une proposition approchante. Pour des raisons que j’ignore, Louis Chauvel s’obsède sur ces vieux qui vivent trop au large, alors que des jeunes doivent se serrer avec leurs marmots. Il va de soi qu’une telle proposition ne manquerait pas d’effrayer dans une « France de propriétaires », et qu’effectivement, comme il le suppose lui-même, aucun parti de gouvernement ne devrait se risquer à faire une telle proposition. Surtout, obsédé par sa détestation du vieux babyboomer plein aux as (telle que je serais intéressé de connaître son milieu familial), Louis Chauvel néglige toute la charge émotionnelle liée au logement. Comme chacun devrait le savoir, les personnes âgées veulent vieillir chez elles. Renforcer les incitations à déménager, à prendre un petit logement, ne peut se faire – si l’on raisonne en termes utilitaristes comme le fait Louis Chauvel – qu’avec le plus grand tact. Notre socioloque néglige aussi que bien des gens font justement déjà une telle démarche de leur plein gré – en changeant de quartier, de ville, de région, justement pour ajuster leurs revenus à la retraite avec leurs dépenses prévisibles.

Comme le lecteur l’aura compris, les propos de Louis Chauvel ne m’enchantent guère pour trois raisons, deux qui concernent son analyse de la réalité française, une qui tient à sa vision politique.

Premièrement, trente ou quarante ans après que Pierre Bourdieu ait affirmé à juste titre que « la jeunesse n’est qu’un mot », je suis désolé qu’un sociologue s’exprime en termes aussi généraux que la jeunesse. S’il est indéniable que les conditions du marché du travail ne sont pas les mêmes aujourd’hui qu’en 1960 (qui le nierait?), il reste ridicule de ne pas voir qu’il existe des jeunesses. Louis Chauvel insiste sur l’accumulation patrimoniale des babyboomers, mais cette dernière va, ou ira bien, à des gens plus jeunes, enfants ou petits-enfants. Il insiste sur le déclassement général du salariat jeune, il n’a pas tort, mais il oublie les nombreux segments du marché du travail qui ne connaissent pas la crise. Dois-je lui rappeler que les « traders » – dont le célèbre J.K. –  appartiennent aussi à la jeunesse telle qu’il la définit (tous ceux qui ne sont pas des babyboomers) ? Que faire de toutes ces professions qui profitent de la mondialisation en cours? Un avocat d’affaire travaillant pour un cabinet américain installé à la Défense, un ingénieur de chez Bouygues travaillant dans un pays d’Asie centrale post-soviétique, un médecin spécialiste dans une clinique privée, etc., tout cette jeunesse-là existe aussi – ou alors, par jeunesse, le sociologue désigne simplement tous les salariés non cadres supérieurs  de moins de  45 ans. Louis Chauvel devrait prendre en compte ce double aspect : dans ce qu’il appelle la jeunesse, une partie (minoritaire) profite (ou va profiter ) des héritages de la génération (soit disant) dorée précédente (avec dans le cas extrême, la renaissance d’un capitalisme d’héritiers), et une autre trouve tout de même sa voie royale dans la mondialisation, essentiellement grâce à leurs études. J’ai eu  entre les mains la grille salariale de Schneider Electric (via un tract syndical), je suis tombé des nues en constatant que le jeune ingénieur n’avait guère à se plaindre par rapport au reste de ses contemporains (y compris ma propre personne). Il est vrai que  Schneider Electric, l’un des grands groupes français qui ont profité de la mondialisation, a visiblement décidé de ne plus avoir à terme que des ingénieurs (ou autre cadres très qualifiés) dans ses effectifs français.

C’est là, le second reproche analytique majeur que je ferais à Louis Chauvel, il présente comme un conflit de répartition jeunes/vieux, ce qui, en réalité, n’est que la conséquence de l’insertion de l’économie française dans la mondialisation. Cette dernière produit, semble-t-il, une dualisation forte de la main d’œuvre, avec une minorité de super -winners et une majorité de losers. Phénomène assez général d’ailleurs dans l’Occident développé (cf. situation aux Etats-Unis ou au Japon). Même en réduisant toutes les retraites au minimum vieillesse,  en les faisant payer par le seul impôt et en supprimant dans la foulée toutes les cotisations retraites  (employées et employeurs) des salariés du privé, la diminution du coût du travail que l’on obtiendrait ne serait pas de nature à changer fondamentalement la donne! (sans compter les effets de panique sociale qui en résulteraient).  La mondialisation fonctionne actuellement avec des écarts de coût de main d’œuvre qu’aucune mesure, y compris de suppression de toute cotisation sociale, ne pourrait combler. (Par contre, de telles mesures permettraient de ruiner pour un temps nos concurrents européens avant qu’ils ne nous répondent dans le même genre.)  Je comprends que le sociologue ne veuille pas centrer son analyse sur l’aspect économique du problème, et je comprends aussi que son succès public dépende largement de cette cécité qui évite d’avoir à se demander si, par hasard, il ne faudrait pas plutôt réfléchir à la place de la France dans la mondialisation. Il est plus chic et choc de rejouer sous une forme modernisée le conflit des Anciens et des Modernes, ou si l’on veut, un bon vieux conflit père/fils à l’âge du Viagra, des assurances-vie et de la loi Scellier.

Enfin, le texte de Louis Chauvel me semble contradictoire sur le plan de l’analyse politique. D’une part, il n’est pas loin de prétendre que la situation est pré-révolutionnaire (citant même le grand sociologue Randall Collins), et qu’« une colère, voire une haine, (…) se détecte clairement dans la jeunesse de 2010 ». D’autre part, il souligne dans un encadré que les jeunes, vu leur parcours qui finit désormais dans une lointaine zone péri-urbaine à l’âge de 40 ans, coincé entre voitures, enfants, remboursement du prêt de la maison, etc. , constituent des sans-voix en politique. Là encore, la confusion engendrée par le terme trop large de jeunesse laisse pantois : si l’on regarde le récent mouvement des retraites, il existe au moins deux formes de radicalisation, celle des personnes proches ou en voie d’être proches d’un mouvement syndical (y compris par exemple d’un syndicat anarchiste comme la CNT, fort visible à Lyon cet automne), et celle des personnes inorganisées participant aux émeutes, pillages, dégradations, qu’on a pu observer cet automne dans notre ville. Ces deux modes d’action (dont le caractère politique du second ne va pas de soi en plus) peuvent éventuellement se rejoindre ponctuellement (dans un discours contre la « répression policière » par exemple), mais il m’a bien semblé que ce sont là deux « jeunesses » assez différentes – les deux étant sans doute minoritaires dans leur classe d’âge. Par ailleurs, la jeunesse sans voix qui se périurbanise, correspondant au gros de la main d’œuvre employée/ouvrier entre 30 et 45 ans, ne me semble pas montrer le moindre début de réveil révolutionnaire. Il peut y avoir des conflits sociaux autour de la fermeture d’un site, mais, pour le reste, en dehors d’une éventuelle radicalisation électorale, je doute qu’elle soit cette « nouvelle jeunesse qui brisera la chaîne de la dette vis-à-vis des générations passées ».

A dire vrai, ce qui m’intrigue le plus dans la manière plutôt fallacieuse de présenter la réalité sociale et économque par Louis Chauvel, ce sont les raisons qui le font s’obséder à ce point sur ces aspects jeunes/vieux. Arrivisme par la mise en avant d’une idée fausse, mais lisible par les journalistes? Autisme disciplinaire? Surtout, pourquoi tant de haine face aux vieux babyboomers? Est-ce simplement une traduction (pour parler à la Bruno Latour) en termes scientifiques d’une thématique bien connue qui a traversé tous les arts du XXe siècle – et une bonne partie de la politique – à savoir l’irrespect dû aux aînés? Les vieux sont-ils toujours nécessairement par définition des vieux cons? Et, en plus, s’ils sont pétés de thunes!

Ps 1. Selon une enquête du journal De particulier à particulier, auprès de ses lecteurs propriétaires-bailleurs, dont rend compte Libération du mercredi 5 janvier, « État des lieux des proprios », sous la plume de Tonino Serafini, ces derniers ne sont décidément pas à plaindre effectivement à en croire leurs réponses. Il existe sans doute un très large biais dû à la nature de cette enquête, mais cela me confirme dans l’idée qu’il faut rester dans une analyse qui éclate les catégories vieux et jeunes dans leurs composantes diversifiées.

Ps2. Les réactions des lecteurs du site leMonde.fr au texte de Louis Chauvel sont à la fois nombreuses et il faut bien le dire très partagées : les approbations côtoient les propos désobligeants, voire les invectives. Certains lecteurs retrouvent ma ligne d’attaque, à savoir l’oubli des inégalités sociales au sein de chaque génération et aussi le poids de l’économie dans le phénomène déploré (à juste titre) par L. Chauvel, à savoir « la jeunesse qui tombe ». Certains de ces commentaires font allusion à un élément auquel je n’avais pas du tout pensé spontanément: la Guerre d’Algérie, qui est considérée par quelques intervenants comme une dette de la Nation envers les générations qui y ont participé. Mon propre oubli témoigne bien que le vécu de cette période des « Trente Glorieuses » se trouve elle-même plus fragmenté que L. Chauvel ne le suppose. On entre là dans des interminables discussions sur les mérites/contraintes comparés des différentes générations (par exemple, les jeunes sont pour certains des fainéants irresponsables, … et, pour d’autres, les vieux des jouisseurs irresponsables).  Le Monde version papier se fait l’écho de cette polémique en publiant une seule lettre de lecteur, le 9 janvier 2011, en bas de sa dernière page. Il s’agit de celle d’un enseignant retraité, qui parle de « caricature assez étrange pour un sociologue » que de dire que « tous les jeunes sont pauvres et laissés à l’abandon et tous retraités sont riches et égoïstes », et qui refuse de « [se] considérer responsable du chômage massif des jeunes ». Correction : une autre réaction de lecteur dans la version papier du Monde le 20 janvier 2011, sous le titre « Analyse plus complexe », allant largement dans mon sens.

Le Monde dans sa version en ligne a ensuite publié le 10 janvier 2011 un texte de Guillaume Allègre, auteur d’un rapport sur la jeunesse pour le think tank Terra Nova, sous le titre « La jeunesse fait face à une crise structurelle ». L’auteur souligne, comme je l’ai fait dans le présent post, le contournement des inégalités sociales par Louis Chauvel, et, surtout, il propose  un plaidoyer en faveur d’une politique pour la jeunesse. Il refuse d’opposer les générations entre elles. S’agissant d’un think tank qui entend œuvrer à la victoire de la gauche en 2012, la précision parait des plus tactiques. En effet, proposer des mesures à la Louis Chauvel reviendrait à permettre à la droite de mobiliser le ban et l’arrière-ban de son électorat, tout en énervant une partie de l’électorat de gauche, et, vu les différentiels de participation électorale, la gauche n’a pas très intérêt à jouer ce jeu-là si elle ne veut pas se rejouer le scénario de 1978.

Ps. 3 Décidément, j’avais raison d’écrire que le Monde anime le débat public en publiant ce texte de L. Chauvel. Une autre réaction encore est publiée en ligne par le Monde, cette fois-ci de Madame Danielle Vilchien, ancienne inspectrice des affaires sociales, sous le titre « Les seniors ne sont pas des ‘super-nantis’! ». Entre autres arguments, elle évoque en particulier l’écart entre le prix moyen d’un hébergement en maison de retraite et les retraites moyennes touchées par les personnes âgées, et invite aussi à réfléchir en pensant aux très âgés (éventuellement à charge de leurs enfants eux-mêmes retraités ou en voie de l’être). Et cette réaction avait été précédée de celle de Serge Guérin, professeur dans une école de commerce et auteur d’un livre sur les seniors,  « La lutte des âges n’est pas la nouvelle lutte des classes ». Je note dans ce dernier article une fort logique convergence d’arguments avec ce que je disais dans ce post : ni « la jeunesse » ni « la vieillesse » ne sont des entités assez unifiées socialement et économiquement pour être traités d’un bloc – et peuvent donc être valablement opposées bloc à bloc; la position contradictoire sur le droit du travail (S. Guérin parle dans une formule que je n’aurais pas osée d’un mélange de Thatcher et de Mélanchon); l’absence de trésor caché dans les résidences secondaires des personnes âgées en général; les causes profondes de la détérioration du marché du travail (dont souffrent les entrants – mais aussi les plus de 45 ans!) qui ne sont pas à chercher du côté des seniors, mais du côté de celui du fonctionnement général de l’économie française. L’auteur ajoute à tout cela la contribution des personnes âgées au fonctionnement et à l’animation de la société civile (évidence que L. Chauvel trouverait sans doute négative : les vieux sont trop actifs et défendent trop bien leurs intérêts! en gérant les Restos du Cœur par exemple… ), l’entraide inter-générationnelle (financière ou en nature) qu’elles assurent, les choix de vie (épargne et travail, refus du crédit facile) de certains seniors qui explique leur situation actuelle (parfois) favorable, les responsabilités institutionnelles dans la dérive des coûts du système de soins.

Conclusion (provisoire?) : L. Chauvel pourrait se dire face à ce déferlement de critiques : « Tanto nemici, tanto onore! »[Plus d’ennemis, plus d’honneur!] (sans qu’il partage nullement l’idéologie de l’auteur de cette phrase fort connotée en Italie), et verra ainsi confirmé son propre sentiment d’être un novateur incompris par la masse bêlante des conservateurs rancis et assis, mais, quant à moi, je sors rassuré sur les capacités de nombreuses personnes – parlant de point de vue différents –  à ne pas se laisser passer sans rien dire ce genre de produits, séduisants mais frelatés. Bref, heureusement, le débat existe!

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5 réponses à “Les jeunes sont mal partis, et Louis Chauvel est bien arrivé!

  1. Réponse
    de Louis Chauvel

    Je n’ai malheureusement pas le temps de revenir en détail sur les points soulevés ici, car je dispose de peu de loisir. Je passerai rapidement sur des propos tels que ceux sur l’unicité de l’idée qui me guide, mais au moins ce blog me suppose-t-il une idée ce qui n’est malheureusement pas le cas de tout le monde.

    Sur les points sérieux, la question de la taxation des résidences secondaires est présentée comme oiseuse. La crise du logement dans les grandes villes relève notamment de l’achat massif de pieds à terre par les catégories moyennes supérieures, certes plus souvent professions libérales qu’enseignants chercheurs. Les catégories à épargne excédentaire susceptibles d’acheter chambres, studios et deux/trois pièces sont pour l’essentiel des couples salariés biactifs ou retraités, sans enfant au domicile, propriétaires de leur résidence principale, qui ont bénéficié tout à la fois des plus-values immobilières des deux dernières décennies années, et en même temps d’une retraite avantageuse : médecins salariés ayant des activités dans le secteur privé, ingénieurs, avocats, chefs d’entreprise (dont beaucoup bénéficient tout à la fois de salaires et de parts de leur entreprise), mais aussi éventuellement, membres de la haute fonction publique, et même pour partie nos collègues seniors ayant disposé d’une belle mise de fond de la famille dans les années 1970 ou 1980. Cette taxation relève aussi des propriétaires de biens immobiliers d’agrément en France, mais résidant à l’étranger, comme cela se pratique aux Pays-Bas. Certains douteront de l’effet de cette taxation, libre à eux, mais il faut alors en démontrer l’inanité, si l’on est un professionnel des sciences sociales. Au travail, sans quoi cette critique évoque bien l’argument analysé dans la rhétorique réactionnaire de Hirschmann, au chapitre futility.

    L’aspect central de mon papier au monde (en 13.000 signes, c’est-à-dire aussi long que cette contribution) était une modeste proposition de taxation du revenu implicite qu’est la valeur locative de la résidence principale. « Pour des raisons que j’ignore, Louis Chauvel s’obsède sur ces vieux qui vivent trop au large, alors que des jeunes doivent se serrer avec leurs marmots » en dit l’auteur. Pour des raisons que l’on peut analyser, celui-ci consent à laisser les jeunes familles s’éloigner du centre-ville ou s’entasser dans des taudis. La crise du logement vécue par les jeunes relève avant tout d’une offre qui ne correspond pas à la demande, comme dans les famines du XVIIIe siècle qui relevaient moins de l’absence de ressources que de l’imperméabilité des frontières entre des districts disposant d’une relative abondance et d’autres où la privation était totale. L’Etat interventionniste a été développé pour pallier ces accidents du marché mais l’Etat-providence contemporain taxe le revenu du locataire soumis au surpeuplement et oublie la plus-value implicite du couple de propriétaires aisés, au motif que : « Renforcer les incitations à déménager, à prendre un petit logement, ne peut se faire – si l’on raisonne en termes utilitaristes comme le fait Louis Chauvel – qu’avec le plus grand tact. » Pour Esping-Andersen, c’est précisément le type d’argument conservateur propre au modèle d’Etat-providence dit « bismarckien » qui produit le blocage que l’on sait et notre paradoxe qui intéresse tant nos voisins : nous sommes tout à la fois au sommet de la hiérarchie des taux de redistribution sociale et un des pays où les hiérarchies sont les moins affectées par les redistributions, comme le montrent Bruno Palier ou Julien Damon. Un argument tout aussi absurde serait de poser que les redistributions entre riches et pauvres doivent se faire avec tact. On sent bien le jeopardy de Hirschmann.

    Passons aux trois arguments. Le premier où brille l’argument d’autorité (Bourdieu, le seul auteur ici connu, hors de Latour ?) qui semble faire fi de Karl Mannheim, de Vilfredo Pareto et de son fameux paradoxe des âges, des chercheurs contemporains, et qui semble méconnaître mon ouvrage, le Destin des générations (1998, 2002, 2010) où j’insiste en permanence sur la génération comme révélatrice des changements des structures de classe ; les cohortes nées avant 1920 ont été porteuses de la structure de classe du capitalisme ; celles nées de 1930 à 1950 ont connu l’expansion de l’Etat providence et de la société salariale, marquée par un enrichissement partagé et égalitaire ; les cohortes nées après 1955 (celles qui ont moins de 20 ans en 1975, une fois la crise venue) connaissent un retour aux polarisations anciennes. Lorsqu’on m’accuse de ne pas voir la diversité des jeunesses, il me semble au bout du compte, pour avoir un peu travaillé sur les classes sociales, http://www.ofce.sciences-po.fr/pdf/revue/9-79.pdf que passer son temps à son blog et à la lecture de la presse du soir plutôt qu’à la lecture des ouvrages et travaux de recherche n’est pas bon pour le développement des sciences sociales.

    L’argument numéro deux est bien faible et semble ignorer les différences de réponses à la mondialisation selon les modèles d’Etat-providence. On peut bavarder sur la mondialisation, mais il ne faut pas ignorer de la théorie comparée des Etats-providence. La concurrence avec les chinois et les coups de butoir de la financiarisation sont les mêmes à Paris et à Copenhague, mais les réponses ont été différentes, car typiquement générationnelles en France, alors que des réformes soutenables et démographiquement responsables ont été établies dans les pays nordiques.
    http://www.lisproject.org/publications/liswps/500.pdf
    Je reconnais, la démonstration est un peu technique, mais le travail en sciences sociales, c’est cela aussi, comme on le sait depuis Durkheim, mais cet art est plus difficile que la critique désinvolte. Je ne viens pas sur le troisième point. Un détour par mes Classes moyennes à la dérive (2006) aidera le lecteur à voir les contradictions réelles et non supposées de la situation actuelle, qui dépassent très largement les limites de « la main d’œuvre employée/ouvrier entre 30 et 45 ans ».

    La conclusion de ce texte émet l’hypothèse que ce conflit traverse les arts du 20e siècle. Lire Schorske, Saxl et Panofsky, sinon Ranke, permettra de voir un peu plus loin dans la guerre générationnelle dans les arts dans la Vienne de 1890, ou de creuser le mythe de Kronos. Mais ce n’est pas parce qu’une idée structure l’histoire de l’idéologie occidentale qu’elle est seulement une représentation, une vielle lune, ou du vent. La fracture générationnelle est en France un fait social spécifique de par son ampleur, sans équivalent sauf dans les pays méditerranéens, et au Japon, dans tous les pays familialistes conservateurs où l’on a cru que des seniors aisés seraient un rempart contre la déstabilisation du salariat. Ce pari est perdu. Il est possible de s’inquiéter des effets pervers (AOH) d’un débat ou d’un déballage autour des inégalités et de l’injustice entre générations, mais à force de s’en inquiéter nous avons accumulé des déséquilibres profonds, dangereux, qui minent les fondations mêmes de notre Etat-providence.
    Il reste que, dans la préface à l’édition 2010 du Destin, j’insiste plus encore sur les dangers du déni de cette fracture, dont on a ci-dessus un exemple. On suppose chez moi la dénonciation d’un complot implicite, mais je constate qu’en réalité, ce déni résulte aussi de la désinvolture. La recherche de la vérité s’accommode mal de la forme « blog » où le fun des représentations virtuelles suscite le risque d’une forme post-moderne de la société de Cour (un mal des élites françaises), consistant à commenter superficiellement, si ce n’est lapider et lyncher symboliquement ceux qui font encore leur travail. Le risque est bien de voir la paresse, la bêtise et l’envie prendre le pas de véritables critiques, celles qui ébauchent de nouvelles formes, des idées émergentes, voire des systèmes de pensée inédits. A la place nous risquons de voir émerger des formes de critiques ignorantes même des travaux qu’elles prennent pour cible. Contre le fait social de cette désinvolture dévorante, au travail, Chers Collègues Lecteurs, si vous voulez que les sciences sociales survivent à cette décennie.
    Respectueusement,

    Louis Chauvel

  2. @ Louis Chauvel : merci de cette réaction aussi prompte qu’argumentée.

    Je conçois fort bien à votre ton plutôt vif que mon post vous paraisse bien désinvolte, mais, puisque vous me faites l’honneur de vous énerver à mon encontre, je vous réponds donc aussi franchement que possible. J’espère ne pas oublier des points que vous évoquez dans votre commentaire.

    Sur la taxation des résidences secondaires, excluant l’accès au logement des moins fortunés, je vous accorde qu’il s’agit sans doute d’un phénomène important dans des limites géographiques bien spécifiques : Paris, la Côte d’Azur, une partie de la Savoie proche de la Suisse par exemple. Il faudrait en effet s’interroger sur ces très riches étrangers qui achètent un pied à terre dans notre pays. La taxation des non-résidents que vous évoquez (ou dans le même genre l’interdiction danoise d’acheter des résidences secondaires pour les étrangers en vigueur jusqu’il y a peu de temps) s’avérerait sans doute beaucoup plus porteuse de rentrées fiscales et de limitation de la spéculation immobilière que celle des résidences secondaires des notaires et médecins de province à Paris – en même temps, comme je suis un affreux conservateur – ce qui n’est sans doute pas faux! – , je ne sais pas si cela serait d’un très bon effet pour l’attrait du site français pour les élites mondiales. Tant qu’à faire, on pourrait aussi se rallier à l’idée gauchiste de taxer fortement les logements vacants…

    Sur votre comparaison, entre les raisons de la famine jadis et la pénurie de logement qui frappe les jeunes, cela témoigne encore une fois de votre engagement, mais ne croyez-vous pas que vous y allez un peu fort dans la comparaison? Même si votre proposition d’insertion de la valeur locative dans les revenus déclarés était adoptée, je doute que cela révolutionne la donne en matière de logement ; m’inspirant à d’autres sources, je serais plutôt pour chercher du côté de la « ville dense », de la lutte contre l’étalement urbain et du maillage fin par des transports en commun efficaces de l’espace urbanisé.
    A propos du « tact » que je propose, j’attire votre attention sur le fait que, lorsqu’on prétend réformer la société française, il faut tout de même anticiper les réactions : ces questions de logement (aussi du côté des vieux) ne manqueraient pas d’inciter à des exaspérations disproportionnées (d’autant plus que les vieux ont du temps pour se mobiliser!). Je ne suis pas contre des innovations, mais il faut se demander si le jeu en vaut la chandelle.

    Sur la place des classes sociales : je ne nie aucunement que, dans votre pensée et vos travaux,vous ayez travaillé cet aspect. . Il se trouve que je me souviens d’un texte de votre part mettant en avant cet aspect, et parlant, si je ne me trompe pas, d’une dyssocialisation des nouvelles générations – concept fort intéressant. Il s’agit sans doute du texte que vous citez par un hyperlien dans votre commentaire, mais il me semble en avoir lu une autre version. (Je n’ai pas le temps de fouiller mes archives pour vérifier.) Votre explication du destin des cohortes (que j’ai bien lu dans le Destin des générations), que vous rappelez, comporte ce lien fort avec l’économie. MAIS dans le texte que vous avez publié dans le Monde dont il est ici question, cet aspect est presque totalement absent (même si vous soulignez que le Titanic tout entier est en train de sombrer en commençant par les nouvelles générations). Ce que je me permets de vous reprocher, c’est en quelque sorte l’angle de votre papier : vous parlez du problème à partir du mot très engageant de « jeunesse » (entendu « jeunes vs. les vieux »), qui le rend intéressant pour le monde journalistique, alors qu’on pourrait parler de la même chose à partir de la division internationale du travail, ou même horresco referens, de lutte des classes! Plus encore, c’est l’attribution de responsabilité aux uns et aux autres qui me gêne : je ne crois pas qu’il faille imputer une responsabilité aux cadres retraités de chez Rhône-Poulenc ou Berliet (qui, certes, ne sont pas à plaindre), mais bien plutôt aux dirigeants passés et actuels de ces firmes, et aux responsables d’hier et d’aujourd’hui de l’économie française en général.

    Argument bien plus fort de votre part : vous indiquez qu’il faudrait à la France des réformes sur le modèle nordique, puisque ces pays ont su s’adapter sans sacrifier leur jeunesse à la mondialisation (ce qui se voit d’ailleurs dans les réponses optimistes des jeunesses nordiques aux sondages d’opinion). Il est dommage que cet argument-là n’apparaisse pas dans votre article du Monde. En même temps, il m’aurait rendu dubitatif dans la mesure où ce bench-marking de modèles sociaux et économiques fait fi de la profondeur anthropologique de chaque société. Nous aurons beau adopter des structures institutionnelles similaires, nous aurons la surprise de retrouver des vieux défauts, mais il est vrai que c’est là pure supposition de ma part. La vrai innovation serait d’inventer une manière de s’insérer dans la mondialisation qui corresponde à ce qu’est la société française. Il est vrai qu’aucun pays « familialiste », dont la France (ou l’Italie), n’a trouvé une bonne solution, mais il n’est pas interdit d’y réfléchir, mais je ne crois pas que monter les jeunes contre les vieux comme vous le faites (sans peut-être même vous en rendre compte) soit une bonne solution.

    Par ailleurs, vous me reprochez (implicitement au moins) de ne pas avoir la culture suffisante pour me permettre de parler d’art en citant les grands auteurs de l’histoire de l’art ou de la culture. J’ai lu certains de ces auteurs, et je ne crois pas me tromper en affirmant qu’un topos dominant de la haute culture du XXe siècle européen a été le dénigrement du vieux, du conservateur, du ranci, de l’éternel professeur Unrat! du philistin qui a humilié le génie incompris de l’artiste. Cela n’invalide pas en soi votre thèse bien sûr, mais cela me la rend étrangement familière, connue d’avance, d’autant plus que, dans votre réponse, vous vous présentez comme un innovateur aux thèses audacieuses, injustement critiqué par le fainéant de service. Je vais sans doute être désagréable en vous faisant remarquer qu’appeler à plus de flexibilité sur le marché du travail pour retrouver le plein emploi est un discours que j’entends depuis que j’ai l’âge de m’intéresser (un peu) à ces choses (le livre de Robert Boyer sur le sujet doit dater de la moitié des années 1980 si je ne m’abuse). C’est là la chose la plus banale de la terre! C’est l’idée reçue par excellence!

    Enfin, sur votre énervement en général contre la pratique post-moderne du blog, qui laisserait part à la paresse, l’envie, l’absence de travail, etc., de commentateurs qui n’ont que cela à faire, ne confondons pas les discours : vous faites une intervention dans la presse, courte à votre goût, mais tout de même assez fournie pour mériter commentaire et réaction, je me permets de réagir comme face à un texte destiné à orienter le débat public, à lancer une alerte, à inquiéter le bon peuple pour le faire réagir. Je suis entièrement d’accord que la situation sociale et économique de la France laisse à désirer (euphémisme), mais j’ai la conviction qu’attirer de cette manière l’attention sur les désagréments de la jeunesse déclassée face à la vieillesse dorée mène surtout à perdre de vue les inégalités de classe et la division internationale du travail. Parlons plutôt de capitalisme, et de stratégie économique!

    Même si cela a dû vous paraitre désagréable en me lisant, vous saurez ainsi au moins que votre thèse n’emporte pas l’adhésion de tous les lecteurs du Monde, et qu’elle peut même paraître dangereuse. C’est déjà mieux que le résumé tronqué de Slate, qui oublie vos propositions sur l’immobilier. (A dire vrai, cela montre que vous avez touché une corde sensible!)

    Quant aux sciences sociales, rassurez-vous, elles sont bien assez solides pour résister à un post, aussi malveillant soit-il à vos yeux! Et, rappelez-vous que jamais dans l’histoire de l’humanité, la production n’en a été plus abondante! Nous vivons un âge d’or!

  3. M Bouillaud.

    Je pense que dans la critique que vous faîtes du court papier de Louis Chauvel du Monde, vous vous trompez d’angle d’approche. Il m’apparaît assez clair qu’une bonne réfléxion économique sur la question des inégalités entre générations doit non seulement passer, comme le fait L. Chauvel, par une analyse de long terme des conditions économiques d’une cohorte (entrée dans la vie active, pouvoir d’achat, promotion sociale, etc.), mais aussi et surtout dans une compréhension du cycle de vie au niveau individuel et aussi de la répartition des risques (économiques) entre les générations. Je détaille ces deux aspects ci-après :

    1] La question du cycle de vie
    Quand vous dîtes « Louis Chauvel devrait prendre en compte ce double aspect : dans ce qu’il appelle la jeunesse, une partie (minoritaire) profite (ou va profiter ) des héritages de la génération (soit disant) dorée précédente (avec dans le cas extrême, la renaissance d’un capitalisme d’héritiers), et une autre trouve tout de même sa voie royale dans la mondialisation, essentiellement grâce à leurs études. « , vous vous trompez assez lourdement.
    Premièrement, parce-que les éventuels héritiers ne le seront pas jeunes (allongement de l’espérance de vie, il est fort probable que les héritages se toucheront après 50 ans) et que cette forme de redistribution est donc trop tardive pour être efficace.

    On se retrouve donc dans un système où les ménages jeunes (en besoin de financement) réalisent des transferts de valeur vers les ménages vieux (en excès de financement pour la plupart). Or vous n’êtes pas sans savoir qu’en termes d’analyse économique du cycle de vie, cette situation est complètement sous-optimale (l’utilité marginale du capital pour un ménage âgé propriétaire et sans enfant à charge et bien moindre que pour un jeune ménage sans logement et avec deux enfants).

    Par ailleurs, le papier de Louis Chauvel avait le mérite de mettre cela en perspective avec la bulle immobilière : une bulle par définition consiste en une surévaluation du prix d’un actif au regard de sa valeur de marché -sans bulle- sur la seule anticipation d’un écart futur encore plus grand (je sais que j’achète un bien surévalué, mais j’espère pouvoir le revendre encore plus cher ensuite). Donc quand Louis Chauvel parle des générations baby-boom qui n’ont pas connue la bulle avec les jeunes générations qui elles payent le prix bulle, effectivement il y a une sorte de transfert implicite générationnel via la question immobilière.
    En ce qui concerne les « remèdes » proposés je pense que vous méprenez tous les deux le problème principal qui est celui d’une demande rigide face à une offre inexistante. Si la solution serait dans l’absolu d’accroître sensiblement l’offre, elle reste très difficile à mettre en place dans certaines grandes villes. La délocalisation de certaines populations (étudiants par exemple, dans des campus excentrés) serait une première étape (300 000 étudiants à Paris).
    Bien entendu, cela peut aller de pair avec une politique fiscale comme l’a évoqué Louis Chauvel, une politique des taux d’intérêts et éventuellement une régulation des prix à l’achat ou à la vente (politique interventionniste).

    2] La question du partage des risques
    Le second point, c’est que la « mondialisation » (concept vague et flou s’il en est) dont vous parlez me semble davantage aller dans le sens de Louis Chauvel : elle a davantage atteint les jeunes ménages (contraction des salaires, augmentation du chômage, etc.) que les vieux qui ont finalement été peu voire pas touchés par cet effet. Or, dans un contexte de réforme des retraites, il est assez évident que notre système par répartition ne permet pas une redistribution des risques entre générations. Les ménages âgés, n’ayant pas connu le chômage de masse, ont pu très facilement honorer les cotisations retraites (plus l’effet démographique, le ratio actifs\inactifs étant bien plus élevé alors), alors qu’à présent l’équilibre entier du système est bien plus difficile à assurer. Or quels sont ceux qui sont « assurés » (au sens économique des modèles d’assurance) dans un système par répartition ? Les ménages vieux bien entendu qui de droit touchent leur retraite prélevée sur l’activité des jeunes qui couvrent le risque de financement (in fine, par l’endettement pour financer le système, on reporte encore plus le risque sur les générations les plus jeunes, puisque les pensions des âgés devraient être dans l’absolu beaucoup plus corrélées au cycle économique).

    On peut donc faire un parallèle assez intéressant avec la théorie insider/outsider du marché du travail dans la question des générations : les
    jeunes sont outsiders, ils peinent à intégrer un système social bien protégé (emploi, logement, etc.) tandis que la cohorte plus âgée est parfaitement à l’abri (pour la plupart). C’est un point intéressant à comprendre et c’est je pense ce que voulait dire Louis Chauvel quand il parlait des nécessaires réformes démographiques mises en place dans les pays du nord.

    Je n’ai pas de compétence pour parler du problème social et\ou politique. Je m’en tiens donc à l’argument économique, dont vous reprochez l’absence dans le papier de Chauvel (ce qui est vrai), mais je remarque que celui que vous développez n’est pas exempt de critiques.

    Bien à vous,

    Romain

  4. @ Romain : merci pour votre critique aiguisée.

    1) Sur le premier point évoqué : le cycle de vie et la bulle immobilière.

    Sur le point du cycle de vie, vous avez raison : une récente étude parue dans Portrait social de la France montre que les ménages les plus contraints financièrement sont des couples d’âge moyen avec des enfants (ou encore pire les familles monoparentales), justement parce qu’ils doivent « investir » (dans le logement, l’élevage/éducation des enfants, etc.). Inversement, des couples ou des personnes seules sans enfants, âgées, même à revenu faible, se déclarent moins contraintes financièrement. La bulle immobilière ajoute sans aucun doute à ces difficultés (même si une partie des vieux semble actuellement parier sur un retour de l’inflation en investissant dans la pierre, hypothèse qui, si elle se validait, effacerait largement la note de la génération des acquéreurs actuels).

    J’ajouterai même pour aller dans votre sens qu’il me semble bien que les profits des entreprises servent à servir les actionnaires (plutôt qu’à investir), qui se trouvent largement être des retraités par capitalisation (la fameuse veuve de Californie qui bénéficie des fonds de pension). Le transfert intergénérationnel n’est pas seulement franco-français, il possède des ramifications mondiales surtout dans un pays comme la France où les IDE ont été massifs. Il reste que cette situation générale, où les vieux détenteurs du capital exploitent les jeunes détenteurs de force de travail, n’empêche pas une inégalité forte face à cette contrainte au sein même de la jeunesse. Vous évoquez l’âge tardif de l’héritage (c’est vrai!), mais vous oubliez les donations (y compris aux petits enfants), les coups de pouce invisibles au fil de l’eau (cadeaux, argent pour tenir pendant un stage non rémunéré par exemple), et surtout tout ce qui correspond à la transmission culturelle fondement de la réussite sur le marché du travail de la société post-industrielle (le choix d’un bon quartier pour habiter qui donne accès à un bon lycée, qui ouvre sur la bonne grande école). Je me contente simplement de faire remarquer à Louis Chauvel qu’on ne devrait pas parler de la jeunesse en général, parce que les situations restent très contrastées entre les « héritiers » d’une part et les autres d’autre part. Il existe aussi des jeunes qui bénéficient du fait que les parents ou les grands-parents disposent de biens immobiliers à louer ou d’un patrimoine boursier conséquent. Certes, c’est une petite minorité, mais cela existe aussi. Je pourrais appeler cela le syndrome « Paris Hilton »! (Je pourrais avoir la même remarque pour le monde du spectacle, l’un sans doute où les conditions d’entrée dans le métier sont les plus dures par rapport aux années précédentes, et où la présence de « fille/fils de » est de plus en plus patente.)

    Sur la bulle immobilière, qui serait essentiellement due à la rigidité de l’offre, vous avez sans doute raison là encore. En parlant de ville dense, etc. , je pensais en fait à cet aspect, j’évoquais ainsi sans le dire explicitement l’idée qu’il fallait casser la primauté de la centralité. En gros, si un jour, toute la région parisienne est aussi finement maillée par les transports en commun que Paris intra-muros actuellement, on aura fait une bonne part du chemin, puisqu’on aura créé de l’offre intéressante (sans même avoir à construire tant que cela). Si l’on prend l’exemple du marché de la location pour étudiants, qui est une indéniable raison de la poussée des prix dans les villes universitaires, on pourrait presque dire pour le coup qu’il existe un complot (des vieux propriétaires, des électeurs attentifs) pour ne pas offrir de solutions alternatives au logement dans le secteur privé.

    2) Sur la répartition des risques : on peut schématiser la situation ainsi :
    – France des années 1960 : insertion favorable du pays dans les échanges internationaux – droits à retraites favorables aux actifs d’alors à payer en 2010
    – France des années 2010 : insertion défavorable dans les échanges internationaux – charges énormes des retraites/rentes maturées dans la situation antérieure – incapacité d’épargner/investir pour les futures retraites.
    L. Chauvel et vous-mêmes auraient tendance à suggérer un rééquilibrage en 2010, en réduisant les droits acquis des retraités actuels au profit des jeunes. C’est, si je ne me trompe, la solution suédoise où la charge globale des retraites peut varier avec l’état général de l’économie suédoise. C’est aussi la solution appliquée aux retraités des ex-pays de l’Est, qui, avec le changement de régime économique, ont vu leurs droits acquis laminés après 1990.

    Peut-être la solution de rééquilibrage proposée par L. Chauvel et quelques autres finira par s’imposer, mais elle me fait penser à un partage équitable de la disette, plutôt qu’à une solution vraiment dynamique.

    Pour ma part, je préférerais adopter une solution qui améliore l’insertion de la France dans les échanges internationaux. Pour prendre un exemple, les sites productifs de l’automobile ne cessent de décliner, par quoi les remplace-t-on? C’est là le problème. Je ne crois même pas qu’il s’agisse d’un problème d’investissements (genre grand emprunt), mais d’une vision générale de l’économie et de la société futures.

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