Kiosque philosophiste?

La science politique n’est décidément pas une discipline qui sait bien se faire entendre dans l’espace public. Encore une petite preuve minimale que ce dernier numéro de la revue, vendue en kiosque, Philosophie Magazine (n°46, février 2011), avec un dossier sur le thème « Le Peuple a-t-il perdu le pouvoir? » . La réponse à cette question – qui pourrait un peu concerner pour y apporter quelques lumières la corporation à laquelle j’appartiens –  correspond aux pages 36 à 57. Pas un seul politiste  ou politologue n’intervient dans ces pages. On trouve par contre deux entretiens, l’un avec le philosophe Jacques Rancière (p. 43-45) qui a tout de même quelque chose à dire, et l’autre avec le psychanalyste Jean-Claude Milner (p. 55) qui semble un peu sec et dont on se demande bien ce qu’il fait là, et deux courtes interventions de professeurs de philosophie politique, ayant pour qualité éminente d’enseigner aux Etats-Unis, Souleymane Bachir Diagne et Harvey C. Mansfield. Les articles de la rédaction citent – logiquement pour un magazine visant à rendre accessible au grand public la philosophie – d’autres philosophes vivants ou morts, dont la pensée (of course) reste d’actualité. On trouve, en cherchant bien, évoqués Marcel Gauchet et les Pinçon-Charlot pour leurs derniers livres respectifs, mais rien qui ressemble au début du commencement d’un politiste (re)connu par la profession. (Certains ont-ils refusé de participer à cette revue aux mains de philosophes? Pourtant le rédacteur en chef connait au moins une politologue parisienne, je les ai vus débattre un jour sur le petit écran.) Toutefois, le comble du comique involontaire de mon point de vue de politiste m’a paru atteint avec l’article du rédacteur en chef de la revue, Alexandre Lacroix. Ce dernier se plie à l’exercice du commentaire de sondage, mêlé à une vision large de la politique à venir (p. 38-42). La rédaction de la revue a eu en effet l’idée – si originale! – de commander un sondage à la TNS-Sofres sur les Français et la politique. (Quand on sait que les bibliothèques sont pleines de ce genre d’analyses depuis au moins 40 ans, et que des collègues éminents travaillent chaque jour à enrichir nos connaissances sur ce point…) Au lieu de laisser au moins le commentaire de ce  sondage à quelque spécialiste (parisien ou provincial) du sujet, notre Pic de la Mirandole des temps présents se lance dans un aimable laïus. Rien de très faux, ni rien de transcendant, mais qui pourra servir de modèle dans les cours de méthodologie sur la manière dont il ne faut pas s’y prendre pour commenter un tel objet. Je suppose qu’on me ferait vaticiner à froid sur une page de Hegel ou de Kant à propos de métaphysique, je serais tout aussi peu performant, voire moins, mais, pas téméraire à ce point, je ne m’y risque pas. Je ne veux pas ici faire le « corrigé » du texte, dans la mesure où les erreurs repérées doivent rester un peu secrètes pour pouvoir ensuite utiliser l’article avec de futurs étudiants (en payant les droits afférents de copie). Un tel document est précieux.

Quoiqu’il en soit, quel bel indice que la science politique n’a pour le moins pas encore atteint le statut public qui devrait être au minimum le sien. Les philosophes restent plus intéressants que nous, pas de doute. Au moins n’hésitent-ils pas à essayer de l’être.

Advertisements

7 réponses à “Kiosque philosophiste?

  1. Tout à fait d’accord avec ce billet ! Je me suis fait exactement la même réflexion en lisant le dossier de Philosophie Magazine. Mon explication (c’est une hypothèse évidemment) étant double : le monde dit des « philosophes » (en France, on est « philosophe » dès que l’on a réussi le CAPES ou l’agrégation de philosophie) méconnaît et méprise à la fois celui des politistes/politologues, comme en général l’ensemble des sciences dites sociales ; la science politique ne sait pas défendre son pré carré, c’est à dire l’analyse sérieuse de la politique et la compréhension organisée et approfondie de celle-ci. A la manière de ce qu’ont réussi à imposer les économistes même si ça a été à coup de modélisation et de mathématisation excessive.

  2. @ Laurent Bouvet : je suis assez séduit par la première hypothèse, très à la Louis Pinto finalement.

    Pour la seconde, je tendrais pour ma part à penser que nous nous exprimons collectivement trop peu sous forme compréhensible par le grand public. Les économistes comme groupe savent lier les deux, y compris en assumant une forme de division du travail (cf. par exemple un Daniel Cohen). De fait, à quelques rares exceptions près, peu de politistes écrivent encore (s’ils l’ont jamais fait?) pour le grand public un peu cultivé. Pour parler du pays que je connais un peu, en Italie, certains collègues n’hésitent pas à publier dans un genre mixte (sérieux pour les collègues, et attrayant pour le public), ce qui finit par leur donner un poids dans le débat public (cf. le rôle d’Ilvo Diamanti ou avant lui de Renato Mannheimer) – comme les sociologues d’ailleurs en France (cf. le récent livre d’Hugues Lagrange). En science politique, nous sommes fort discrets et prudents. Certains philosophes à l’inverse osent publier des livres qui ne sont en fait que des essais (cf. par exemple le succès de librairie de Cynthia Fleury, La fin du courage.). Il est vrai qu’il y aurait comme une tradition française en ce sens.

  3. Bonjour,
    ce que vous dites de la science politique, je me le dis aussi souvent de la linguistique et des sciences du langage. Depuis que la linguistique est passée de mode, peu de linguistes diffusent un discours audible pour le grand public et informé par la discipline. Bien souvent, les philosophes ou prétendus tels ou des essayistes réactionnaires monopolisent la parole concernant le langage et les langues, ne faisant que distiller des bribes d’un imaginaire linguistique le plus éculé. Les vrais linguistes viennent parfois parler d’autre chose. Comme J.C. Milner, qui, à ma connaissance, n’est absolument pas psychanalyste, ni philosophe, même s’il a été depuis longtemps un compagnon de route du lacanisme et de Jacques-Alain Miller. Son seul domaine de compétence est la linguistique, où il a écrit à une époque des choses valables, voire qui ont fait un peu date dans les publications françaises, même s’il s’est égaré dans une théorie (le générativisme de Chomsky) à mon avis sans intérêt, mais c’est une autre histoire. Il semble en tout cas avoir déserté son terrain de compétence pour s’afficher dans les médias en tant que « philosophe » ou « psychanalyste », et y débiter d’autorité ce qui ne sont que des opinions personnelles.
    Je rappelle qu’il n’est pas d’un grand intérêt de s’intituler « psychanalyste » parce qu’on a lu Lacan et fait une tranche d’analyse, mais qu’un analyste, d’une part, s’en vante un peu moins, et, d’autre part, se trouve engagé dans une pratique clinique qui est principalement ce que sa réflexion cherche à éclairer.

  4. Plutôt d’accord avec ce qui a été dit. Et le constat pourrait être le même avec le recours systématique dans la presse à « l’avis du psy », y compris pour des objets qui relèveraient tout autant de la sociologie ou de la science politique. Du reste, la psychologisation/psychiatrisation de l’activité ou des acteurs politiques est monnaie courante (avec des livres du type « Ces fous qui nous gouvernent »). Il y a deux ans au forum Libé de Grenoble, Patrick Viveret s’était fait applaudir en parlant des « grands malades » qui nous gouvernaient, ou quelque chose d’approchant. Et par endroits, tout cela fleure blond la tradition physiognomoniste, à défaut d’avoir pu s’entretenir avec les acteurs concernés.

    La relative absence médiatique des politistes s’explique aussi, me semble-t-il, par plusieurs phénomènes : le fait d’abord que les journalistes et éditorialistes ont tendance à s’inviter entre eux pour parler de politique ; ensuite, la difficulté à identifier des politistes un peu généralistes, sorti des désormais incontournables D.Reynié ou P.Perrineau. C’est sans doute à mettre sur le compte des journalistes qui vont avoir tendance à appeler des noms qu’ils connaissent déjà, mais c’est sans doute dû aussi au degré de spécialisation marqué des politistes.
    Enfin, et cela marche ensemble, il y a une prudence excessive de nos collègues à aller s’exprimer dans les médias s’ils ne sont pas sûrs d’être tout à fait qualifiés, et une peur de dire des banalités ou des généralités plus ou moins fondées scientifiquement, ou simplement de vulgariser, et de se faire allumer le lendemain sur la liste Ancmsp par ceux qui ont fait profession de surveiller tout ce qui se dit. Il y a surtout une répugnance, dans le cas de la télévision, à montrer sa tête et à participer à l’entreprise de décervelage qu’elle prendrait en charge. Répugnance que j’ai pu observer ici ou là, de collègues qui après se plaignaient qu’on ne voyait que les chercheurs du Cevipof les soirs d’élection (du temps où ils étaient encore invités…), et pas eux…
    Pourtant, comme l’avait dit une fois Daniel Dayan, si Platon avait été filmé en son temps, il ne serait pas nécessairement devenu bête.

  5. @ erikantoine : vous avez raison, mon constat ne devrait pas se limiter à la seule science politique, d’autres disciplines des sciences humaines et sociales sont aussi parasitées dans leur expression dans l’espace public par la philosophie ou des personnes à l’identité disciplinaire fort incertaine.

    @ Emmanuel T. : ton commentaire rejoint celui d' »erikantoine » sur le poids médiatique d’une psychologisation/ psychanalysation abusive des réflexions sur le politique. Hier matin, j’entendais d’ailleurs sur France-Inter ou France-Info un auteur ayant publié le xième livre sur les « malades qui nous gouvernent », et qui glosait sur le type de folie qui affligeait le dictateur libyen… Cette tradition des « malades qui nous gouvernent » (avec un livre très vendu qui date si je ne me trompe des années 1960) mériterait un mémoire de recherche.

    Pour le reste, tu as raison : les journalistes sont négligents, et, effectivement, les collègues aussi, qui ne veulent pas du tout aller à la télévision et jalousent les collègues qui le font. En même temps, même si il y a là un principe de réalité (en ce sens que c’est bien à la télévision généraliste qu’on aura une vaste audience), je comprends parfaitement qu’une personne ne veuille pas apparaître dans le poste. Cette monstration de soi peut plaire ou non. La radio ou la presse écrite peuvent aussi mieux correspondre à la sensibilité de certains.

    Ce matin sur France-Inter, il y a eu l’intervention de Ghassan Salamé, homme politique libanais, et professeur à Science-Po Paris, qui représentait le bon exemple contraire. C’était clair, informé, engagé, et cela ne m’a pas paru idiot du tout (par exemple, en soulignant qu’il fallait bien choisir le mode de scrutin des premières élections libres). Je suppose que d’autres spécialistes du monde arabe vont ne pas être très heureux de cette intervention, et qu’ils vont lire toutes les arrières-pensées de l’homme politique, mais cela changeait du brouet habituel de certains intervenants. De fait, derrière les interventions dans l’espace public, il faut peut-être poser la question des carrières : en restant tout le temps dans le réduit universitaire, on diminue peut-être ses chances de comprendre comment on intervient dans ce dernier.

  6. @Christophe B. : la question de l’intervention dans le débat public des politistes est posée en effet. Non seulement beaucoup de ce qui s’écrit en science politique est illisible (pas seulement pour le grand public d’ailleurs si l’on veut dire la vérité) mais encore il est très mal vu d’intervenir dans les médias ou de produire des essais. Sans être aussi médiatique (!!!) qu’un Perrineau, un Reynié, un Slama ou même une Mulhman, il m’arrive de parler dans le poste (essentiellement radio) et d’être présent dans la presse écrite, et cela m’a été plusieurs fois reproché et m’a coûté cher au moins une fois dans ma carrière.
    Il me semble que la nécessité de l’expression publique pour diffuser la connaissance en science politique est un des combats que l’on doit mener au sein de la discipline contre ceux qui veulent pour des motifs pseudo-scientifiques l’enfermer dans quelques revues autocentrées et seules d’ailleurs reconnues comme valables comme lieu de publication.
    Publier comme il m’arrive de le faire dans Le Débat par exemple étant considéré comme du journalisme, au mieux !

  7. @ L. Bouvet : je suis d’accord, il faut écrire de toute façon plus clairement.

    L’exercice d’intervention dans les médias n’est pas non plus facile : j’entendais sur France-Inter Daniel Gaxie intervenir dans une émission matinale consacrée aux sondages d’opinion. Le moins que l’on puisse dire, c’est que notre éminent collègue, que j’aime bien par ailleurs, n’a pas dû paraitre avoir des arguments bien frappants pour l’auditeur lambda. Pour ma part, je décryptais, et je savais bien ce qu’il voulait dire sans qu’il soit d’ailleurs excessif dans ses propos, mais je doute que le message soit passé. Parler bien aux médias, cela suppose aussi des dons particuliers ou un entrainement spécifique.

    Quant à ceux qui voient une publication dans le Débat ou dans d’autres grandes revues intellectuelles généralistes (Esprit, Commentaire, etc.) comme du vil journalisme, rassurez-vous, à mon avis, loin d’être l’expression d’une volonté de splendide isolement scientifique, il ne s’agit là que de la banale jalousie. Ils le feraient volontiers s’ils avaient quelque chose à y dire! Idem pour une tribune dans le Monde, Libération ou le Figaro.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s