Eric Dupin, Voyage en France

Le journaliste Eric Dupin (qui tient aussi son propre blog) vient de publier un Voyage en France (Paris : Seuil, 2011).  Cet ouvrage constitue sans doute pour son auteur comme un prélude à la Présidentielle de 2012.  Eric Dupin, plutôt connu pour être  spécialiste des sondages d’opinion,  a décidé  de changer de méthode pour comprendre l’état d’esprit des Français. On ne sait comment, cet heureux homme  s’est payé le luxe (pour un journaliste) de visiter la France petite région par petite région, en essayant de ne pas aller dans les parties de France dont les médias (nationaux) parlent en priorité (Paris et sa banlieue en particulier). Ce livre constitue du coup comme la dernière actualisation en date du mythe de la « France profonde », ou de la vieillotte « veuve de Carpentras », dont il serait bon de savoir ce qu’elle vit et ce qu’elle comprend du monde pour gouverner. Dix-sept escapades dans cette France de la périphérie (autrement dit, loin de Paris intra-muros) donnent lieu à chaque fois à des rencontres, plus ou moins de hasard,  avec les habitants du crû. Sans ligne directrice de départ, en désirant se laisser surprendre, Eric Dupin veut dessiner un portrait des joies et des peines des Français de ce qu’un Premier Ministre a nommé il y a quelques années « la France d’en bas ». De fait, le livre se lit facilement; quelques facilités de plume sont cependant à regretter et l’on peut ne pas apprécier totalement le côté guide gastronomique à moitié assumé de l’ouvrage, mais le bilan ainsi dressé n’est pas sans intérêt, malgré l’aspect bien peu scientifique il est vrai  de la méthode suivie.

Première conclusion sur l’état d’esprit des personnes rencontrées : personne ou presque n’est content de la « mondialisation ». Ouvriers et patrons communient dans la déploration du phénomène. En gros, cette dernière signifie pour les personnes rencontrées:  délocalisations (en Chine essentiellement), éloignement des centres de décisions (en Amérique, avec les fonds américains de pension par exemple qui contrôlent les entreprises), fin du « travail bien fait » , et, en prime, réglementations (parisiennes et/ou bruxelloises) aussi proliférantes qu’abusives. Clairement, Eric Dupin, en choisissant d’éviter presque complétement Paris et les métropoles régionales (à l’exception de Lille), et en parlant à ceux qui prennent le temps de lui parler (retraités et pré-retraités, maires de communes de petite taille, restaurateurs, routiers, petits entrepreneurs, artisans, commerçants, etc. ),  se retrouve en permanence ou presque dans la « France du non » (au référendum de 2005), et ce d’autant plus qu’il privilégie la visite de la France des petites villes et des campagnes . Or ce sont souvent elles qui ont subi les effets de l’inexorable spécialisation productive des territoires (à l’échelle française, européenne, mondiale). Du coup, au fil de la plupart des chapitres, le lecteur a l’impression de visiter globalement un champ de ruines où gît l’industrie française, ne surnageant ça et là que, d’une part, des pôles de très haute technologie (n’employant évidemment pas les gens auxquels E. Dupin parle puisqu’eux n’ont pas de temps à perdre, ils bossent eux!), et, d’autre part, des modes de vie alternatifs, vraiment post-industriels pour le coup.

De fait, en dehors de quelques régions plutôt rurales ou touristiques, la tonalité du mécontentement domine. E. Dupin parle plus largement d’une « fatigue de la modernité » (cf. sa Conclusion), qui n’est pas sans rappeler les propos tenus pour son départ par le Médiateur de la République. Cette dernière ne veut pas dire que les personnes rencontrées voudraient revenir dans le passé, mais simplement que le présent et l’avenir n’apportent pas ce qu’ils auraient dû apporter de mieux par rapport au passé.  Cette fatigue, pour les gens rencontrés par Eric Dupin, ne se traduit pas vraiment dans une xénophobie exacerbée, mais plutôt par un repli sur le local, le régional, le « pays », seule valeur un peu sûre dans un monde qui leur parait totalement incontrôlable et incontrôlé.

Deuxièmement : le pays apparait au voyageur qui se permet de flâner sans but bien précis comme en voie d’américanisation du point de vue de l’organisation de son espace. Partout, l’étalement urbain, ou plutôt la marée pavillonnaire dans les ex-campagnes, domine, avec, comme conséquence, un étiolement des centres des petites villes (malgré les efforts en sens contraire de tous les maires concernés) et la naissance de centres alternatifs, constitués par le supermarché du coin. Mon expérience personnelle à la Mure d’Isère (38) correspond parfaitement à ce schéma décrit par Éric Dupin : meilleures voies de communication par rapport à ce qu’elles étaient il y a un quart de siècle qui font de la petite région concernée (Matheysine) une périphérie résidentielle de la métropole grenobloise pour des salariés d’exécution, explosion pavillonnaire, développement de centres commerciaux le long de la route (ex-)nationale (« Route Napoléon »), et enfin déclin prononcé de la ville de la Mure et de ses commerces. Cela correspond aussi à la description de David Mangin, La ville franchisée. Formes et structures de la ville contemporaine, Paris : Editions de la Villette, 2004). Cela se lit dans les statistiques  sur l’augmentation de la distance domicile-travail par exemple, ou sur celles, effrayantes, de la consommation de terres agricoles pour lotir et bâtir.

Ces deux conclusions ne sont pas étonnantes bien sûr, et surtout la deuxième est partagée par tout le monde,  Eric Dupin donne simplement une  forme plus  littéraire à ce double constat. Sur le second, il ne semble pas loin de penser que notre pays souffre désormais d’un problème de laideur généralisé (avec des entrées de ville horribles partout) et d’homogénéisation de fait mal digérée : comme tout finit par se ressembler, les édiles inventent partout des traditions, des différences, mais celles-ci se retrouvent être presque partout les mêmes (une vieille Église romane ou gothique, des traditions rurales disparues, etc.) et finissent par être une marchandise comme une autre.

Que conclure du point de vue politique  de cette incursion dans la France profonde, dont bien sûr il serait facile de souligner les limites dans la sélection des personnes rencontrées?

A  suivre E. Dupin, aucun candidat à l’élection présidentielle n’a intérêt pour conquérir ces segments d’électorat ruraux ou péri-urbains  à  dire quelque bien que ce soit de la mondialisation; bien au contraire, à suivre la logique de répudiation de cette dernière qu’il décrit, il ne  faut pas hésiter à la charger de tous les maux possibles et imaginables. Je me disais au fil de ma lecture, que les conseillers de François Hollande avaient dû lire le livre avec leur concept de « normalité », ou bien être arrivés aux mêmes conclusions qu’Eric Dupin par d’autres voies (le fait d’être maire de Tulle y est peut-être pour quelque chose). Idem pour Arnaud Montebourg avec son idée de « démondialisation ». Décidément, un DSK, ex-Directeur du FMI, fort bien logé sur la Place des Vosges à Paris IVème,  aurait été une catastrophe pour la gauche dans ces segments de l’électorat, surtout face à un Nicolas Sarkozy n’hésitant pas une seconde à donner de la voix sur la France qui ne doit pas perdre ses industries.

Ensuite, si la France est désormais « pavillonnaire » à ce point-là, ne peut-on pas alors prédire que les enjeux liés à ce mode de vie (des classes moyennes et populaires) vont prendre de l’importance ? La bronca actuelle d’une partie des députés UMP autour des récentes mesures visant à renforcer la sécurité routière tient sans doute aussi à cette conformation de l’espace, plus encore qu’à une idéologie libérale de la responsabilité ou à un anti-fiscalisme grossier. A force d’avoir amélioré le réseau routier, et permis ainsi aux gens d’habiter loin de leur domicile dans la riante campagne, voilà le résultat, ces braves gens vont trop vite d’un point à un autre, et se prennent à foison amendes et suppressions de points. Idem pour le coût du chauffage des maisons individuelles. Idem aussi pour les problèmes de pouvoir d’achat, largement liés aux monopoles locaux exercés par les supermarchés.

En tout cas, le portrait de la France profonde dressé par Eric Dupin mérite le détour. (Désolé, mais le jeu de mot s’imposait.)

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10 réponses à “Eric Dupin, Voyage en France

  1. La mondialisation semble responsable de tous les maux chez beaucoup. C’est une sorte de bouc émissaire, si l’on peut utiliser ce terme pour un concept. Or l’économie n’est « mondialisée » que pour environ 10%: il semble bien que cette haine ne soit pas justifiée. Le vocabulaire utilisé est trompeur: il faudrait dire « uniformisation », « standardisation » de la vie moderne. Il y a une force qui pousse tout le monde à vivre plus ou moins de la même façon. Prenons l’exemple des routes qui, par leur amélioration, encouragent les gens à augmenter toutes les distances (travail, loisirs, etc): la mondialisation est-elle coupable ? Aucunement. C’est nous, Français, qui avons fait ce choix (ou plutôt l’Etat français, sans d’ailleurs demander leur avis aux gens). C’est notre passivité qui est coupable. Par exemple, avec un peu de conscience et de volonté, on pourrait lutter contre l’anglicisation de notre langue et sa perte d’influence, y compris chez nous. Est-il normal que certains salariés soient obligés de parler anglais, d’envoyer leurs courriels en anglais, en plein territoire français ? En fait c’est la « mondialisation » culturelle qui est le plus à déplorer.

    • @ JulesXR52 : vous avez raison, ce mot de « mondialisation » ou celui de « globalisation » reviennent à tout désigner de ce qui se passe dans un pays comme le nôtre en masquant largement les phénomènes spécifiques que cela recouvre, et bien sûr, mille choses restent du ressort des choix des autorités publiques et/ou des choix privés des citoyens (heureusement, sinon à quoi bon faire des études de politiques publiques ou de sociologie politique?), comme par exemple le comportement sur les routes. Mais il reste que ce sont ces mots-là, mondialisation/globalisation, qui désignent pour la plupart des gens la situation en cours.

      Pour ce qui est de l’anglicisation, j’admets qu’elle n’est pas utile dans bien des situations de travail. Mais, là encore, pour aller dans votre sens, qui privilégie les séries américaines sinon le téléspectateur français? Qui cherche à s’habiller comme un californien? etc.

  2. J’ai lu récemment un opuscule d’Eric Chauvier, intitulé Contre Télérama, que j’avais acheté à cause de son titre qui m’apparaissait comme une entreprise salutaire. L’ouvrage n’est pas un essai, et il ne traite qu’incidemment de Télérama. Il est une réaction d’un habitant de la zone péri-urbaine à un article dudit magazine qui se plaignait de la laideur de ladite zone péri-urbaine, avec toute la morgue parisianiste du journaliste qu’on peut imaginer, et sans considération pour ce que les habitants du lieu pouvaient en penser. En l’occurrence ici des upper middle class venus là volontairement pour fuir l’agression de la grande ville. L’auteur y décrit une étrange vie de quartier, comme absente à elle-même, réglée mais éteinte, où le questionnement sur les choses et l’endroit s’évanouit. La zone péri-urbaine n’apparaît alors ni laide ni belle, mais fonctionne comme un entre-deux, une sorte de zone d’attente où des foyers auraient pris racine, d’une manière à jamais fermée pour le plumitif de passage, et à propos de laquelle on ne saurait dire que les habitants y souffrent absolument. Mais ce ne sont sans doute pas les mêmes que chez Eric Dupin.

  3. @ Emmanuel T. : j’avais entendu l’auteur de ce livre parler à la radio, pas inintéressant, comme approche, même s’il démontrait par ses propos un peu le contraire de ce qu’il voulait dire au départ, à savoir que ces banlieues pavillonnaires n’étaient pas aussi mortes que cela. Eric Dupin fait effectivement des rencontres plus populaires, avec une sur-représentation de retraités et de pré-retraités (par le statut, pas nécessairement par l’activité). Il y a aussi le fait qu’E. Dupin ne peut se promener que là où il y a quelque chose à voir et des gens pour lui parler, un centre commercial, un centre-ville, un routier, une mairie, un café, un coiffeur, un réparateur de vélo, etc., il ne peut de fait se planter dans une telle zone pavillonnaire et demander à parler à quelqu’un… Cet aspect-là, un peu à la Desperate Housewifes french version, lui échappe de fait. De fait, l’isolement pavillonnaire (des beaux pavillons) échappe un peu à la recherche en sciences humaines. Tu as des travaux récents sur les pavillons d’en bas, mais pas sur ceux d’en haut, si j’ose dire… Une étude à proposer à nos étudiants…

  4. @ bouillaud : Oui, je pense effectivement qu’aller à la rencontre des habitants des « suburbs » pavillonnaires est plus difficile, et aurait pu apporter un autre son de cloche. Mais dans tous les cas, je trouve ce tour de France d’E.Dupin tout à fait intéressant et tout à fait nécessaire. Ça change du journalisme de desk qui tourne en rond… Et ça me fait penser à la question inquiète de certains de mes étudiants : « Mais comment faisait-on avant les sondages ? ». On faisait très bien !

  5. @ bouillaud : Mince, tu as raison ! Vite, le Baromètre du jour ! Ahhh, ça va déjà mieux…

  6. Bizarrement, je ne découvre qu’aujourd’hui votre lecture critique, intelligente et fine de mon livre et vous en remercie vraiment ! Je suis parfaitement conscient des limites méthodologiques de ma démarche hasardeuse mais elle correspondait d’abord à une envie très personnelle… J’ai aussi été intéressé par les commentaires. Effectivement, explorer les zones pavillonnaires en tant que voyageur est une gageure ;-)

  7. @ Eric Dupin : même découverte tardivement, je suis content que ma lecture vous ait intéressé. Elle correspond aussi au fait que j’adorerais me livrer moi-même à un tel exercice.
    J’espère bien que vous allez suivre la campagne présidentielle sur votre blog et sur d’autres supports avec la même acuité.

  8. Pingback: A propos de la France (essais) | Pearltrees

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