John Quiggin, Zombie Economics

Le livre de l’économiste australien John Quiggin, Zombie Economics. How Dead Ideas Still Walk Among Us (Princeton : Princeton University Press), a eu droit à une critique louangeuse de la part de Christian Chavagneux dans le numéro de décembre 2010 d’Alternatives économiques. Suivant ce conseil avisé, je n’ai pas été déçu du tout par sa lecture, et cela à un double titre.

D’une part, ce livre se trouve être l’un des premiers livres qu’il me soit donné de lire qui soit explicitement issu d’un processus d’élaboration parti d’un blog. John Quiggin intervient en effet dans le blog académique collectif,  Crooked Timber, et il a aussi son propre blog.  Les interventions de J. Quiggin dans le blog collectif, à la suite de la crise économique mondiale commencée en 2007-08,  ont fini par évoluer en un livre (voir préface p. vii-viii), fait de papier et de carton, et ce en passant par une version préliminaire en ligne. Cette situation n’a pas empêché une publication « réelle » avec tout l’appareil critique habituel, qui valorise l’objet lui-même (couverture solide, papier légèrement ambré, etc. ) et qui permet une lecture traditionnelle (crayon en main). Je tiens ainsi là une autre (petite) preuve (qui me rassure beaucoup) que le nouveau monde d’Internet ne devrait être pas incompatible avec la pérennité de l’objet livre en sciences humaines.

D’autre part, le contenu de l’ouvrage ainsi constitué est tout à fait roboratif et cohérent. J. Quiggin part en effet de la vieille idée de Keynes selon laquelle les hommes d’action demeurent  prisonniers, souvent à leur insu, des conceptualisations de penseurs du passé,  en particulier en économie, mais il y ajoute autre chose à savoir l’illustration qu’une conceptualisation, une idée, un raisonnement, peuvent bien être amplement démentis par les faits les plus évidents pour une  vaste communauté humaine (qui parmi les simples citoyens croit aujourd’hui qu’il n’y a pas eu une crise économique majeure en 2007-09?), ils tendent cependant à ressortir inévitablement de leur tombe tels des zombies que rien ni personne n’arrivent à tuer vraiment. Le livre montre ainsi  qu’il se trouvera toujours quelqu’un dans le monde académique ou à ses marges pour trouver le raisonnement, plus ou moins élégant, qui prouve que l’on ne s’est pas trompé auparavant en pensant la réalité comme on le faisait.  La cavalerie restera toujours  la reine des batailles! Et le Soleil tournera pour l’éternité autour de la Terre! En l’occurrence, traitant des conceptions qui ont cours en économie, le livre paru en 2010 montre que la crise mondiale commencée en 2007-2008 aurait dû, en bonne logique d’adéquation minimale des discours scientifiques aux réalités du monde, faire table rase de toutes les conceptions de l’économie qui considéraient que tout allait désormais pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, qu’un telle crise était tout bonnement impossible. Ces conceptions sont regroupées le plus souvent sous le terme de néolibéralisme. L’auteur parle pour sa part de « market liberalism » (littéralement, le libéralisme de marché – ce qui paraîtra redondant au lecteur francophone) cherchant à user du terme le plus neutre possible. Le fait stylisé que l’auteur se croit en mesure de décrire s’avère être justement la résurrection rapide des idées  néolibérales les plus démenties par les faits de 2007-08. Le livre aurait pu aussi s’intituler : « Pour les économistes néolibéraux, il n’y a pas eu de crise en 2007-10, puisque, dans leur interprétation du monde, une telle crise ne peut pas (ou plus) advenir! » (cf. aussi la conclusion, en particulier p. 206) L’histoire avance d’ailleurs dans le sens prédit par l’auteur : il montre ainsi dans un de ses chapitres (chap. 5), qu’il n’existe pas d’arguments économiques qui justifieraient toutes les privatisations possibles et imaginables (y compris du point de vue des finances publiques); or, si je ne me trompe pas, de quoi parle-t-on actuellement comme remède aux maux grecs, portugais, etc., sinon, entre autres, de privatisations?

Chaque chapitre de l’ouvrage est organisé en suivant les différentes facettes du « market liberalism » : comment cette facette apparut, comme elle triompha, comment la crise la tua en pleine gloire en 2007-08, et comment elle commença sa résurrection, dès 2008 parfois. L’auteur traite ainsi successivement de  « The Great Moderation » (chap.1), de « The Efficient Market Analysis » (chap.2), du « Dynamic Stochastic Equilibrium » (chap. 3), du « Trickle Down Economics » (chap. 4), et enfin de « Privatization » (chap. 5). A chaque fois, l’auteur retrace les grandes lignes du débat académique, mais aussi replace ces débats dans leur contexte historique. De ce fait, ce livre constitue  incidemment comme un manuel de politique économique remis en perspective historique sur les quarante dernières années. Sans négliger les aspects proprement techniques des controverses entre économistes, il montre bien pourquoi telle idée économique connait le succès à tel moment, il rappelle ainsi que le néolibéralisme s’est établi sur les ruines d’une ancienne façon de voir la réalité économique  qui avait dominé les « Trente Glorieuses » et qui avait  échoué à résoudre les problèmes apparus dans les années 1960-70, que le néolibéralisme avait promis pour s’imposer monts et merveilles, qu’il a semblé être capable un temps de tenir ses mirobolantes promesses (en dépit de quelques alertes ponctuelles – comme les crises financières successives depuis les années 1980), et que, du coup, la situation actuelle nous ramène en quelque sorte à la situation des années 1970 : que fait-on maintenant? Pour prendre un exemple, dans le premier chapitre, l’auteur rappelle comment s’était imposée (essentiellement aux Etats-Unis…) l’idée selon laquelle avec la nouvelle façon de gérer l’économie  américaine depuis le début des années 1980 (essentiellement avec une banque centrale devenue enfin avisée en suivant une « règle de Taylor ») une « grande modération » des fluctuations économiques était devenue réalité. Il rappelle bien à propos que c’est Ben Bernanke lui-même qui, en 2004, a popularisé cette idée  (par ailleurs récurrente dans l’histoire économique à la veille des crises majeures) d’une stabilité dynamique enfin atteinte… L’auteur replace cette croyance (appuyée sur des statistiques) dans l’euphorie d’alors.  On sait trop ce qu’il en advint, mais il n’empêche que des économistes bâtissent déjà des analyses pour démontrer que la crise de 2007-09 ne fut après tout qu’une irruption momentanée des programmes… (cf. p. 30-31). Les chapitres suivants contiennent chacun de tels exemples de défense et illustration par des économistes de conceptions visiblement en désaccord profond avec la réalité. L’auteur explique cette inertie des concepts essentiellement par l’inertie propre aux carrières académiques. Une fois qu’on a travaillé dans une certaine direction, même si les faits les plus évidents se trouvent aller violemment en sens contraire, il vaut mieux continuer à publier dans la direction choisie, tant l’investissement préalable a été élevé…  Donc, pour certains, les marchés financiers ne peuvent qu’être efficients, l’économie en équilibre, le chômage volontaire, les privatisations efficaces, etc., le monde dût-il s’écrouler autour d’eux.

L’autre aspect du livre, en dehors d’une critique en règle des conceptions néolibérales, et une tentative d’explication de leur persistance en dépit même  du démenti que leur oppose la crise, est d’essayer de poser des jalons pour une autre vision de l’économie. De ce point de vue là, le livre semble hésiter entre deux options : une option fataliste qui considérerait au fond que  les fluctuations économiques  s’avèrent absolument inévitables en régime capitaliste, dans une optique à la Herman Minsky –  dans le fond, chaque époque, ou plutôt chaque génération, doit connaitre ses illusions, sa bulle spéculative, ses croyances  « aux arbres qui montent jusqu’au ciel », la crise économique actuelle n’est que le résultat de la dernière illusion en date d’autant plus violente que la montée subreptice des risques a été plus diffuse dans le système financier mondial depuis un quart de siècle ; et une option plus volontariste, qui ne désespère pas de faire mieux qu’attendre la prochaine crise suivant la prochaine « euphorie exubérante des marchés » et qui considère que le temps est venu pour les économistes de reprendre les choses où ils les ont laissées sur deux plans distincts mais liés dans les années 1970 .

Sur le plan de conceptualisation des agents économiques, il faut arrêter résolument de penser dans les termes, même largement amendés, de l’homo oeconomicus, il faut désormais en passer par une psychologie empirique des actions humaines en  matière économique. Concrètement, cela veut dire par exemple que les marchés financiers ne sont peut-être pas toujours  le moyen idéal de gérer les risques qui parsèment la vie des individus ordinaires qui s’avèrent de médiocres calculateurs (p. 66-77, ou conclusion, p. 208-210).

Sur le plan de la politique économique, il faut revenir à un rôle plus important de l’État. Comme le montre le chapitre 5 sur la « privatisation », il existe en fait une pluralité de situations : le recours au privé n’est pas toujours la solution la plus efficiente et la moins coûteuse. Plus généralement, l’auteur prétend que les risques ne peuvent plus être pris en charge exclusivement par des marchés, et qu’un certain nombre d’incertitudes doivent de nouveau être pris en charge par les Etats. En pratique,  au cours de cette crise économique, cela a bien été le cas, puisque ce sont les Etats qui ont sauvé (ou vont sauver) les (plus gros) joueurs  du grand casino financier (banques en particulier), mais il reste qu’effectivement, il n’existe pas à ce jour de théorie(s) bien constituée(s) qui justifieraient une redéfinition des activités économiques en défaveur de l’intervention des marchés financiers dans le financement de toute l’économie, ou en défaveur d’une solution de marché pour tous les problèmes de risques encourus par les individus. (Pour ne pas parler de problèmes plus particuliers, comme la gestion des réseaux de transports ferroviaires, où l’on continue à vouloir créer du marché, alors même que cela ne fonctionnera sans doute pas du tout, cf. SNCF et surtout DB, mais aussi cas britannique et néozélandais, évoqués par l’auteur).

Un dernier aspect semble tenir à cœur à l’auteur : la construction d’une vision économique plus orientée vers la recherche de l’équité et de l’égalité. Le « market liberalism », dans la mesure où il a orienté les politiques économiques, n’aura réussi clairement que sur un point, faire augmenter fortement (exploser?) les inégalités entre les citoyens des pays développés, tout particulièrement dans les pays de langue anglaise. Cette demande de retour à une vision qui renvoie le mythe du « trickle down » dans sa tombe (cf. chap. 4) ne pourra pas surprendre de la part d’un économiste australien, se présentant bravache comme social-démocrate.

Au total, une lecture à conseiller hautement pour remettre en perspective  toutes les apparitions de zombies qui parsèment l’actualité française  de ces derniers temps. Un équivalent français serait d’ailleurs le bienvenu…

 

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2 réponses à “John Quiggin, Zombie Economics

  1. Merci beaucoup pour cette revue d’un livre sur lequel je vais devoir me pencher ces prochains temps. Ne l’ayant pas encore lu, je vais faire une petite critique de ces propos tels que vous les rapportez, j’espère qu’elle ne sera pas trop injuste.
    2 points principaux : 1) l’état des luttes de pouvoir à l’intérieur de la sphère académique; 2) le rapport monde académique-prise de décision politique.

    Sur le premier point : quand l’auteur parle du retour du déni de la réalité par certains marketistes libéraux, quelle est leur impact et la pertinence perçue de leur propos dans leur champ? Sont-ils écoutés/reconnus? Quelle est leur dynamique dans le monde académique? Il me semble quand même que, même si les choses ne bougent de fait pas beaucoup, peu d’économistes sont crédibles aujourd’hui quand ils mettent en avant une régulation trop excessive comme cause de la crise de 2007… et, de même, j’imagine mal des ingénieurs financiers affirmer que les « nouveaux » produits financiers dérivés ont aboli la notion de risque en finance. Donc : de quel niveau de retour d’idées parle-t-on? Si c’est du paradigme, peut être que celui-ci est en mutation et que c’est la récusation de certains de ses pans qui fera bouger de manière plus lente l’ensemble. Et, dans ses cas là, peut-être que c’est en commençant par la remise en cause des pratiques financières qu’on arrivera à la place de l’État, peut être…

    2) le lien monde académique-dirigeants. Depuis 2008, il me semble qu’on est typiquement en situation d’incertitude à la Blyth que décrivent bien les travaux liés à l’International Political Economy où les acteurs sont moins certains de leurs préférences et des stratégies à mener pour y arriver. Dans ce contexte, comment comprendre la sortie des anciennes recettes (privatisation, mesures de rigueurs…) dont vous parlez? Peut-être que le sens de l’urgence empêche de chercher ailleurs que ce connait déjà, quand « la maison est en feu », il faut d’abord éteindre l’incendie plutôt que de réfléchir au manuel du pompier (ce n’est pas ma pensée, mais je retranscris l’état d’esprit du dirigeant politique). Or, pour prendre exemple sur la crise actuelle de l’Eurozone, si la dette et les possibilités d’emprunts sont les enjeux majeurs, donnez aux marchés les tampons « respectables » dont ils ont besoin sur les plans d’aide et le contenu qui va avec (note AAA allemande, BCE, FMI), et ils suivront…
    En conclusion, peut-être faut-il se pencher sur les dynamiques temporelles de la crise. Je crois qu’après le premier choc pétrolier 73, bien de nouvelles relances keynésiennes ont été testées avant les différents tournants de la rigueur. Je crois qu’on se trouve dans un moment de travail politique et de redéfinition intense où certaines rigueurs intellectuelles (les zombies) sont mises à défi par des situations nouvelles, mais je pense qu’il faut attendre encore un peu pour voir où la boussole du compas paradigmatique va pointer.

  2. @ Mr Miette : merci de ces commentaires.

    1) Sur le plan des luttes académiques, il faudrait citer les exemples donnés par l’auteur de parfaite outrecuidance de certains tenants académiques du « market liberalism ». Pour l’un d’entre eux, c’est le plan de relance Obama qui est la cause de tout! (avec une théorie intéressante sur le plan intellectuel : c’est parce que les marchés ont rationnellement anticipé la victoire de B. Obama pendant l’été précédant son élection qu’ils ont su qu’une fois élu, il allait faire une énorme bêtise, et que donc qu’il fallait se prémunir rationnellement de la crise qu’il n’allait pas manquer de provoquer… ce qui a provoqué la crise observée. CQFD) Plus sérieusement, il faut constater que le gros de la profession des économistes académiques se trouve sur une ligne de « market liberalism », il faut un temps très long pour que les logiques intellectuelles et les majorités changent. Je vous fais d’ailleurs remarquer qu’en France, les économistes non standards (minoritaires) ont fini par créer leur société savante dans la foulée même de la crise (en 2010), dans la mesure même où, dans l’Université, ils se sentent en proie à une entreprise systématique d’éradication pure et simple. Il suffit de contrôler le jury d’agrégation pendant quelques décennies, et il n’y a plus de dissidents… car il n’y a plus de directeurs de thèse dissidentes…

    2) Sur le lien hommes politiques/économistes/ligne économique, le livre est déjà un peu daté, dans la mesure où la nouvelle équipe économique de B. Obama comprend des gens qui sont cités dans l’ouvrage comme de dangereux foudres de guerre des belles années du « market liberalism ». En tout cas, P. Krugman, J. Stiglitz et quelques autres ont beau s’épancher dans les médias, ils s’éloignent plutôt des leviers de commande de l’économique qu’ils ne s’en rapprochent. Regardez aussi la situation britannique : peut-on imaginer mieux en terme de suivi des préceptes basiques du « rétablissement de la confiance »? La plupart des pays ne font pas mieux dans le genre.

    En revanche, par comparaison avec les années 1970 ou avec les années 1930, vous avez raison de souligner que tout cela prend un certain temps, que les hommes en place vont essayer les recettes connues jusqu’à ce qu’elles marchent! Et, c’est seulement si cela ne marche vraiment pas – à la combien-t-ième tentative?- qu’il faudra in fine chercher autre chose. Possible : pour l’instant, malgré les plaintes des banquiers à Davos (dont vous avez sans doute entendu parler), tout va pour le mieux dans le monde de la finance globalisée. La fête a recommencé. Il reste qu’effectivement, au prochain coup de bourrasque qui les frappe, les Etats ne pourront plus assumer les pertes privées ainsi générées. C’est séquentiel, vous avez raison.

    Un dernier point : le rapport de la commission des parlementaires américains sur les causes de la crise. Il n’y a pas eu de consensus. Les élus républicains ne veulent même pas évoquer une éventuelle défaillance des marchés financiers – même si la majorité démocrate admet l’échec des marchés financiers libres et sans entraves…

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