Quantophrénie généralisée

Trois chercheurs en sciences humaines et sociales, Martin Marchman Andersen, Xavier Landes et Morten Ebbe Juul Nielsen, travaillant à l’université de Copenhague, ont fait paraitre une tribune intitulée « Les chercheurs sont prisonniers d’une course à la publication » dans le Monde.fr. Ils remarquent que les nouvelles normes  d’évaluation de l’excellence supposée des chercheurs en sciences humaines et sociales (comme dans les autres secteurs du monde académique d’ailleurs) résident de plus en plus sur la seule quantification du nombre d’articles publiés dans des revues à comité de lecture, et éventuellement sur tous les raffinements quantitatifs que l’on a pu mettre en place ou que l’on mettra en place pour juger « objectivement » de la pertinence disciplinaire de telle ou telle publication. Ils décrivent fort bien la course aux armements qui s’est engagé entre aspirants à un poste  dans le monde universitaire ou de la recherche : chaque aspirant poursuit rationnellement une stratégie de publication maximale pour sortir du lot. Cette stratégie individuelle de promotion de ses chances de recrutement par l’abondance  des publications est effectivement en train de s’imposer au niveau de nos doctorants. Ceux-ci, de fait, publient, y compris en anglais, bien plus tôt que les aspirants des générations précédentes. Comme les lieux de publication se multiplient (surtout avec la découverte des espaces anglophones de publication par les  mêmes aspirants), nous vivons donc un « âge d’or » des publications. Donc tout va bien, l’Université et la recherche en général remplissent le rôle que leur assigne la société: augmenter jusqu’à l’infini le stock de connaissances disponibles! Et que les esprits chagrins aillent au diable!

Sauf que, comme le disent les trois auteurs, cette tendance porte avec elle quatre défauts : un stress excessif sur les agents concernés; un multiplication de publications médiocres qu’en fait personne ne lit plus; un abandon des tâches d’enseignement par les chercheurs jugés les meilleurs; et enfin un repli sur soi des spécialistes académiques incapables d’intervenir en interaction avec la société faute de temps à consacrer à cette tâche ingrate. Je suis globalement d’accord avec leur diagnostic, mais je souhaite ici le replacer dans une tendance plus générale de nos sociétés post-industrielles et le nuancer.

Ce que nos auteurs décrivent pour les sciences humaines et sociales n’est après tout que la diffraction particulière à un secteur de l’activité sociale de la tendance de nos sociétés à tout quantifier à tort et à travers,  à tout vouloir « gérer » au mieux, et à établir partout des palmarès pour rendre plus performant les individus ou les institutions.  Meilleur roman? Meilleure vente de disques? Meilleure émission de l’année? Meilleur lycée? Meilleur hôpital?  Meilleur homme  ou femme politique? Meilleure SICAV?  Meilleur grand patron?  Meilleur blog? etc. Ce blog lui-même opère sur une plate-forme (WordPress) qui propose toute une série de façons de mesurer l’audience absolue et comparée de ce dernier. Et le monde du blogging s’est rapidement organisé autour de moyens de mesurer l’audience relative de chacun. La mesure de la performance semble devoir être partout, et, même s’il existe des contre-tendances (comme les mouvements issus de « Slow Food » par exemple), ces dernières restent prisonnières de l’idée qu’il faut  tous viser à l’excellence toujours et partout (non plus bêtement quantitative, mais intelligemment qualitative!). Du point de vue du bonheur collectif, avec cette tendance, nous avons sans doute découvert le moyen le plus sûr d’assurer notre malheur! S’il faut tout réussir, du berceau à la tombe, et ce en comparaison avec le voisin qui essaye de vous surclasser, on ne risque pas d’en sortir très heureux – ou, du moins, peu nombreux seront les élus. Bref, ce que décrivent les auteurs ne correspond qu’à une normalisation du monde académique qui se retrouve rattrapé par la « petite vérole » de la quantification de tout et n’importe quoi qui opère dans tous les secteurs de la société! Comme le monde académique ne manque pas d’inventivité (contrairement à ce que certains racontent sans le connaître), et comme cela s’inscrit dans le développement d’instruments nouveaux de circulation du savoir comme Internet, cela a pris en quelques années des formes paroxystiques. Et puisque, probablement, seules les personnalités les plus prêtes à ce genre de compétition resteront à terme dans le monde académique, cela ne va sans doute pas s’améliorer dans les décennies à venir.  Des jeunes chercheurs s’amusent, parait-il selon un collègue parisien, en consultant leurs scores respectifs d’impact sur les plate-forme Internet disponibles à cet effet…  Riront-ils autant des méthodes d’évaluation en vigueur dans vingt ans d’ici? De fait, tout secteur social organisé autour d’une compétition à outrance se trouve en général conçu aussi pour permettre la retraite des compétiteurs devenus moins performants : le sport de haut niveau fonctionne sur ce modèle, l’armée aussi. Si la recherche en sciences sociales et humaines veut suivre ce genre de modèle, il faut alors penser ce genre de performance sur la durée d’une carrière de 40 ans… ou prévoir explicitement un « dégagement des cadres » comme disent les militaires. Et, si on pense sur une telle durée, les choses sont bien moins linéaires qu’on ne le suppose : il me semble en fait très improbable de publier  en sciences humaines et sociales avec une régularité d’horloge sur 40 ans, sauf à se répéter dans la plupart des cas un peu tout de même … De plus, les passages à vide existent, et, inversement, les rebonds. Enfin, certains retournements de situation demeurent possibles sur un tel laps de temps qui ne sont pas dus aux caractéristiques de la personne en cause: prenons un économiste d’inspiration keynésienne par exemple, il est fort probable que ses possibilités de publication se soient réduites au fil des années 1980-2000, mais qu’un certain renouveau éditorial lui soit possible aujourd’hui.  (Pour prendre mon propre exemple, mon faible niveau de publications tient largement au fait que, m’étant spécialisé sur l’Italie lors de ma thèse dans une conjoncture de renouveau politique au début des années 1990,  ce pays me déprime désormais tellement dans sa trajectoire que je préfère ne pas en parler de peur d’en tirer des conclusions à ce point pessimistes qu’elles en paraitront aberrantes et exagérées.) Plus généralement, pour qui s’intéresse à l’histoire des sciences humaines et sociales, de nombreuses publications régulièrement étagées sur une carrière ne constituent pas un indice univoque de contribution décisive pour la discipline. De fait, vu depuis la postérité (ou plutôt les postérités qui changent avec les époques), un texte décisif constitue un plus grand service rendu à la collectivité de la recherche que d’avoir pissé de l’encre inutilement (éventuellement pour décrier le texte décisif…), et ce savoir-là, un peu tragique au fond pour les personnes ordinaires,  se renforce à mesure que l’on enseigne.

De plus, en sciences humaines et sociales, dans les disciplines académiques, s’ajoute la perception que, en matière d’importance des publications, quelque version de  « loi de Pareto » s’applique. Sur l’ensemble des publications, y compris dans les revues à comité de lecture les plus réputées en principe, combien reçoivent une attention un peu universelle dans une discipline donnée? Très peu sont en fait les articles (ou les livres) qui finiront par figurer dans un syllabus destiné à l’enseignement, tout le reste est destiné à être lu et éventuellement cité par quelques rares spécialistes. En dehors du nombre de publications demandées, qui supposent de trouver le temps pour chercher, écrire et publier, il y a aussi sans doute les effets du choc en retour du faible écho des publications pour de nombreux chercheurs, lui-même dû en partie à l’abondance même des publications: pourquoi publier si personne ne lit et si, en plus, peut-être, personne ne lit à raison dans la mesure même où l’on sait dans son for intérieur qu’on a dû publier trop vite quelque chose de finalement juste  – c’est le minimum! – mais banal? Pas étonnant alors qu’on en arrive à une profession plutôt stressée – comme le disent les auteurs sur la foi d’une étude sur les professions en Grande-Bretagne, cela serait même une des plus propices à la dépression. En France, nous n’en sommes pas encore là, tout au moins pour ceux qui ont été recrutés sur des postes permanents.

Troisième point évoqué par les auteurs  : l’abandon des tâches d’enseignement par ceux qui publient beaucoup. C’est effectivement là une subversion des règles du jeu de l’Université. En même temps, les interactions entre les chercheurs avancés et les aspirants chercheurs ne disparaissent pas  en sciences humaines et sociales : si j’en juge sur le cas de la science politique française, ceux qui se trouvent ne pas enseigner à plein temps (par statut ou parce qu’ils sont déchargés temporairement de ces tâches) continuent à participer à la formation des étudiants avancés (doctorants, posts-docs, etc.). Certes, ce n’est pas directement quantifiable (là encore!) en heures d’enseignement, cela ne concerne évidemment pas les mêmes étudiants, mais cela participe aussi à la pédagogie universitaire. Là encore, l’histoire des sciences humaines et sociales montre plutôt que les grands chercheurs se trouvent presque toujours à la recherche de disciples. Je ne vois pas là de grandes modifications en cours.

Quatrième point : l’abus de publications rapidement faites finit par obérer le rapport avec la vie sociale en général, et empêche la recherche en sciences humaines et sociales de jouer son rôle de réflexivité pour la société. Sur ce dernier point, je serais bien moins en accord avec le rôle que font jouer les auteurs à la pression à publier. Celle-ci peut jouer aussi en faveur de sujets à la mode qui, justement, intéresseront plus les lecteurs profanes que  des sujets de fond incompréhensibles pour ces derniers. Les comités de lecture des revues ne sont pas insensibles à l’esprit du temps, et donneront la priorité à un travail en lien avec l’actualité. (Idem pour le sujet d’une thèse, il vaut mieux paraitre d’actualité que de donner l’impression que cela n’est pas vraiment  la question actuellement.) Pour ma part, le faible impact à court terme des idées émises par les sciences humaines et sociales tient surtout à leur faible réception par ceux qui pourraient directement en faire quelque chose – souvent parce que la place  se trouve déjà occupée dans leur esprit par d’autres idées plus anciennes (comme dirait J. M. Keynes) – , ou parce qu’adopter une telle vision des choses ne les arrange pas dans leur propre plan de carrière. Pour prendre un exemple, particulièrement caricatural, ce n’est pas parce que les sciences humaines et sociales n’ont rien dit depuis 30 ans  en France sur l’institution  carcérale que cette dernière continue à y dysfonctionner, mais parce que les politiques qui pourraient adopter une nouvelle vision issue des connaissances partagées par les spécialistes ne pensent pas y avoir intérêt. Idem sur la Tunisie, où les travaux de qualité ne manquaient pas. Dans l' »âge d’or » que nous connaissons, il est facile de se renseigner, un peu moins d’en tirer les conséquences quand elles vous gênent dans vos commodités pratiques.

 

 

 

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