Notre ami le satrape (VI)

Analogie n’est pas raison bien sûr, mais le fil des évènements en Libye commence indéniablement à sentir bien fort son « Munich 1938 » ou son « Budapest 1956 ». (Avis à mes étudiants : il va falloir réviser ces épisodes.) Comme il était prévisible depuis quelque temps déjà, la « communauté internationale », et bien sûr l’Union européenne, se révèlent aussi impuissante qu’il est possible de l’être face aux faits accomplis qui sont en train d’advenir par la bonne vieille force des armes. Des rumeurs courent même selon lesquelles déjà le bon satrape libyen se serait trouvé des alliés parmi ses amis dictateurs pour lui fournir quelque aide tangible pour en finir vite et bien avec les insurgés. Cela fait penser à la situation de l’Espagne en 1936, d’un côté, la très lâche « non-intervention », et, de l’autre, à fond les manettes dans l’aide aux putschistes franquistes. Au moins, à l’époque, certains responsables en France avait su passer outre la « légalité internationale » de l’époque au nom de la juste cause républicaine. (Avis à mes étudiants : la guerre civile espagnole 1936-1939 demande aussi révision.) D’un côté, la « communauté internationale » est bloquée dans ses palinodies (si on attend que la République populaire de Chine et la Fédération de Russie, états fort démocratiquement gérés comme chacun sait, approuvent quoi que ce soit de sérieux…), de l’autre côté, les forces du satrape se préparent à quelques massacres bien sentis (loin des caméras de télévision si possible).

Déjà sûr de sa victoire imminente, le satrape a d’ailleurs déjà donné une interview revancharde – mais, pas trop en fait …, il est bon prince – au Giornale, l’un des journaux de la famille Berlusconi.  Il s’y déclare très déçu de ses nouveaux amis européens, surtout de son grand ami Berlusconi. Nicolas Sarkozy, selon lui, serait fou.  Gentiment, il précise qu’après les alternances dans les différents pays, il reprendra langue avec les nouveaux dirigeants. Comme quoi, il s’y connait en démocratie… il n’a donc pas lu que Montesquieu. Il se donne le temps de renouer avec les pays européens dont les actuels dirigeants le condamnent verbalement. (Un slogan pour 2012 :  « Je serais le Président du réalisme et des intérêts français. »)

Bien sûr, les méchantes langues diront que, comme d’habitude, l’Occident n’intervient que lorsque ses intérêts (pétroliers) sont en jeu, et qu’il se moque comme de sa dernière introduction en bourse du sort des populations assujetties par les tyrans. C’est un peu excessif, mais si vrai n’est-il pas? En même temps, j’ai cru comprendre que, dans la bonne vieille tradition contre-révolutionnaire, l’armée d’un grand pays du Golfe persique était entré sur le territoire d’un petit état allié pour aider à y maintenir le régime en place. Ah le Duc de Brunswick et tous ceux qui l’ont suivi avec plus de succès, quelle leçon universelle pour les peuples.

Certes, on pourrait dire que, dans le fond, nos intérêts vitaux (français et/ou européens) ne sont pas en jeu, que la guerre demeure une sale affaire, que les interventions occidentales dans cette région du globe ont eu des effets très mitigés depuis 20 ans (et qu’il n’y a donc pas de raison de croire pouvoir faire mieux cette fois-ci), etc. Mais, en l’espèce, en laissant faire à leurs portes mêmes une telle répression que le concert des pays européens affirmaient encore vendredi contraire aux valeurs mêmes dont ils se réclament (officiellement),  ces derniers abandonnent de facto toute idée de puissance. Finita la comedia! Place à la bonne vieille théorie réaliste des relations internationales!

 

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4 réponses à “Notre ami le satrape (VI)

  1. J’ai regardé le vote en direct : pas d’étonnement du côté de la Chine ou de la Russie, même si la Russie avait pris quelques décisions contre Khaddafi. Plus étonnant je trouve, le Brésil s’est abstenu. Mais ce n’est étonnant que si l’on dévie d’une écriture simple et réaliste des relations internationales, celle que dicte, en définitive, et dans mon opinion très peu informée, l’histoire des “RI” : les États les mieux armés et les plus déterminés à agresser les autres ont toujours le dernier mot.

    Le discours du Royaume-Uni à l’ONU en était exemplaire : on sentait la vieille puissance maritime expliquer, dans les termes les plus policés, que, si la France voulait anéantir Khaddafi, le Royaume-Uni n’aurait aucun état d’âme à l’y rejoindre une fois la paperasse onusienne terminée. À côté de ça, le discours post-résolution du Liban (qui évoquait tout plein de grands principes) était presque amusant, un authentique discours de minuscule puissance à peine visible sur les cartes militaires des 2000 dernières années qui se réclamait de grands principes humains pour justifier son vote là où les vieux États-nations se sont contentés d’exprimer leur exaspération avec la présence d’un tyran halluciné à quelques encablures de leurs côtes.

    La dimension psychologique de cet événement m’a aussi fortement marqué. Philippe Schmitter en parle dans une conférence où il évoque la “Politique mâle” et la “politique femelle” chez Machiavel. Les discours des anciens empires sentaient l’accrochage viril entre les gros bras, enfin sollicités pour se servir des porte-avions qu’ils s’acharnent à maintenir en opération malgré la récession, et l’énervé de service qui agace tout le monde en bombardant son propre peuple. Je n’arrive pas à me départir de cette impression de vulgar display of power, où tout le monde est un hawk dès lors qu’il en a les moyens. Après dix ans d’obsession anti-terroriste, le bon vieux clash inter-étatique FR/UK-Libye, façon Russie-Géorgie, renvoie à des relations d’une affligeante banalité entre les États. Rien n’a changé depuis un siècle.

  2. @ Fr. : ah, je savais bien que vous aviez un côté insomniaque! Ce qui explique (en partie) votre activité apparemment permanente sur tous les fronts.

    Je n’ai pas regardé la séance en direct; mais ce que vous en dites ne m’étonne guère : de fait, en dehors des aspects matériels et humanitaires de la situation, un Khaddafi qui continuait allègrement sa promenade militaire avait un côté humiliant pour les « Alliés » (France, Grande-Bretagne, Etats-Unis). Ces derniers s’étaient bien trop avancés il y a quelques semaines en le présentant comme déjà illégitime et tout prêt d’être hors d’usage. Il menaçait effectivement leur « virilité ». Sa première réaction montre bien que Khaddafi a compris que les dits Alliés sont énervés.

  3. Pour ma part, je suis épaté par la décision de l’ONU sur la Lybie. Si j’ai bien compris mes cours de RI et si je m’en souviens bien, il n’y a que deux précédents dans l’histoire des relations internationales pour une telle décision internationale: la guerre de Corée en 50-53 (réussite de l’ONU due à la chaise vide de l’URSS et à la non-reconnaissance de la Chine communiste par l’ONU), et l’Irak en 1991 (qui était une agression envers un État, et non un conflit à l’intérieur d’un État, et, de plus, la Russie était en déliquescence et la Chine pas aussi importante qu’aujourd’hui). Je salue donc les théories libérales des relations internationales plutôt que les théories réalistes aujourd’hui.

    Et, d’ailleurs, j’ai du mal à comprendre ceux qui voient toujours la politique étrangère des pays occidentaux comme motivée par de viles préoccupations. Si l’ONU n’avait rien décidé (si on m’avait interrogé il y a une semaine, j’aurais d’ailleurs prédit que l’ONU ne déciderait rien, tout comme l’UE. Bouillaud prédisait également l’échec si je relis les lignes ci-dessus), on aurait entendu dire qu’au final, les Occidentaux ne se préoccupent pas des affaires qui ne les concernent pas (car il n’y a pas beaucoup de pétrole en Libye, et car ce pays n’est pas aussi important que l’Égypte ou l’Arabie saoudite d’un point de vue géopolitique). Pourtant, alors que l’ONU a pris une décision historique, on entend les mêmes (je suppose que ce sont les mêmes, mais c’est bien personnel) déclarer que c’est le néo-colonialisme qui nous pousse à intervenir (comme en Irak, ou c’est soi-disant le pétrole qui nous motivait, et comme en Afghanistan où il n’y a pas de pétrole donc pas de raison rationnelle mais bon, c’est toujours à cause du pétrole de toute façon.)

    On est intervenu en Libye et pas en Côte d’Ivoire, alors que sur le plan géopolitique et économique, la Côte d’Ivoire est beaucoup plus déterminante pour nous. Pourquoi ? Parce que nous ne supportions pas que des civils se fassent massacrer sous nos yeux par un fou sadique, sans qu’on intervienne. Personnellement, je trouve ça plutôt bien.

    Je ne prétends pas que les relations internationales sont dictées par des bons sentiments. Mais je trouve débile de prétendre au contraire que les relations internationales ne sont dictées que par l’intérêt économique à court terme.
    Pour reprendre Karl Popper, une théorie n’est scientifique que si elle prédit à l’avance les éventuels faits qui la contrediraient. Je salue donc Bouillaud qui prend le risque de donner à l’avance, sur son blog, son opinion sur la suite des événements. En revanche, ça me fait bien rire d’en voir d’autres déclarer après les événements que ça devait se passer comme ça, et trouver a posteriori dans chaque événement la confirmation de leurs théories.

  4. @ champagne : vous avez raison de souligner que je me trompais dans une large mesure – mais, en fait, je souhaitais me tromper dans la mesure où un massacre à grande échelle dans l’est libyen se profilait.

    Je suis évidemment surpris que le Conseil de sécurité ait fini par décider quelque chose, sans doute pas pour des raisons exclusivement humanitaires, mais parce qu’une partie des Occidentaux s’était déjà trop engagés dans la question pour ne pas en ressortir amoindris en cas de victoire du tyran sur les insurgés.

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