One size fits all. Merkel-style 2011 version.

Désolé de ne pas respecter la loi Toubon dans le titre de ce post, mais cela m’a paru faire sens pour commenter les propositions francoallemandes au Conseil européen des 4 et 5 février 2011 en matière de « compétitivité » des pays membres de la zone Euro. C’est bien en effet de l’adoption d’un seul style de politique économique pour tous les pays  de la zone Euro (et, plus généralement, pour tous les pays membres devant adopter  à terme selon les Traités cette monnaie unique) dont il est désormais question.  La question du benchmarking, ouverte depuis les années 1990, serait résolue de fait : tout le monde doit faire comme le champion allemand, et point barre! Je n’en connais que ce qu’en a dit la presse dans ses commentaires (ici, et encore), et rien ne ressort clairement des conclusions officielles du Conseil sur les points que je vais évoquer sinon que quelque chose doit être discuté d’ici mars.

A en croire la presse, il s’agirait donc que tout le monde émule les bonnes pratiques germaniques en matière de compétitivité : tout le monde doit reculer, si ce n’est déjà fait, son âge de la retraite à 67 ans; tout le monde doit inscrire une règle constitutionnelle nationale imposant des budgets en équilibre; tout le monde doit mettre fin à l’indexation des salaires sur les prix; tout le monde doit faire plus de R&D; enfin, tout le monde doit taxer les gains des entreprises de la même façon. Face à ce package qui revient (sauf sur le dernier point) à émuler la stratégie allemande (puisqu’il s’agit de la seule stratégie qu’un pays ne peut mener seul par définition), cela aurait un peu tangué au Conseil européen (voir ici pour une revue de presse internationale).

De fait, ces propositions sont difficiles à admettre comme définissant l’avenir de l’Union européenne au moins sur trois points :

premier point, sur l’indexation des salaires sur les prix ou sur l’âge de la retraite, on touche là à des compromis sociaux fondamentaux dans chaque pays. La Belgique a conservé une forme d’indexation des salaires sur les prix, cela n’empêche pas de fait ce pays de se tenir dans la course à la compétitivité. Les pays européens de la zone Euro se trouvent aussi dans des situations démographiques un peu différentes tout de même. Surtout la Cour constitutionnelle allemande n’a-t-elle pas rappelé dans son jugement sur le Traité de Lisbonne rendu en juin 2009 que le peuple allemand devait avoir le droit, même dans le cadre européen, de définir les fondamentaux de son système social? (ce qui suppose par réciprocité entre pays membres que tous les autres peuples de l’Union disposent du même droit).  On se trouve ici en pleine contradiction : légalement et pratiquement, il n’existe pas de « peuple européen », pourquoi devrait-il y avoir alors une seule façon d’organiser les fondamentaux des sociétés européennes au nom de la « compétitivité » (autrement dit de la conquête des parts de marchés, européen et mondial)? De fait, on peut être compétitif (ou pas) de différentes manières, ne serait-ce que, parce que la géographie et l’histoire ne sont pas identiques partout, et il faut tenir compte de l’ensemble du système socioéconomique pour comprendre ses ressorts. Notons aussi qu’à législation nationale identique, tous les grands pays européens connaissent des divergences internes de compétitivité régionale. Pour être plus explicite, il ne fait pas de doute que l’Allemagne a regagné beaucoup de compétitivité depuis 2000 à travers une politique de modération salariale drastique et de flexibilité plutôt radicale sur le marché du travail – mais se demande-t-on jamais comment cela a été supportable (si l’on peut dire) par les divers salariés, intérimaires, employés à « 1-euro », etc. ? Il faut aussi aller voir du côté des dépenses de ces travailleurs appauvris ou pauvres, dont les sacrifices ont fait une bonne part de la compétitivité allemande. En Allemagne, point de bulle immobilière générale qui fait augmenter le prix des logements, et par contrecoup, les loyers ; point de cartellisation de fait de la grande distribution (la grande chaîne de magasins historiques y a même fait faillite!); point d’autoroutes payantes qui freinent la mobilité des travailleurs, etc.  – c’est tout un équilibre sociétal qui s’avère différent, et je ne suis pas convaincu que l’on puisse simplement copier l’Allemagne contemporaine. (Par exemple, en France, le prix du logement, en particulier en région parisienne, est aussi dû à des facteurs de mobilité des riches de toute la planète qu’on ne retrouve pas en Allemagne – le jour où les oligarques russes  rêveront de s’installer à Hambourg et non à Nice n’est pas encore arrivé…)

– deuxième point, en admettant même que tous les pays  de la zone Euro se mettent à la diète germanique, par exemple pour la France en revenant à une durée légale du travail de 39 heures (ou 40 si l’on veut, ou 48 si l’on veut aller au taquet  européen directement), et en supprimant toute incitation pour les entreprises à augmenter les salaires en fixant pour dix ans le SMIC horaire à son niveau actuel (faute d’oser le supprimer comme en Allemagne…), les parts de marché au sein du marché unique   se rééquilibreraient sans doute  en faveur des partenaires européens de l’Allemagne, mais, si elle veut se maintenir en tête, comme il est inévitable qu’elle le veuille vu ses antécédents, cette dernière devrait surenchérir. La stagnation salariale allemande depuis 10 ans a signifié une stagnation de la consommation des ménages dans ce pays; si tout le monde en Europe se met à ce régime austère, il semble aller de soi qu’on devrait aboutir à une stagnation généralisée de la consommation des ménages en Europe. Certes, les marchés dynamiques sont déjà ailleurs qu’en Europe, mais, avec un tel régime, cette prophétie risque bien d’être auto-réalisatrice. Peut-on viser à faire de tous les pays européens des champions de l’exportation en direction du reste du monde, et seulement cela?  En tout cas, en France, le slogan devra être  désormais « travailler plus et plus longtemps pour gagner autant ». Cela va être dur à vendre sur le marché politique.

– troisième point, l’harmonisation fiscale pour les entreprises. C’est évidemment le contrepoids nécessaire pour que ces propositions de recherche de la compétitivité ne paraissent pas honteusement défavorables aux intérêts (immédiats) des salariés. Les responsables irlandais protestent déjà, et avec eux, les autres pays qui entendent suivre la même voie du paradis fiscal. Bien sûr, cela serait fort satisfaisant pour les finances publiques des autres pays de regagner des ressources du côté des profits des entreprises, et ainsi  de pouvoir équilibrer les comptes publics comme le demanderaient les constitutions révisées. Mais ici le conflit d’intérêt ne peut être que frontal entre pays membres de la zone Euro – et, comme la règle de l’unanimité est en vigueur dans cette matière, la négociation risque d’être rude. Par ailleurs, même si un accord se faisait pour la zone Euro, comme la principale place financière de l’Union européenne, Londres, n’est pas dans la zone Euro – et ne risque pas à ce rythme d’y être avant le jour du Jugement dernier! voire après! -, une harmonisation de la fiscalité des entreprises dans la zone Euro devra tenir compte de ce détail gênant en présence  de la libre circulation des capitaux garantie par les Traités… Et ne parlons pas des divers paradis fiscaux  hors UE que les entreprises européennes pourront toujours utiliser pour échapper au Leviathan fiscal européen.

Au delà de ces considérations, la compétitivité ainsi entendue repose toujours sur l’idée du parallélisme des trajectoires (comme dans la Stratégie de Lisbonne définie en 2000, dont on connait les succès….) entre pays européens,  mais témoigne (sauf sur le point fiscal) d’un refus de penser en d’autres termes que ce parallélisme de la copie du meilleur (du moment présent) un « intérêt général européen » qui tiendrait compte des réalités géographiques, historiques, sociales, du continent.

Ps. Le site Euractiv propose des précisions sur le pacte et publie une traduction anglaise de ce qui serait le brouillon allemand. Il manquerait par rapport aux éléments que j’évoquais plus haut : la reconnaissance mutuelle des diplômes (mais je croyais que c’était fait depuis longtemps?!?… ) et un mécanisme national crédible de sauvetage des banques. Si le document ainsi publié est véridique, je dois dire que cela me parait bien léger pour sauver l’Union européenne du marasme…Le site Toute l’Europe donne une version similaire en six points, qui font vraiment rêver! Un éditorialiste d’El Pais selon le site PressEurope y voit le reflet d’une vision conservatrice de l’économie européenne.  Hum, sans doute, mais qui accepte d’aller dans ce même sens restrictif, sinon les (derniers) gouvernements à direction socialiste?

Vu l’importance du sujet, je suis aussi frappé par la très faible couverture dans les médias de l’éventualité de l’adoption d’un tel pacte de compétitivité.

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